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Fraternisations aux armées pendant les deux guerres mondiales

Conditions, formes et réceptions

Les fraternisations du front Ouest de la Première Guerre mondiale, très médiatisées depuis les années 2000, se sont muées en lieux de mémoire, symboles de la fraternité des peuples ouest-européens. Cette utilisation des fraternisations dans le discours d’une hypothétique « communauté mémorielle européenne » fait oublier que les fraternisations apparaissent dans des conditions particulières et sont plurielles. Initiées par les soldats, elles sont généralement farouchement combattues et condamnées par les hauts gradés.

La trêve de Noël 1915 sur le front belge (Ploegsteert) : Anglais et Allemands photographiés ensemble.
Source : Imperial War Museum. © IWM (Q 11745)

En 2005, le film de Christian Carion Joyeux Noël révèle au grand public le phénomène des fraternisations au front pendant la Première Guerre mondiale, sujet peu abordé jusqu’alors en France et en Allemagne. Dans les années qui suivent la sortie de ce film, des monuments mémoriaux de ces fraternisations sortent de terre comme à Liverpool en 2014. Cette politique actuelle censée façonner une « communauté mémorielle européenne » invite à se demander dans quelle mesure elle reflète les réalités de l’époque et nous amène à revenir plus concrètement sur le phénomène des fraternisations au front.

Les fraternisations au front peuvent être définies comme des interactions fraternelles entre des combattants de camps opposés dans les zones de guerre. Si elles demeurent rares, elles sont le résultat d’un front figé et d’une identification mutuelle entre les soldats. Spontanées, elles sont liées à des événements religieux ou répondent à une nécessité de survie. Les autorités militaires des pays belligérants réagissent, quant à elles, de manière ferme et la diffusion de récits reste limitée, rendant leur reconstruction difficile pour les historiens.

Le premier facteur dans l’apparition de fraternisations au front est la proximité géographique prolongée entre les soldats des deux armées, rendue possible par la stabilité du front. Avec la guerre des tranchées, la Première Guerre mondiale constitue l’exemple par excellence de ce type de situation. Séparés parfois d’un no man’s land de quelques mètres seulement, les soldats des deux tranchées vivent dans une proximité qui facilite les rencontres entre soldats. On retrouve également cette configuration lors de la « drôle de guerre » le long de la ligne Maginot de septembre 1939 à mai 1940 ou bien encore pendant l’hiver 1942-1943 au cours de la bataille de Stalingrad lorsque les soldats s’enfoncent dans des tranchées parmi les ruines de la ville.

Un deuxième facteur nécessaire est celui de la reconnaissance mutuelle des soldats qui, pourtant ennemis, se trouvent néanmoins des points communs. Cette reconnaissance a pour conséquence d’apaiser les sentiments d’hostilité entre les deux camps et de laisser place à une attitude pacifique réciproque. Ce processus est observable très clairement lors de la Grande Guerre, lorsque les soldats constatent qu’ils partagent les mêmes conditions de vie difficiles. Ils entendent les soldats de l’autre côté du no man’s land parler, rire, pleurer et ils les voient fumer, creuser les tranchées et enlever l’eau des boyaux inondés. L’ennemi perd alors les attributs qui lui sont assignés par la propagande officielle et redevient humain. Un rapprochement fraternel et solidaire s’établit dès lors entre des soldats qui se considèrent comme égaux.

Enfin, les fraternisations s’expliquent par la lassitude des soldats face à la guerre qui se prolonge. Ils n’en voient plus l’issue et en viennent à questionner le sens de leur présence au front. Ainsi, pendant la Grande Guerre, on constate l’accroissement substantiel du nombre de cas de fraternisation au fil des mois. En certains points du front, une routine s’installe ; les échanges quotidiens avec l’ennemi deviennent presque normaux et font partie de la vie au front.

Dans le temps de la guerre, les fraternisations peuvent faire partie du quotidien du front ou dépendre d’événements ponctuels, conjoncturels. La première catégorie ressort du système du « vivre et laisser vivre », développé par l’historien Tony Ashworth pour la Grande Guerre. Il affirme que les soldats instaurent un système cohérent dans lequel ils ritualisent la violence de leur quotidien afin de réduire son impact. En 1914-1918, les soldats établissent par exemple des horaires réguliers d’attaque et s’avertissent mutuellement de leurs habitudes afin de réduire les pertes. Une communication solidaire a donc lieu de façon spontanée entre les deux armées. Elle s’effectue par exemple lors de missions de reconnaissances ou lors de la relève des morts pendant lesquelles les soldats veulent éviter de s’entretuer.

Parallèlement à ces interactions fortuites, certaines fraternisations peuvent être provoquées, notamment à l’occasion des fêtes religieuses, si toutefois celles-ci sont vécues et donc partagées par les deux camps ennemis. Lors de la Grande Guerre, c’est surtout à Noël et à Pâques que les fraternisations ont lieu. Sur le front occidental, elles prennent une grande ampleur en décembre 1914. Elles concernent deux tiers du front germano-britannique et sont aussi présentes sur le front franco-allemand et le front russe. Sur ce dernier, elles deviennent de plus en plus fréquentes et atteignent leur paroxysme en 1917. Un deuxième événement, politique celui-là, renforce cette tendance : la révolution d’octobre en Russie et les négociations de paix avec l’Allemagne.

Quel que soit le cas de figure, les fraternisations se traduisent majoritairement par des échanges de biens (nourriture, tabac, boisson, objet) et par une tentative de communication, souvent réduite du fait de la barrière linguistique. Les gestes, la musique ainsi que les jeux et la danse demeurent les vecteurs principaux de communication. Les soldats russes et allemands dansent ainsi ensemble entre les tranchées en 1917 ; les soldats anglais et allemands jouent, eux, au football lors de la trêve de Noël en décembre 1914.

Seuls les soldats de troupe et les sous-officiers présents en première ligne vivent l’expérience des fraternisations tout en respectant les hiérarchies : les soldats et les officiers fraternisent avec leurs pairs respectifs. Les membres de l’état-major, quant à eux, n’en prennent connaissance que par le biais de rapports. Elles sont à leurs yeux des actes « d’intelligence avec l’ennemi » et doivent être punies. Les sanctions peuvent aller jusqu’à la peine de mort mais sont généralement moindres : corvées ou peines de prison. En amont, des mesures sont également prises pour lutter contre toute forme de fraternisation. Il s’agit, d’une part, de lutter contre l’ennui et l’inaction au front considérés comme des facteurs aggravants menant aux fraternisations et, d’autre part, de maintenir une certaine animosité envers l’ennemi afin d’éviter les rapprochements. La diabolisation de l’ennemi, sa déshumanisation et sa désindividualisation devaient permettre de contrer l’inclination des soldats à considérer l’ennemi comme leur égal, leur frère d’armes souffrant des mêmes maux. La campagne de propagande sur la barbarie allemande pendant la Première Guerre mondiale et les nombreuses conférences sur les buts de guerre destinées aux soldats du front en 1939-1940 participent de cette démarche.

Pendant la Grande Guerre, ces événements sont largement passés inaperçus dans les médias français et allemands. Seule l’Angleterre autorise, du moins tolère, les reportages sur ce thème, les médias britanniques subissant une censure beaucoup moins sévère. En Russie, ces événements sont tout d’abord passés sous silence puis, en 1917, les révolutionnaires russes les utilisent dans leur propagande afin de promouvoir l’arrêt des combats. En 1939, les fraternisations sur le front franco-allemand sont entièrement tues aussi bien par les médias français qu’allemands.

Cependant, on peut supposer que les opinions publiques en avaient partiellement connaissance. Nombreuses sont les lettres de soldats qui évoquent ces rencontres entre les lignes de combat aussi bien en 1914-1918 qu’en 1939-1940. Si une partie est censurée, beaucoup passent à travers les mailles du filet. Les canaux de communication personnels ainsi que les soldats en permission s’occupent ensuite de diffuser l’information à un large public.