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Service militaire et masculinité

xixe-xxie siècles

À partir de la Révolution française, le service militaire devient, dans une Europe qui se militarise, une étape essentielle du processus de construction de la masculinité. Le modèle militaro-viril qui se développe, y compris au sein de nations étrangères à la conscription comme le Royaume-Uni avant 1916, se fonde sur une mise à l’épreuve physique et mentale dont la brutalité est censée garantir l’efficacité. À partir des années 1860 se dessine toutefois une évolution des apprentissages subis par les jeunes hommes, afin d’humaniser le traitement réservé aux soldats et de développer leurs capacités physiques et intellectuelles. Mis à l’épreuve au cours de la période 1914-1920, ce modèle, à l’origine des armées de masse, sort globalement renforcé des années de guerre avant d’être porté aux nues par les régimes autoritaires. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale s’opère au sein des jeunesses européennes, sinon un rejet, du moins une mise à distance progressive de ce modèle masculin et guerrier.

Infanterie. Distribution de la soupe. Carte postale, France, début du XXe siècle (avant 1914).

Infanterie. Distribution de la soupe. Carte postale, France, début du xxe siècle (avant 1914).
Source : Collection particulière (YR).

Au cours du xixe siècle, alors qu’émergent les États-nations, l’Europe se militarise. Les États continentaux adoptent la conscription et s’efforcent alors de faire du service militaire le lieu par excellence de l’élaboration de la citoyenneté masculine. En soumettant le soldat à une discipline censée ne plus recourir aux châtiments corporels, et en lui inculquant la lecture et l’écriture de la langue nationale, l’État veut forger un individu fort et discipliné, susceptible de servir la nation. L’armée est ainsi envisagée par les gouvernants comme un instrument de socialisation des jeunes garçons, comme une école de la masculinité, comme un outil de régénération aussi, surtout lorsque des défaites fragilisent considérablement l’identité nationale. C’est le cas en France après celle de 1870-1871, lorsque les républicains achèvent de forger l’armée en un modèle rédempteur grâce à une conscription plus justement répartie sur l’ensemble de la population selon le modèle prussien imposé à partir de 1862 et étendu à l’ensemble du Reich en 1871.

Ainsi se dessine le modèle militaro-viril ; il s’impose au tournant des années 1860, avec la généralisation progressive du service militaire, qui se poursuit jusqu’à la Première Guerre mondiale. Dès avant 1914, à l’instar de la France républicaine ou de l’Allemagne wilhelmienne, l’Europe fait du service militaire un rite de passage vers l’âge adulte. La promotion du citoyen-soldat au sein d’une armée perçue comme un modèle d’élaboration et de diffusion des attributs de la « virilité moderne » (George Mosse) repose sur un maillage du corps social, par le biais en amont, des organisations de jeunesse masculines, et en aval, des associations de vétérans.

Dans les nations qui ignorent la conscription tel le Royaume-Uni avant 1916, l’attachement au local, au collectif, à la patrie, s’enracine dans un dense réseau d’associations – sportives, professionnelles, municipales – et la solidarité comme le fighting spirit s’inculquent aux élites et aux milieux populaires. Après le choc de la seconde guerre des Boers (1899-1902), l’idée d’une préparation sportive et militaire susceptible de régénérer les forces vives de la nation est à l’origine de la création en août 1907, par le général Baden-Powell (1857-1941), d’un premier camp d’entraînement sur l’île de Brownsea, puis du mouvement boy scout. Dans la république de Weimar, alors que l’armée est réduite à 100 000 professionnels en 1919, les associations de vétérans, regroupant près de trois millions d’hommes vers 1930, forment un réservoir de jeunes ; à partir du rétablissement du service militaire en 1935, ceux-ci s’intègrent aisément dans la Reichswehr.

Une fois passé le temps de la sélection devant un jury (en France le conseil de révision) qui départage les hommes « bons pour le service » des inaptes à qui ce brevet de virilité est refusé, le service constitue le moment clé de la disciplinarisation des recrues et de leur mise à l’épreuve. Au début du xixe siècle, les épreuves physiques imposées au soldat, telles les longues marches avec une charge lourde, visent à forger un corps droit, d’abord immobile, puis capable de manœuvrer en ordre serré, au pas cadencé, dans une parfaite cohésion du groupe qui repose sur l’acquisition d’automatismes répétés à l’infini dans la cour de la caserne ou sur le champ de manœuvres. Pour atteindre cet objectif, le recours à des méthodes brutales permet de contraindre à l’obéissance des recrues dont certaines ne comprennent que leur langue régionale. Être soldat signifie être armé : le port de l’arme et son maniement s’inscrivent aussi dans une nouvelle économie corporelle fondée sur la complémentarité de l’homme et de l’arme, perçue comme un membre supplémentaire. Cette nouvelle culture somatique, indissociable de la masculinité, repose sur un système de représentations qui lient étroitement corps et âme, verticalité et droiture morale, immobilité, soumission de l’esprit et contrôle des émotions. Au fil des expériences de guerre, ce modèle éducatif évolue, sans bouleversements majeurs toutefois : après 1870, en France, est recherchée la souplesse, grâce à la gymnastique, comme à la pratique de la canne, de la boxe et de l’escrime, ainsi que l’apprentissage des mouvements en ordre dispersé prescrit dans le nouveau règlement sur les manœuvres d’infanterie de 1875. Après la seconde guerre des Boers et la guerre russo-japonaise (1904-1905), l’exigence de mobilité s’accroît et, avec elle, une adaptation à la position couchée du corps et de l’uniforme, toujours conçu comme un rehausseur de virilité. Toutefois l’ordre serré reste indétrônable, probablement en raison de sa fonction coercitive extrême.

L’endurance, vertu cardinale du soldat, et donc de l’homme, est aussi morale. L’entrée de la recrue dans le groupe masculin formé au sein de la chambrée exige de se plier aux règles de vie commune et aux contraintes liées à l’étroitesse de l’espace disponible, à la complexité nouvelle induite par le port et l’entretien d’un équipement et d’un armement sophistiqués, dont l’apparence irréprochable est elle aussi perçue comme un signe essentiel d’acculturation. L’autorité des soldats plus anciens s’exerce ici à chaque instant, notamment celle du camarade de lit dans l’armée française, impliquant une prise en main individuelle de chaque recrue, mais aussi un contrôle collectif. Les tâches domestiques, apanage des femmes dans le civil, reviennent aux recrues, sous la férule des « anciens ». L’autodiscipline du groupe s’abat impitoyablement sur les plus faibles ou sur les réfractaires à son bon fonctionnement, les voleurs, par exemple, durement brimés. Au cours du xixe siècle, les armées européennes, notamment celles des grandes nations démocratiques qui imposent la conscription (la Suisse en 1874, l’Italie en 1875, la Belgique en 1909), tentent vainement de limiter cette violence autorégulatrice (interdiction des brimades en France en 1887), sans succès tant elles constituent une prérogative au sein de ces communautés d’hommes soucieux de conserver leur contrôle sur l’initiation des plus jeunes.

Sous les régimes fascistes, le dressage masculin et les vertus viriles incarnées par le soldat atteignent une forme d’acmé. Leur chute explique le déclin du modèle militaro-viril en Europe occidentale. La masculinité, peu à peu, s’affranchit de ces codes traditionnels de la virilité ; s’y substituent d’autres critères plus modernes, comme la raison ou la réussite sociale. En France, ce changement est sensible à la fin de la guerre d’Algérie (1962). Après 1945 en Union soviétique, et plus encore dans la Russie d’après 1991, les jeunes font montre d’un profond désintérêt et même de répulsion à l’égard d’une institution particulièrement brutale, où les brimades les plus humiliantes demeurent. Au xxie siècle, alors que la professionnalisation et la féminisation des armées gagnent un peu partout du terrain, le modèle militaro-viril, toujours très présent dans les unités d’élite déployées sur les théâtres d’intervention extérieurs, n’occupe plus une place centrale dans la formation de la jeunesse masculine.