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Se nommer pour les féministes, un acte militant (1967-1991)

Les groupes féministes portent des noms qui ont souvent une signification politique, symbolique ou historique. Un bref aperçu de la dénomination des principaux mouvements féministes autonomes, nés entre 1967 et 1991 en Europe, révèle des influences et/ou des intentions importantes pour le combat des droits des femmes, dans des contextes nationaux fort différents. Ces noms à vocation révolutionnaire prônent la « libération des femmes » ou l’intégration des hommes dans le combat féministe soulignent la proximité du féminisme avec le socialisme ou l’espoir d’un avenir démocratique après la chute d’un régime dictatorial. Le terme « féministe » est revendiqué pour mobiliser les femmes autour d’une cause commune. L’humour et l’autodérision sont également présents dans le choix des noms des mouvements féministes, tout comme l’hommage aux générations précédentes de femmes militantes.

Bannière du mouvement norvégien Kvinnefronten (Front des femmes) portant sa date de fondation et son slogan « Lutte contre toute oppression des femmes ».

Bannière du mouvement norvégien Kvinnefronten (Front des femmes) portant sa date de fondation et son slogan « Lutte contre toute oppression des femmes ».
Source : photo Gad via Wikimedia Commons

Des prémices de la contestation de Mai 68 à la fin de la guerre froide avec l’effondrement du régime soviétique, de nouveaux mouvements féministes surgissent en Europe, aux côtés des organisations de défense des droits des femmes plus anciennes, datant du xixe ou du début du xxe siècle. Dans ce contexte, les dénominations des organisations se veulent d’emblée révélatrices de leur héritage et de leur orientation politique. Cette seconde vague féministe est dominée par l’idée de libération des femmes, directement issue du Women’s Lib des États-Unis.

Le Women’s Lib américain trouve sa traduction en 1968 dans le Aktionsrat zur Befreiung der Frauen (Conseil d’action pour la libération des femmes) à Berlin, puis en 1970 dans le British Women’s Liberation Movement, l’Irish Women’s Liberation Movement (IRWLM), le Mouvement de libération des femmes (MLF) en France, le Movimento di Liberazione della Donna (MLD) en Italie, le Mouvement de libération des femmes à Genève et le Front de libération des femmes (FLF) à Bruxelles. Au milieu des années 1970, le Kinisi gia tin Apeleytherosi ton Gynaikon (KAG, Mouvement de libération des femmes) est créé en Grèce, suivi par le Frente de Liberación de la Mujer (Front de libération de la femme) à Madrid en 1976. Souvent, le terme de « mouvement de libération des femmes » recouvre une multitude de petits groupes éphémères et éparpillés dans différentes régions du pays. L’influence américaine est aussi manifeste dans la récupération du nom du groupe new-yorkais des Redstockings (Bas rouges) au Danemark (Rødstrømpe) et en Islande (Raudsokkahreyfingin, un groupe pionnier ouvert aux deux sexes fondé 1970).

Si les mouvements non mixtes dominent le paysage féministe, d’autres, novateurs, soulignent par leur nom leur souci d’intégrer les hommes et de réfléchir sur les identités masculines. C’est le cas en France, de la petite organisation parisienne Féminin Masculin Avenir (FMA) (1967-1970), et aux Pays-Bas, de Man Vrouw Maatschappij (Homme Femme Société) (MVM, 1968-1988), toutes deux mixtes, qui comptent des hommes parmi leurs membres actifs, participant régulièrement aux réunions et aux actions. De fait, les noms de FMA et MVM mentionnent explicitement le mot « masculin/homme » : il s’agit bien d’associer les deux sexes dans un combat d’émancipation commune. La transformation envisagée de la société ne s’arrête pas à celle de la condition des femmes, le féminisme concerne aussi les hommes.

Dans les années 1970, un grand nombre de groupes féministes européens manifestent leurs affinités avec le socialisme dans leur dénomination. L’influent groupe féministe norvégien de type marxiste-léniniste Kvinnefronten (Le front des femmes) fonctionne à partir de 1972. Les deux premiers groupes féministes finlandais de cette époque, nés en 1973, sont fortement marqués par le marxisme : Marxist-Feministerna (Les féministes marxistes) et Rödkäringarna (Les femmes rouges).  Par ailleurs, des groupes féministes radicaux revendiquent le terme « féministe », souvent pour se démarquer des associations féminines traditionnelles d’avant-guerre, jugées trop modérées, ou encore de certains courants féministes socialistes et marxisants, qui subordonnent la cause des femmes à celle du renversement du système capitaliste. Dès 1970, les Nyfeministine (Nouvelles féministes) s’activent en Norvège. Une série de collectifs se réclamant « féministes » voit également le jour dès 1976 en Espagne. Un congrès féministe à Belgrade en 1978 marque le point de départ pour des mouvements de femmes yougoslaves. À partir de 1980, deux groupes « Femmes et société » sont créés, d’abord à Zagreb et ensuite à Belgrade. Ce dernier adopte l’appellation « féministe » en 1986. En 1987, le Réseau des féministes yougoslaves prend forme à l’issue d’une conférence à Ljubljana.

Après la chute de régimes dictatoriaux, des noms de mouvements féministes valorisent l’idéal démocratique. En Grèce, le Kinisi Dimokratikon Gynaikon (Mouvement des femmes démocratiques) est fondé en 1974, à la fin de la dictature des colonels. La fin du franquisme permet le renouveau de groupes féministes espagnols telle l’Associación Democrática de Mujeres (Association démocratique des femmes) en 1976.

D’autres groupes tiennent à s’inscrire dans l’héritage féministe en se référant à des personnalités historiques. En 1970, aux Pays-Bas, le mouvement féministe des Dolle Mina (Les Minas folles) rend hommage par son nom à une pionnière féministe néerlandaise du xixe siècle, Wilhelmina Elisabeth Drucker, surnommée Mina la Folle. Les militantes des Dolle Mina sont représentées dans les magazines – ainsi que dans la mémoire collective – comme des jeunes femmes joyeuses et pétillantes (« folles » par joie de vivre), qui n’hésitent pas à siffler les hommes dans la rue, voire à « kidnapper » des individus masculins consentants pour se faire davantage de publicité. « Dolle Mina » devient une notion communément admise pour désigner des femmes énergiques et émancipées, qui éveillent de la sympathie dans l’opinion publique. Dès 1970, le nom des Dolle Mina est directement importé en Belgique, où des groupes flamands opérant sous le même nom voient le jour à Anvers et à Gand. D’autres groupes féministes – de type ouvriériste – se forment en Wallonie, à partir de La Louvière, sous l’appellation des Marie Mineur. Ce nom fait référence à Marie Mineur, militante du mouvement ouvrier dans la région minière de Verviers au xixe siècle. Le terme « mineur(e) » sert par la même occasion à dénoncer le fait que, même en étant adultes, les femmes restent des éternelles mineures, soumises à l’autorité des hommes.

Nombre de groupes choisissent, quant à eux, de se baptiser avec humour, imagination et autodérision, recourant même à des qualificatifs insultants, pour se donner un nom – voire une renommée. Les Chimères à Paris, le Weiberrat (Conseil des commères) à Francfort (1968) ou Les Bécassines en lutte (du nom d’une revue féministe belge) n’atteignent cependant pas le degré de notoriété sulfureuse de certains collectifs américains. Le mythe de l’association imaginaire SCUM (Society for Cutting Up Men, Société pour tailler les hommes en pièces) est né autour du manifeste éponyme à succès international de l’écrivaine new-yorkaise Valerie Solanas (1936-1988), qui y fait l’apologie de la misandrie dans une énorme farce sarcastique. Son œuvre marque suffisamment les esprits pour que SCUM devienne un motif littéraire dans les écrits de certaines féministes européennes.