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Le siège de Leningrad, 1941-1944

D’une durée de 900 jours entre septembre 1941 et janvier 1944, le siège de Leningrad coûte la vie à 800 000 habitants, principalement morts de froid et de faim. La population de la ville est en outre soumise au feu ennemi et au contrôle strict et sans pitié des autorités soviétiques. La mémoire de la souffrance des Leningradois, d’abord célébrée, est ensuite étouffée. Elle ne renaît que progressivement.

Journal de Tanya Savicheva.

Journal de Tanya Savicheva.
Source : Wikimedia Commons

Le siège de Leningrad par les forces allemandes et finlandaises (mais aussi les hommes de la division Azul, volontaires espagnols) est un épisode capital de la Seconde Guerre mondiale sur le territoire soviétique, résurgence d’une forme de guerre que l’on pensait tombée en désuétude depuis le xixe siècle. Moins présent dans le narratif de la guerre en Occident, il est un événement traumatique majeur pour l’URSS et la Russie. Lieu de résistance et de souffrance, il diffère de Stalingrad dont la victoire héroïque peut être plus facilement célébrée. Des 2,5 millions d’habitants de la ville à la veille du conflit, seuls 600 000 y résident encore quand l’Armée rouge libère Leningrad le 27 janvier 1944. Un million environ avait certes été évacué avant et pendant le siège. On estime aujourd’hui à 800 000 le nombre des personnes décédées, principalement de froid et de faim.

Leningrad est, avec Moscou et Kiev, l’un des objectifs majeurs de l’offensive allemande lancée le 21 juin 1941. La ville n’est pourtant pas prise d’assaut. Elle est progressivement encerclée par les forces finlandaises au nord et par les Allemands au sud. La prise de Mga, le 29 août 1941, permet aux assaillants de contrôler la dernière voie de chemin de fer qui relie la ville au reste de l’URSS. La chute de Schlisselburg, sur les bords de la Neva, le 8 septembre 1941, scelle définitivement le sort de la ville. Les Allemands ne franchissent pourtant pas la Neva et ne font donc jamais la jonction avec les Finlandais, renonçant à contrôler efficacement le lac Ladoga.

Les Soviétiques tentent de desserrer l’étau dès 1941, sans succès et au prix de lourdes pertes. L’encerclement militaire n’est progressivement brisé qu’à partir de 1943 : en janvier, l’Armée rouge reprend Schlisselburg, ce qui lui permet de mieux protéger la rive sud du lac Ladoga. L’offensive « Leningrad-Novogord » lancée le 14 janvier 1944 permet enfin la levée définitive du blocus le 27 janvier. Celui-ci aura duré près de 900 jours.

Une double violence

Les bombardements sont particulièrement intenses pendant les premières semaines du siège (80 % des raids aériens ont lieu entre septembre et novembre 1941), mais les étés 1942 et 1943 sont également extrêmement violents : les obus ne cessent de pleuvoir sur la ville. Le pilonnage de la ville par l’artillerie se double d’une offensive psychologique : les Allemands larguent des milliers de tracts annonçant la défaite à la population.


Tickets de rationnement, échantillon du « pain » du siège de Leningrad exposé dans un musée de Saint Pétersbourg (1992).
Tickets de rationnement, échantillon du « pain » du siège de Leningrad exposé dans un musée de Saint Pétersbourg (1992).
Source : Wikimedia Commons

En dehors de cette mortalité par les armes, c’est le froid et la faim qui vont faire le plus de victimes parmi les Leningradois. La situation du ravitaillement dans la ville est catastrophique notamment pendant le premier hiver 1941-1942. Les entrepôts sont en effet quasiment vides lorsque l’encerclement de la ville est achevé : les réserves de la ville en denrées alimentaires se comptent alors en jours. Faut-il imputer le problème à l’imprévoyance des autorités, à la rapidité de l’avancée allemande ou au fait que les entrepôts sont la cible privilégiée des premiers bombardements ? Dimitri Pavlov, chargé de gérer les réserves de la ville, est contraint de réduire drastiquement les rations distribuées à la population. En novembre 1941, les habitants ne reçoivent quotidiennement, selon leur statut, qu’entre 125 et 375 g d’un pain de bien mauvaise qualité. La situation ne s’améliore très progressivement qu’à partir de l’été 1942.

 

L’électricité manque également rapidement. Il n’y a plus de tramways en ville : la population affamée doit marcher pour se déplacer. Il n’y a plus de chauffage dans les appartements. Et le froid est redoutable. Au cours de cet hiver 1941, le mercure atteint régulièrement – 20° et descend jusqu’à – 40 °C. Les habitants sont contraints de tout brûler pour se chauffer, provoquant de multiples incendies. Ils doivent manger tout ce qui peut l’être : on parle de cannibalisme, on mange la colle des papiers peints, le cuir bouilli, les cosmétiques, les animaux domestiques…

Dans ce Leningrad clos, la mort devient omniprésente : les gens tombent d’épuisement dans la rue ou meurent chez eux, comme la famille de la petite Tanya Savicheva qui deviendra le symbole du siège. Dans son carnet, jour après jour, elle inscrit la mort de tous ses proches jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’elle.

Mobiliser et contrôler



"Un couple de Leningradois tire le cadavre de leur proche décédé. La mort est omniprésente dans les rues de la ville. “In besieged Leningrad”.
Source : RIA Novosti archive via Wikimedia Commons"

Face à cette situation, les autorités soviétiques tentent de gérer l’urgence. Leur action est pourtant aujourd’hui parfois critiquée : on leur reproche notamment de ne pas avoir évacué la ville à temps ou de ne pas avoir procédé à des approvisionnements d’urgence. Dans la ville assiégée, des rumeurs courent notamment sur le train de vie somptuaire des dirigeants, de Jdanov par exemple, alors premier secrétaire du parti communiste de la ville et de la région de Leningrad.

Il reste que, à l’image du pays tout entier, après des premiers jours maladroits, la défense et la survie de la ville s’organisent. La « route de la vie » sur le lac Ladoga pris par les glaces permet, malgré les risques de bombardements, d’évacuer des centaines de milliers d’habitants et faire entrer en ville un minimum de nourriture. De vastes fosses communes sont creusées dès le printemps pour abriter les cadavres et juguler les risques d’épidémies.

Les autorités essaient également de maintenir les apparences d’une vie normale : les bibliothèques ne cessent pas de fonctionner, des pièces de théâtre et des concerts sont donnés. La 7e symphonie de D. Chostakovitch, créée à Kuybyshev en mars 1942, est jouée à la Philharmonie de Leningrad en août.

Le contrôle policier de la population, enfin, est loin d’être desserré. Les agents du NKVD veillent : l’état d’esprit de la population est ausculté. Le marché noir est combattu, les vols de cartes d’alimentation sont punis de mort. Les manifestations de défaitisme sont impitoyablement réprimées. Les exécutions ne cessent pas.

Une mémoire complexe



Cimetière mémoriel de Piskarevo.
Photo : François-Xavier Nérard

La population de la ville tient. Une fois libérée, cette souffrance héroïque est magnifiée dans un musée, célébrée par la presse. Ilya Ehrenbourg écrit : « Nous avons un idéal, digne d’être poursuivi – vivre aussi dignement qu’ont vécu les héros de Leningrad, travailler avec autant d’abnégation qu’ils ont combattu. » Pourtant, rapidement, cette mémoire est étouffée, le Musée de la défense et du blocus de Leningrad progressivement fermé (il ne rouvrira qu’en 1989). Rien ne doit faire d’ombre à Staline, présenté comme le seul artisan de la victoire.

La commémoration de l’exploit ne reprend qu’au début des années 1960. Les fosses communes sont aménagées : un grand cimetière mémoriel est inauguré. Le siège devient le cœur de la mémoire de la ville, symbole exalté de la défense du pays et du régime. Une mémoire plus individuelle, plus centrée sur les souffrances endurées, émerge pourtant progressivement. À la fin des années 1970, la publication du Livre du siège par Ales Adamovitch et Daniil Granine, fondé sur des témoignages, rompt avec le discours officiel, ouvrant la porte à la critique, à la souffrance, derrière les images imposées du sacrifice et de l’héroïsme. La publication, essentiellement dans les années postérieures à la perestroïka, de nombreux journaux intimes rédigés au cœur du siège, s’inscrit dans la même logique.

La célébration du 9 mai, jour de la victoire sur le fascisme, à Saint-Pétersbourg, s’ouvre aujourd’hui encore au cimetière mémoriel de Piskarevskoe par un hommage aux morts du blocus.