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Écrire la guerre

L’exemple du roman d’Arturo Pérez-Reverte, Le peintre de batailles 

La guerre est au cœur de la littérature européenne quel que soit le genre, l’origine de l’auteur ou le courant artistique. Le roman autobiographique d’Arturo Pérez-Reverte, tout en suivant les codes traditionnels, propose une vision originale de la guerre réfléchie dans le temps long et décortiquée sous tous ses aspects. Le lecteur est alors placé dans une situation inconfortable. Si la guerre, largement et différemment médiatisée, lui paraît familière, les problématiques soulevées par l’ouvrage le placent devant une réalité qui lui échappe.

Vue extérieure du Panorama Museum de Bad Frankenhausen qui accueille la fresque monumentale (14 m x 123 m) peinte par Werner Tübke de 1983 à 1987

Vue extérieure du Panorama Museum de Bad Frankenhausen qui accueille la fresque monumentale (14 m x 123 m) peinte par Werner Tübke de 1983 à 1987. Photo: ouvrage de Frank Fischer, Die Südharzreise. Abstrakter Tourismus zwischen Leipzig und Göttingen (Berlin, SuKultuR, 2010).
Source : Wikimedia Commons

À la croisée du récit autobiographique et du roman de fiction, Arturo Pérez-Reverte propose avec Le peintre de batailles une vision originale de la guerre représentée à la fois par l’écriture – au fil de sa plume et par les ouvrages que consulte son héros Andrès Faulques –, la peinture – toile de fond de l’histoire qu’il narre –, la photographie – précédent métier de son héros et de l’auteur –, mais aussi à travers les discours et représentations des conflits, que ses personnages les aient vécus – c’est le cas des trois protagonistes du roman – ou qu’ils soient confrontés pour la première fois à leur réalité.

Un huis clos sur la guerre et les traces de guerre

Photojournaliste de guerre de renommée internationale, Andrès Faulques abandonne sa vie passée à la suite de sa maladie et de la mort brutale de sa consœur et maîtresse, Ovido Ferreira, au cours du conflit yougoslave. Il se retire alors dans une tour de guet en ruines située sur le littoral espagnol pour y peindre une fresque circulaire monumentale, fruit de ses déambulations dans les musées en compagnie d’Ovido Ferreira, grande connaisseuse d’art, et des expériences et traumatismes accumulés au fil de ses différentes missions. Par la peinture, il souhaite réaliser la photographie qu’il aurait aimé prendre sans jamais y parvenir. En une seule œuvre, il synthétise l’ensemble des artistes ayant peint la guerre (Uccello, Bosch, Goya, etc.) tout en se les réappropriant afin de retracer les moments forts et étapes de sa propre vie. Implicitement, l’auteur transpose ici la grande fresque historique de Werner Tübke, Les premières révolutions bourgeoises en Germanie, peinte à la fin de la période socialiste en RDA.

Ce travail lent, minutieux et intime de mémoire est soudainement bouleversé par l’apparition du Croate Ivo Markovic que Faulques avait photographié lors du siège de Vukovar. Ce cliché avait transformé leurs deux vies, offrant la célébrité à Faulques et le désespoir à Markovic. En effet, la diffusion de ladite photographie avait eu pour conséquence le viol et le meurtre de sa femme, serbe d’origine, mais aussi de son fils. S’engage alors un dialogue à huis clos entre ces deux personnages autour de la vie de Faulques et de sa profession, entre construction de la mémoire pour l’un et recherche de réponses pour l’autre, Markovic ayant scrupuleusement suivi le parcours éditorial et la trace matérielle de l’ancien photographe. De la guerre à l’après-guerre, les postures des deux personnages – chasseur et proie – se sont en effet inversées.

Un exemple emblématique des récits littéraires sur la guerre

Lorsqu’il écrit en 2006 Le peintre de batailles, Arturo Pérez-Reverte (né en 1951) est déjà un auteur à succès au niveau international. Ses romans circulent dans le monde entier, sont primés et traduits dans différentes langues, ainsi de la traduction en français de François Maspero dès 2008. Certains sont même adaptés au cinéma ; c’est le cas des tribulations de son héros le capitaine Alatriste. C’est pourtant par le journalisme de guerre que cet Espagnol a commencé sa carrière professionnelle dans les années 1970 couvrant différents théâtres de combats dans le monde jusqu’aux conflits yougoslaves des années 1990.

Le thème de la guerre, choisi par l’auteur, n’est pas en soi original. En effet, la littérature place ce sujet populaire au cœur de ses réflexions, depuis L’Iliade et L’Odyssée attribuées à Homère et ce, quel que soit le point de vue adopté, le genre littéraire, le courant artistique ou l’origine géographique de l’auteur. De plus, cette posture autobiographique se retrouve chez nombre de ses confrères et consœurs qui ont publié des mémoires plus ou moins romancées de leur expérience au front. Pensons notamment aux ouvrages d’Albert Londres (Témoin de la Grande Guerre) ou ceux de Joseph Kessel. Leur réédition régulière et la prolifération de nouvelles parutions montrent l’intérêt et la nécessité pour l’opinion publique européenne de comprendre la guerre vue de l’intérieur. Arturo Pérez-Reverte s’était d’ailleurs livré une première fois à cet exercice, en proposant dans Territorio comanche (1994) une réflexion sur l’éthique journalistique en temps de guerre à travers son expérience à Sarajevo, travail qu’il poursuit dans La Patience du franc-tireur (2014).

Un discours total sur la guerre

Cependant Arturo Pérez-Reverte va bien au-delà du simple témoignage. Il soumet au lecteur une grille d’analyse et des pistes de réflexions sur la guerre considérée comme un tout. C’est d’abord une représentation totale de la guerre qu’il nous livre, dans sa violence – viols, tortures, massacres, meurtres, enfermements – et dans les traces qu’elle laisse sur les corps, les âmes mais aussi sur les territoires qu’elle franchit. Ainsi Ovido Ferreira s’intéresse-t-elle seulement aux traces matérielles visibles après les combats, Faulques photographiant, quant à lui, les acteurs de la guerre. Par ailleurs, au-delà de la violence, l’auteur invite le lecteur à penser la guerre dans sa globalité historique. Loin des considérations sur les évolutions technologiques et militaires, il fait se répondre les périodes historiques, mêlant ainsi dans la fresque de Faulques « toute une panoplie d’armes anciennes et modernes, […] mi-médiévale[s] mi-futuriste[s] ». Le fil rouge chronologique et l’inachèvement de la peinture de son héros rappellent implicitement au lecteur que la guerre est intimement liée à la condition humaine et demeure toujours d’actualité même si elle ne le concerne plus directement.

L’auteur mène ensuite, au fil des chapitres, une réflexion philosophique sur les enjeux des guerres. Il revient de manière récurrente sur leurs acteurs qu’ils soient directs – le combattant à l’exemple du sniper de Sarajevo – ou indirects – le photographe dont la mécanique précise et implacable de l’appareil en bandoulière renvoie à l’image du fusil –, qu’ils soient présents ou non sur les lieux du conflit, ainsi du rôle des comités de rédaction qui trient, presque en temps réel, les photos que Faulques leur envoie. Dès lors, le romancier pose la question des choix – instinctifs du sniper, grégaires des violeurs de guerre, aventuriers des journalistes – et des responsabilités individuelles et collectives des sociétés confrontées directement ou indirectement au fait guerrier. La responsabilité du photographe dans la construction du discours sur la guerre est au cœur de sa réflexion : sa neutralité supposée, sa capacité d’interaction avec les belligérants, le point de vue qu’il adopte, le choix de prendre ou non une photographie… Cependant il prend également à parti son lecteur. Témoin impuissant des conversations de Markovic, le Croate, et de Faulques, l’Espagnol, ponctuées des réflexions de Ferreira, l’Italienne, il est ramené à sa propre condition, celle de l’ignorance, de la distance, de l’impuissance, du malaise, voire du dégoût face à la guerre et ses horreurs, sentiments que l’on retrouve dans les yeux troublés de la guide d’origine suédoise, Carmen Elsken, face à la fresque quasi achevée. La solitude du photographe de guerre s’exprime dans cette tour isolée, point culminant d’une escapade maritime pour touristes européens : Anglais, Allemands, Français ou Italiens. Cependant, si Markovic, ancien mécanicien, parvient à comprendre les grands peintres par son expérience directe de la guerre, le lecteur, familier quant à lui des peintres, est invité à comprendre la guerre. C’était d’ailleurs l’objet du dernier travail comme photographe de Faulques : saisir les réactions de visiteurs devant 62 toiles dans 19 musées d’Europe et d’Amérique, travail dont est issu l’album Morituri (Ceux qui vont mourir), « chemin le plus court de l’homme à l’horreur ».