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Campagne de Russie, campagne de France 1812-1814

Débutée en juin 1812, la campagne de Russie achevée à la mi-décembre constitua, malgré les effectifs engagés, une catastrophe pour la Grande Armée en butte tant à des problèmes logistiques énormes qu’à la résistance et au patriotisme des troupes russes. En janvier 1814, portées par les succès de la campagne d’Allemagne, les troupes coalisées pénètrent en France. La campagne sera acharnée mais de courte durée. Le 31 mars Alexandre Ier entre dans Paris, prélude à l’abdication de Napoléon le 6 avril.

Bernard-Édouard Swebach, La retraite de Russie, 1838, photographie prise et mise en ligne par Yelkrokoyade à l’occasion de l’exposition Les désastres de la guerre 1800-2014, Musée Louvre-Lens. Prêt du musée des beaux-arts de Besançon, mars 2015

Bernard-Édouard Swebach, La retraite de Russie, 1838.
Source : Wikimedia Commons

Longtemps dissociées dans l’historiographie, les campagnes de Russie (1812) et de France (1814) constituent deux événements intrinsèquement liés qui donnèrent lieu à des mouvements de troupes et des déplacements de population d’une ampleur inédite pour le début du xixe siècle.

1812, la campagne de Russie

À la veille de la campagne, la Grande Armée compte 650 000 hommes dont 420 000 traversent le Niémen entre le 24 et le 27 juin 1812 au soir. Prestigieuse, expérimentée, la Grande Armée est multinationale : si les Français y représentent 40 % des effectifs, on y compte aussi des unités composées de non-nationaux intégrés depuis l’annexion de leur pays et des contingents de « volontaires » fournis par les États alliés à Napoléon. L’armée napoléonienne est aussi la plus grande armée jamais constituée. Au fil des mois, 150 000 soldats viendront encore grossir ses effectifs. En face, l’armée impériale russe, elle aussi multinationale, est en sous-nombre. En juin 1812, elle totalise 622 000 hommes répartis en trois armées principales. Mais seuls 200 000 hommes sont alors déployés à la frontière polonaise. 

En effet, depuis la paix de Tilsit de juillet 1807, les relations entre la France et la Russie n’ont cessé de se dégrader du fait d’intérêts géopolitiques divergents et de rivalités croissantes en Allemagne, dans les Balkans, en Pologne. Lorsque, à partir de la fin 1811, convaincu que la guerre est inéluctable, Napoléon choisit d’engager le premier les hostilités, il vise une bataille rapide et décisive afin de se retourner aussitôt contre l’Angleterre et de mener à bien son projet d’unification européenne. Mais rien ne va se dérouler comme escompté. Dès avant l’invasion, Alexandre Ier et Barclay de Tolly, ministre de la Guerre et commandant en chef de l’armée impériale, ont en effet l’intuition que la seule stratégie viable face à cet envahisseur si puissant consiste à refuser le combat, à faire retraite en détruisant tout ce qui pourrait être utile à l’ennemi et à le laisser s’avancer en Russie centrale où, confronté à des problèmes logistiques croissants, il s’affaiblira continûment. Mis en œuvre dès le début de l’invasion, ce schéma a deux conséquences majeures : il occasionne, au sein de la Grande Armée, des pertes sérieuses liées aux pénuries de vivres et aux épidémies de typhus et de dysenterie. Mais il suscite aussi des déplacements de civils qui, dans la panique, abandonnant leurs bourgs et leurs villages détruits ou pris par l’ennemi, fuient par milliers vers l’est ou se cachent dans les forêts avoisinantes où leur survie est précaire.

Les 16-18 août, Napoléon remporte une victoire à Smolensk mais les Russes s’étant repliés, le combat n’a pas été décisif. Le 19, Alexandre Ier nomme Koutouzov commandant en chef à la place de Barclay, désavoué par l’armée. Koutouzov, qui a pour mission de livrer bataille, opte en hâte pour le site de Borodino (la Moskova) situé à 120 km de Moscou. Le 7 septembre, après plus de 10 heures de combat, Napoléon sort apparemment vainqueur de l’affrontement : il ne perd que le 1/5e de ses effectifs engagés (25 à 28 000 hommes) quand les Russes en perdent le tiers (40 à 42 000). Mais ces derniers sont parvenus à tenir tête à l’ennemi et la bataille n’a pas été décisive : pour les Russes, Borodino constitue donc une victoire psychologique.

En quête d’une nouvelle bataille, Napoléon décide de marcher sur Moscou mais c’est dans une ville vidée de ses habitants qu’il entre le 15 septembre : il n’y reste que 2 à 3 % de la population d’avant-guerre, essentiellement des gens âgés, malades ou trop pauvres pour fuir. Le soir même, Moscou brûle tandis que les Moscovites ont entamé leur exode vers l’est (en direction de l’Oural) et le sud. Déclenché sur ordre du gouverneur général Rostopchine, l’incendie, habilement attribué aux Français, devient bientôt le symbole du martyre enduré par la nation. Tandis qu’il cimente le patriotisme russe, il contribue à affaiblir la Grande Armée : autorisée à se livrer au pillage, cette dernière sombre dans l’indiscipline. Devant le refus du tsar d’ouvrir les négociations, Napoléon est contraint au départ au bout d’un mois, le 19 octobre. Il sait alors qu’il a perdu la guerre mais, pour ses hommes, le pire reste à venir : confrontés au harcèlement des cosaques qui les obligent à emprunter la même route qu’à l’aller, mal nourris, mal équipés face à l’hiver russe, les hommes endurent les pires souffrances. Et si, lors du passage de la Bérézina fin novembre, l’armée parvient à s’échapper grâce au comportement héroïque des 300 pontonniers du général Éblé, la campagne n’en demeure pas moins terriblement meurtrière. On évalue à 15 % au plus le pourcentage des soldats qui retraversent le Niémen le 13 décembre. Près de 200 à 250 000 soldats de la Grande Armée seraient morts au combat, 150 voire 200 000 auraient été faits prisonniers, et 50 à 60 000 maraudeurs et déserteurs, devenus précepteurs, domestiques ou valets de ferme chez des particuliers, se seraient cachés en Russie et auraient ainsi survécu grâce à la complicité de la population locale. Du côté russe, on déplore 300 000 morts et disparus dont 175 000 morts au combat, sans compter les milliers de villages dévastés et une capitale réduite en cendres. Le pays a donc payé un lourd tribut à sa libération.

Cependant, malgré les avis contraires de plusieurs de ses conseillers, Alexandre Ier estime que, tôt ou tard, Napoléon reviendra et qu’il faut donc reprendre l’offensive et le défaire une fois pour toutes.

La  campagne de France : l’Europe unie à l’assaut du territoire français

Mais pour ce faire, Alexandre Ier a besoin du soutien des États allemands, lesquels sont encore pour partie alliés à l’empereur des Français. L’enjeu de la campagne d’Allemagne sera de les convaincre de se retourner contre Napoléon. Malgré de brillantes victoires (Lützen, Bautzen), Napoléon subit à Leipzig, les 16-18 octobre 1813, une dure défaite qui ouvre aux coalisés une voie vers le territoire français en janvier 1814. Pour la première fois depuis la Révolution française, la France est envahie par le sud, l’est et le nord. La coalition, structurée en deux armées principales, respectivement conduites par l’Autrichien Schwarzenberg et le Prussien Blücher, réunit des troupes russes, prussiennes, britanniques, suédoises, autrichiennes, bavaroises et wurtembergeoises, impressionnantes tant par leurs effectifs (près de 500 000 hommes soit deux à trois fois plus que les Français) que par leur expérience, face aux jeunes recrues de la Grande Armée, les « Marie-Louise ».

Courant janvier, les deux armées coalisées avancent sans rencontrer de résistance et occupent une l’est et le nord au grand dam des populations abandonnées à leur sort. Certes, profitant des signes de dissensions entre les deux principales armées coalisées – l’armée de Bohême conduite par le prince autrichien Schwarzenberg et l’armée de Silésie dirigée par le Prussien Blücher –, Napoléon enregistre mi-février de belles victoires (Champaubert, Montmirail) tandis que, dans les campagnes, les exactions de l’occupant suscitent en réponse quelques mouvements de résistance. Mais la disproportion des effectifs autant que la détermination du tsar et la lassitude des Français précipitent l’issue fatale. Au lendemain de la bataille de Paris du 30 mars qui fait 18 000 morts et blessés de part et d’autre, les coalisés entrent dans la capitale française et, le 6 avril, Napoléon doit abdiquer. Le traité de Paris de mai 1814 conserve à la France ses frontières de 1792 mais, au lendemain des Cent Jours et de la défaite de Waterloo, le second traité de Paris (novembre 1815) réduit le pays à ses frontières de 1789 et lui impose, outre une lourde indemnité de guerre, une occupation qui se prolonge jusqu’en 1818 dans les départements de l’est et du nord.