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Le modèle militaro-viril

La relation étroite, voire exclusive, entre l’armée et la masculinité conduit à la mise en place d’un modèle militaro-viril fondé sur l’accomplissement de vertus qui semblent justifier la domination masculine. En effet, ce « genre » militaire s’inscrit dans une série de relations de pouvoir visant à la fois l’exclusion du corps politique de certaines catégories (femmes, colonisés) et légitimant la contrainte exercée sur le corps social, notamment par le biais de la conscription. La réception de ce modèle dépend essentiellement du degré de militarisation des sociétés européennes, et donc des types de régime selon qu’ils valorisent, ou pas, la figure du soldat. Au xxie siècle, ce modèle ne semble plus concerner que les institutions militaires et est remis en cause par la féminisation de celles-ci.

« Exercices de boxe », carte postale, France, 1914.

« Exercices de boxe », carte postale, France, 1914.
Source : Musée de la Grande Guerre du pays de Meaux.

Ce que l’on nomme le « modèle militaro-viril » désigne l’association des normes et des valeurs militaires à la « virilité » comprise comme l’accomplissement des vertus masculines. Le terme se réfère à la capacité supposée des armées à construire un modèle hégémonique de masculinité. Présentée sous cette forme, l’expression est ambivalente car elle semble accréditer l’idée d’un modèle à la fois uniforme et dominant et peut-être est-il préférable, pour cette raison, de le considérer comme un type de masculinité parmi d’autres. Car le risque est grand de faire passer pour « militaires » des codes masculins qui peuvent être au même moment partagés par l’ensemble de la société civile d’un État, et diverger d’un pays à l’autre. La force, la grivoiserie, le sens de l’honneur ou la pratique du duel apparaissent comme des comportements particulièrement répandus dans les armées européennes sans appartenir exclusivement au monde militaire. Se pose alors la question de savoir s’il existe une masculinité propre au métier des armes, interrogation qui renvoie à la question de la spécificité de l’armée, à savoir la singularité des valeurs militaires au regard de la société civile. Cette spécificité est généralement définie autour de deux grandes caractéristiques inhérentes à l’organisation militaire : l’obéissance absolue à la hiérarchie et la possibilité de donner ou de recevoir la mort. Lorsqu’il s’agit de glorifier la mort du combattant, la propagande militariste se plaît à rapprocher ces deux caractéristiques de la vocation sacerdotale et du martyr religieux. La mort du soldat est exaltée à travers la représentation du sacrifice pour la nation, comme dans les tableaux de François Gérard (1770-1837) ou d’Antoine-Jean Gros (1771-1835) glorifiant ce don de soi sur le champ de bataille napoléonien ; les expressions « mort au combat », « mort pour la patrie », l’érection au cœur des villages de monuments aux morts à partir de la fin de la Première Guerre mondiale participe de cette valorisation du modèle militaro-viril. Elle est aussi recherchée dans la mise en scène des grandes cérémonies totalitaires du xxe siècle : il en est ainsi des hommages rendus au SA Horst Wessel (1907-1930) ou du culte des « martyrs du fascisme » dans l’Italie mussolinienne. Ainsi la définition d’un modèle militaro-viril est-elle comprise entre le cadre étroit de ce martyrologue guerrier et les multiples variantes qui empruntent aux codes masculins répandus dans les populations civiles.

Le modèle militaro-viril s’épanouit dans un xixe siècle qui réserve le port des armes aux hommes, et instaure à travers l’Europe la conscription reliant virilité et défense de la patrie. La domination masculine se déploie dans le contexte colonial : le militaire prétend incarner, avec d’autres, une virilité dont serait dépourvu le colonisé passif et féminisé. Cette lecture ne s’applique pas à de supposées « races guerrières » (cavaliers berbères, sikhs du Penjab, etc.) auxquelles les colonisateurs attribuent des vertus militaro-viriles. Ces virilités considérées comme subalternes s’intègrent dans une stratégie militaire : la reconnaissance de la virilité de ces colonisés permet de justifier leur incorporation dans les armées coloniales, sans conduire à l’abolition de l’exclusion politique des soldats indigènes.

La dernière forme de domination induite par ce modèle s’exerce sur les soldats eux-mêmes, particulièrement dans les pays où s’impose le service militaire obligatoire suivant l’exemple prussien de 1814 dans la seconde moitié du xixe siècle (Autriche-Hongrie en 1866, France en 1872, Italie en 1873, Russie en 1874). La conscription obligatoire produit un ensemble de discours et de rituels associant le passage par l’armée à l’obtention d’un « brevet de virilité ». À l’inverse, être réformé signifie donc ne pas être un homme et est vécu comme tel par la communauté des hommes comme par celle des femmes. Le militaire qui incarne la virilité est censé séduire plus aisément que quiconque ces dernières, grâce au prestige que lui confère le port de l’uniforme. Par ailleurs, l’apprentissage de la virilité passe par la soumission à la discipline et à la rudesse de l’instruction militaire. La prétention de l’armée à devenir la grande école de la virilité permet ainsi de légitimer la contrainte militaire exercée sur le corps social.

Néanmoins, le modèle militaro-viril présente des limites. En effet, la masculinité en uniforme se décline en une multitude de variantes. Ainsi, les registres sociaux de masculinité du Junker prussien, de l’officier sorti des public schools ou de l’ancien élève de Saint-Cyr ne sauraient être confondus avec ceux de la troupe. De plus, les mœurs grossières de la « soldatesque » sont rarement vues d’un bon œil par les populations civiles, et pièces et romans de caserne (Les mésaventures de Citrouillot (1904), de Fabrice Delphi (1877-1937)), genre littéraire développé en Europe à la fin du xixe siècle, ne manquent pas de stigmatiser la brutalité et la grivoiserie des militaires. Elles sont pareillement mises en scène dans certains vaudevilles, tels Champignol malgré lui (1892), de Georges Feydeau (1862-1921).

Le modèle militaro-viril n’est donc ni uniforme ni incontesté. Il s’impose à la manière d’un discours mobilisateur visant l’acceptation de la contrainte militaire, ce qui explique sa récurrence dans la propagande guerrière. Son succès auprès des populations civiles dépend du degré de militarisation des sociétés : les régimes fasciste et nazi exacerbent le lien existant entre masculinité et fonction guerrière et définissent un modèle militaro-viril particulièrement agressif et dominateur ; à la fin du xxe siècle, les sociétés européennes, en raison de l’apaisement des enjeux militaires et de l’abandon progressif du service militaire obligatoire (à l’exception de la Grèce, de la Suisse, de l’Autriche et de la Finlande) semblent, quant à elles, moins marquées par le prestige viril des armes. En témoigne, à partir des années 1970, la multiplication, notamment en France et en Allemagne, de solutions alternatives telles que l’objection de conscience et le service civique. En 1970, un sondage IFOP révèle que 45 % des étudiants français ne considèrent plus le service militaire comme une étape essentielle pour devenir un « homme ».

Instrument de domination et d’exclusion, l’exaltation du modèle militaro-viril entre en déclin à mesure que progressent le pacifisme et le féminisme dans une partie des opinions publiques européennes. Toutefois, les nombreuses résistances à la féminisation des armées, au début du xxie siècle encore, expriment l’impact persistant de ce modèle sur l’institution militaire.