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Les sages-femmes en Europe

mi-xviiie-xxie siècles

Entre 1750 et les années 1850, les sages-femmes européennes connaissent un processus de professionnalisation par le savoir scientifique et la scolarisation. Désormais instruites, elles obtiennent le monopole légal de l’accompagnement des naissances au détriment des accoucheuses traditionnelles, sans les faire disparaître cependant jusqu’à la première moitié du xxe siècle. La mise en œuvre d’une politique de formation massive de praticiennes diplômées qui bénéficient de la protection des États, permet de réduire sensiblement la mortalité maternelle et infantile. Elle pérennise en outre la spécificité d’une profession de santé strictement féminine jusqu’aux années 1980 et d’un champ d’intervention : la naissance. La médicalisation de l’accouchement qu’elle induit vient compléter, sans s’y substituer, la fonction d’accompagnement des mères et des nouveau-nés. Le transfert de la majorité des accouchements vers les établissements hospitaliers dans la seconde moitié du xxe siècle réduit la visibilité mais n’entame pas le rôle essentiel de ces praticiennes dans le suivi des grossesses et des accouchements.

« Madame Mitonneau, sage-femme », gravure d’Honoré Daumier (France, 1841).

« Madame Mitonneau, sage-femme », gravure d’Honoré Daumier (France, 1841).
Source : Wellcome Library, London

La seconde moitié du xviiie siècle constitue une rupture dans l’histoire des sages-femmes par l’émergence d’une dynamique de « scientifisation » et de professionnalisation des auxiliaires féminines de l’accouchement. Alors que se développent les premiers travaux d’économie politique, la crainte (infondée) d’une dépopulation touche l’ensemble des États européens. Elle se manifeste par la dénonciation d’un commode bouc-émissaire : les accoucheuses accusées d’ignorance. Pour y remédier, de multiples structures de formation des sages-femmes sont créées.

Après différentes expérimentations pédagogiques (cours itinérants comme ceux d’Angélique du Coudray, (1712 ?-1792 ?), cours annuels de démonstrateurs), c’est le modèle de l’Office des accouchées de l’Hôtel-Dieu de Paris, première école hospitalière de sages-femmes en Europe, fondée au xive siècle, qui l’emporte. Relayé par la maternité de Turin (1728), par l’école de sages-femmes de Strasbourg (1737) ou par l’Accouchierhaus de Göttingen (1751), ce modèle essaime dans toute l’Europe. En 1823, le royaume des Pays-Bas crée, entre autres, des écoles à Amsterdam et Rotterdam. En 1838, l’université d’Athènes ouvre sa première formation pour les sages-femmes à la Maternité publique. Dans les années 1860, on compte une vingtaine d’écoles dans l’Empire austro-hongrois formant plus de 1 000 sages-femmes par an. Dans l’Empire russe, les instituts d’obstétrique de Moscou et Saint-Pétersbourg, fondés à la fin du xviiie siècle, sont rejoints après 1864 par les établissements d’enseignement médical des zemtsva (assemblées provinciales). La France compte, outre l’hospice de la Maternité de Paris, une soixantaine d’écoles départementales actives pendant le siècle. Seule l’Angleterre reste jusqu’au début du xxe siècle à l’écart de ce mouvement malgré quelques initiatives ponctuelles (Société obstétricale et cours hospitaliers de Londres, cours privés à Manchester, etc.).

Programmes d’études et examens sont fixés par la loi : en France (seul pays à intégrer les sages-femmes au corps médical) dès 1803 ; en Italie, création d’un diplôme de sage-femme (loi Casati, 1859) ; en Angleterre, exercice soumis à l’obtention d’un certificat (Midwives Act, 1902). Le champ d’exercice accordé aux sages-femmes varie selon les pays : usage sous contrôle médical des instruments comme les forceps (Italie jusqu’en 1890, France jusqu’en 1892, Suède depuis 1829), droit limité de prescription (France). À l’inverse, les écoles allemandes en font de simples auxiliaires des médecins – tous des hommes –, aux compétences très restreintes. Cette scolarisation est efficace : 60 000 sages-femmes diplômées en France sur le siècle, 14 000 en exercice dans la Russie de 1912, et près de 1 200 en Norvège en 1900. Cette règlementation implique l’interdiction d’exercice sans instruction ni diplôme. Néanmoins, malgré l’opposition des diplômées et la moindre tolérance des juges à l’égard des matrones, celles-ci conservent la confiance populaire (en 1908, certaines paroisses suédoises privilégient encore ces jordgumma).

Les années 1880-1920 voient la création d’associations professionnelles puis de syndicats tels la Società delle levatrici di Torino, Genova, Roma e Milano (1893), la Manchester Midwives’ Society (vers 1897) ou l’Association des sages-femmes suisses (1894), ou le Syndicat général des sages-femmes de France (1897). En 1900, un premier congrès international rassemble à Berlin plus d’un millier de sages-femmes européennes ; en 1919 est fondée une organisation pérenne, très active pendant l’entre-deux-guerres, l’International Midwives’ Union (International Confederation of Midwives à partir de 1955), en réponse aux défis que les sages-femmes doivent relever à partir des années 1910-1920 : baisse continue de la natalité, recours de plus en plus fréquent à l’accouchement hospitalier, rôle croissant des médecins et concurrence avec d’autres soignantes, en particulier les infirmières.

Le xxsiècle est celui de l’uniformisation des formations et de renforcement du contrôle étatique sur la profession. Des Central Midwives Boards britanniques (1902 et 1915) à l’Ordre national des sages-femmes français (1943 puis 1945) en passant par l’inscription obligatoire dans les Colegios officales de matronas espagnols (1931), les praticiennes doivent se faire enregistrer et dépendent de l’autorité morale et professionnelle de ces institutions centrales où les médecins sont longtemps prédominants (jusqu’en 1995 en France). Cette évolution correspond dans certains cas, comme lors de la fondation de l’Ordre des sages-femmes italiennes (1927), à la mise en œuvre volontariste d’une politique nataliste en contexte autoritaire, la profession devenant l’instrument étatique du relèvement démographique et de la lutte contre les pratiques contraceptives et abortives. Au-delà toutefois d’une instrumentalisation circonscrite – mais tragique dans le cas des sages-femmes allemandes exécutrices des politiques de sélection raciale et des programmes « d’euthanasie » des enfants « malformés » pendant la période nazie –, les liens entre l’État et la profession ont généralement permis la protection et la pérennisation de celle-ci.

L’investissement des États européens dans la formation des sages-femmes porte ses fruits. De l’Angleterre à la Suède en passant par les Pays-Bas, les sages-femmes permettent d’assurer la naissance la plus sûre qui soit, grâce à la confiance des communautés, la protection étatique et de bonnes relations avec le reste du corps médical. Le taux de mortalité maternelle non infectieuse est ainsi divisé par trois en Suède entre 1861 et 1894 à mesure que les accouchements dans les zones rurales sont pris en charge par des sages-femmes diplômées. Leur capacité à diagnostiquer des pathologies, voire à y remédier, leur extrême compétence dans l’accompagnement de l’accouchement physiologique et leur maîtrise des techniques d’asepsie sont autant de savoirs avancés pour justifier le maintien et la spécificité de leur métier parmi les professions de santé.

Les évolutions sociales de l’après-1945 (législation sociale, exode rural, baby boom) et le grand déménagement des naissances des domiciles vers les hôpitaux, dans la décennie 1950 en France, modifient les attentes des mères et le cadre d’exercice des sages-femmes. En Europe du Nord-Ouest se maintient une pratique conséquente d’accouchements à domicile encadrés par des sages-femmes : ainsi sont-elles le premier recours des femmes enceintes dans le système de santé néerlandais (30 % en 2002). L’entrée massive des sages-femmes à l’hôpital interroge la profession sur son rôle auprès des parturientes et sa place dans les services de gynécologie-obstétrique. Après avoir été promotrices des techniques de contrôle de la douleur (psychoprophylaxie soviétique introduite en France par Fernand Lamaze sous le nom d’« accouchement sans douleur », 1952), elles assurent ensuite la « préparation à l’accouchement » qui se développe dans la plupart des pays européens (France, Belgique, Italie, Royaume-Uni) au sein de cadres divers (exercice libéral, planning familial, hôpitaux, etc.). Deux modifications majeures marquent la fin du xxe et le début du xxie siècle : l’ouverture progressive mais très minoritaire de la profession aux hommes (France, 1982 ; Suisse, 2004 ; Irlande, 2013), et l’extension des compétences gynécologiques.