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La virilité à l'épreuve des guerres

xixe-xxie siècles

Depuis l’Antiquité, sur le modèle du citoyen-soldat grec, l’idéal viril se construit notamment dans la guerre. La Révolution confère des droits au soldat, exalte son courage et l’acceptation du sacrifice suprême. Au xixe siècle, les romantiques, les partisans de la colonisation et les nationalistes continuent d’ancrer la virilité dans la guerre, tandis que s’impose dans les sociétés civiles une masculinité moins belliqueuse. Au xxe siècle, l’augmentation de la puissance du feu, les mutations du combat et la reconnaissance de la peur et des troubles psychiatriques des combattants ébranlent le modèle militaro-viril. Pour autant, les valeurs prônées à la guerre et celles de l’armée demeurent avant tout masculines.

Statue érigée en l’honneur du caporal Seyit, héros de l’armée turque (1922) à Gallipoli.

Statue érigée en l’honneur du caporal Seyit, héros de l’armée turque (1922) à Gallipoli.
Source : Flickr

Standard normatif inspiré du modèle du citoyen-soldat grec et intimement lié à la nation, l’idéal viril se construit notamment dans la guerre. Alors que, sous l’Ancien Régime le métier des armes était réservé à une élite, avec la levée en masse de 1793, il devient le propre de tous les hommes jeunes et en bonne santé, et à ce titre un des attributs principaux de la virilité. La Révolution octroie au soldat-citoyen des droits : les lois du 22 octobre 1790 et du 12 mai 1793 mettent un terme à l’arbitraire qui caractérisait jusqu’alors la justice militaire, il peut accéder aux grades, quelle que soit son origine sociale (Ney, fils de tonnelier devient maréchal d’Empire) et l’évolution des formes de combat lui confère une plus grande initiative au feu. La mort au front, considérée comme l’acte d’un citoyen accompli prêt à mourir pour sa patrie, est glorifiée. En Europe, les guerres de la Révolution et de l’Empire constituent une école de virilité : le recrutement massif, l’entre-soi masculin et la proximité du péril renforcent le sentiment d’appartenance à une communauté d’hommes. Les grognards napoléoniens ou les cosaques russes sont érigés en parangons de la virilité tandis que les plus valeureux sont distingués par la Légion d’honneur en France (1802) ou la Croix de fer prussienne (1813).

Le culte des héros militaires tels l’amiral Nelson au Royaume-Uni, le prince Koutouzov en Russie ou Theodor Körner, volontaire autrichien dans l’armée prussienne des guerres de Libération (1813-1815), favorise la diffusion au sein des sociétés européennes de l’idéal de virilité guerrière et des vertus martiales telles que la force, la vaillance ou la fidélité. Les romantiques magnifient l’héroïsme guerrier, voire s’engagent pour l’indépendance de la Grèce, tel Byron qui y meurt en 1824. La pratique du duel, enfin, permet aux hommes de restaurer leur honneur bafoué. Dans la deuxième moitié du xixe siècle, l’Italien Garibaldi et l’Allemand Bismarck incarnent la virilité guerrière de nations ayant conquis leur unité par les armes.

Si, en France comme en Angleterre, une masculinité moins belliqueuse, prônant les valeurs de mesure et de maîtrise de soi, s’impose au cours du xixe siècle, les conquêtes coloniales sont conçues comme un moyen de régénération virile et nationale. La quête d’aventure, les pratiques cynégétiques, la supériorité technologique des Européens pour soumettre les territoires convoités contribuent à façonner leur virilité guerrière. Avec l’influence croissante des théories des races martiales, celle-ci se construit aussi en rejet d’altérités considérées comme efféminées ou sauvages. En témoigne en France l’adage selon lequel « les Marocains se battent comme des lions, les Algériens comme des hommes et les Tunisiens comme des femmes » ou dans l’empire britannique l’éloge des qualités guerrières des Gurkhas des Indes ou des Highlanders d’Écosse. L’empire russe loue quant à lui la virilité guerrière des peuples slaves européens qui contrasterait avec la féminité ou la bestialité des peuples asiatiques.

La diffusion du modèle prussien du service obligatoire en France, en Italie ou encore en Belgique contribue également, à la veille de la Première Guerre mondiale, au renforcement d’une virilité militarisée. En août 1914, la mobilisation générale ravive la glorification du modèle du citoyen-soldat, prêt à sacrifier sa vie par patriotisme. Au Royaume-Uni, pour encourager le volontariat, la propagande en appelle au courage et à la détermination de jeunes hommes dont la virilité est mise à l’épreuve par la guerre. Au front, l’expérience des privations, la solidarité entre hommes, la forte consommation d’alcool concourent à la réaffirmation du modèle militaro-viril. L’exaltation de la virilité des soldats pose la question de l’assouvissement de leurs prétendus « besoins sexuels » par le recours à la prostitution, réprouvé (Royaume-Uni), encadré par le contrôle de maisons closes (Allemagne) ou par la création de bordels militaires de campagne (France). Pour autant, le modèle militaro-viril est également ébranlé par la Grande Guerre. La puissance du feu mutile les corps, accroît le sentiment d’impuissance de soldats confrontés à une mort anonyme et trouble les âmes, comme l’illustre la reconnaissance des troubles psychiatriques de guerre (shell shock). La diffusion accrue de la parole et de l’image des combattants rend plus visibles leurs fragilités et participe ainsi à la démystification du stéréotype militaro-viril. Celui-ci n’est pourtant pas emporté par la violence du conflit : au culte du héros succède l’hommage au soldat inconnu mais l’éloge de la belle mort, masculine, demeure.

Si la victoire est porteuse d’un discours pacifiste qui estompe le culte de la virilité guerrière dans des sociétés où le poids du deuil étouffe le triomphe, la défaite tend à l’inverse à l’exacerber. Ainsi, le gouvernement turc érige en 1922 un monument en l’honneur du capitaine Seyit qui s’est illustré en portant trois obus de 275 kg et a contribué ainsi par sa force à la victoire remportée dans les Dardanelles. Les Arditi (anciens combattants nationalistes) en Italie et les Freikorps (corps francs) en Allemagne utilisent la violence pour reviriliser les sociétés défaites. Dans l’entre-deux-guerres, la société soviétique est également imprégnée d’une virilité militarisée (muzhestvo), fondée à la fois sur des vertus antiques telles que l’agressivité, la force, le courage et l’endurance, sur le culte des héros slaves anciens comme Ivan le Terrible ou Alexandre Nevski, mais aussi sur une certaine maîtrise de soi qu’impose la défense du pays au nom des idéaux communistes. Le fascisme italien et le nazisme allemand exaltent une masculinité racialisée, ancrée dans la guerre pour reconstruire une communauté nationale : tels des guerriers en croisade au service de la foi, le fasciste et le nazi sont érigés en modèle pour l’ensemble de la société. En Espagne, le phalangiste se veut l’héritier du conquistador et entend par les armes redorer une virilité déchue par la perte des colonies et la féminisation du pays par la République.

En réaction à cette masculinité ultra militarisée, une « virilité tempérée » s’affirme en Grande-Bretagne pendant la Seconde Guerre mondiale. Les médecins imposent l’idée selon laquelle les troubles psychiatriques de guerre constituent une réaction normale à la violence des combats et font donc vaciller le mythe du guerrier infaillible. Après l’humiliante défaite de 1940 attribuée par Pétain à la dévirilisation de la société française, l’armée tricolore, qui se reconstruit à partir de 1942 grâce aux soldats de son empire, glorifie quant à elle une virilité plus rustique et tarde à reconnaître les névroses de guerre.

L’extrême violence de la Seconde Guerre mondiale et les guerres de décolonisation achèvent en Europe l’enthousiasme viril pour la prouesse guerrière et mettent un terme à la quête héroïque du sacrifice et de la gloire. En Algérie, en Malaisie ou en Angola, les soldats français, britanniques et portugais font l’expérience d’un type de combat nouveau, déroutant, face à un ennemi souvent insaisissable qui les confronte à un sentiment d’impuissance. L’expérience de la défaite avive la blessure imposée à la virilité guerrière européenne. Le rôle accru joué par la technologie, l’importance des bombardements stratégiques et l’utilisation de drones contribuent en outre à déréaliser le combat et à anonymiser sa violence. Enfin, la participation accrue des femmes à ces conflits, puis la professionnalisation et la féminisation des armées européennes desserrent certes les liens entre virilité et guerre mais les valeurs des armées demeurent essentiellement masculines.