• Français
  • English

Guerre et bande dessinée

« Raconter la guerre » a toujours occupé une place certaine dans la bande dessinée en Europe, que ce soit comme instrument de propagande, d’héroïsation ou de dénonciation. Mais ce n’est que depuis quelques décennies que le nombre d’histoires sur la guerre prolifère, que la palette de sujets, d’espaces traités et de perspectives se multiplient, que la diffusion des histoires à travers l’Europe s’accentue. De ce fait, la bande dessinée alimente un fonds commun de « récits populaires » sur la guerre, tout comme elle nourrit les représentations contre la guerre.

Carton d’invitation à l’exposition « Tout le monde Kaputt. La Première Guerre mondiale en BD » tenue à Giessen (Allemagne) du 12 juin 2013 au 7 juillet 2013. 

« Tout le monde Kaputt. La Première Guerre mondiale en BD ». 
Source: avec l'aimable autorisation de Barbara Zimmermann.
 

En Europe, l’intérêt du public pour ce qu’on appelle en France le 9e art ne cesse de croître. Les publications d’histoires en images sont en constante augmentation avec un nombre croissant d’albums historiques ; les festivals de bande dessinée se multiplient ; le champ de diffusion se diversifie et s’élargit. Or contrairement aux idées reçues, la bande dessinée n’est plus seulement un « produit de divertissement », elle est une composante à part entière de la culture, un domaine d’investigation pour les universitaires.

Ce double phénomène témoigne sinon d’une reconnaissance complète de la bande dessinée dans les sociétés européennes du moins d’un recul important des réticences auxquelles cette dernière a dû faire face pendant la deuxième moitié du xxe siècle. D’un objet suscitant la méfiance, voire le rejet, elle a évolué vers un média largement reconnu dans les sociétés européennes contemporaines.

 

La guerre mise en images : thématiques et messages véhiculés

Tout comme dans d’autres médias de la culture populaire en Europe, la guerre a toujours été un sujet de prédilection de la bande dessinée, que celle-ci soit au cœur du récit présenté ou sa toile de fond. Depuis quelque temps, on constate même une prolifération des récits de guerre faisant de ces derniers des pars pro toto de l’évolution de la bande dessinée dans son ensemble.

Si les conflits militaires dans lesquels les pays européens étaient impliqués sont inégalement traités – la plupart des titres s’intéressant en effet aux conflits du xxe siècle : guerres mondiales, Shoah, voire guerres coloniales après 1945 – les perspectives ne cessent de se multiplier et de se diversifier. D’une part, la bande dessinée couvre un éventail de plus en plus large d’espaces géographiques touchés par la guerre, atteignant des zones à la périphérie ou même en dehors de l’Europe continentale (Tahiti, La Réunion). Certaines histoires parlent d’espaces emblématiques et bien connus tels que les champs de bataille de la Somme, le ghetto de Varsovie ou le camp de concentration de Natzweiler. D’autres déplacent le regard vers des zones ignorées, passées sous silence ou tout simplement oubliées qu’elles tirent ainsi de l’ombre de la mémoire collective en Europe. Suivant le parcours des légionnaires tchécoslovaques à travers la Russie pendant la révolution, Svoboda ! (Kris et Jean-Denis Pendanx) fait par exemple référence au front de l’Est, inconnu du grand public non russophone et négligé par l’historiographie.

D’autre part, les thématiques abordées s’élargissent. Si les sujets classiques de l’histoire de la guerre sont toujours évoqués, qu’ils concernent le front, l’arrière ou les camps, de nouveaux objets sont traités : la désertion (Chloé Cruchaudet, Mauvais genre), le bannissement des homosexuels dans l’Italie de Mussolini (Luca de Santis et Sara Colaone, En Italie, il n’y a que des vrais hommes (trad.)), ou encore l’après-guerre (Maël et Olivier Morel, Revenants). En même temps, de nouveaux types de personnages sont représentés. C’est le cas des soldats des colonies, figurant désormais à côté des militaires classiques (Appollo, Serge Huo-Chao-Si, La grippe coloniale). Les femmes sont également davantage mises en avant (Notre Mère la guerre) et les questions de genre sont désormais étudiées : homosexualité (En Italie, il n’y a que des vrais hommes), transsexualité (Mauvais Genre). La dimension générationnelle est aussi prise en compte, dans la guerre comme dans les témoignages contemporains d’événements passés (Les enfants sauvés. Huit histoires de survie).

À l’image des thématiques traitées, les messages véhiculés évoluent aussi. Média de propagande durant la Première Guerre mondiale – Pieds Nickelés, Bécassine –, la bande dessinée a ensuite contribué à la mythification du vainqueur (Baron rouge), avant de dénoncer la guerre (Charley’s War étant de ce point de vue un album précurseur). Elle fait même figure de véritable source documentaire, à l’exemple des travaux de Joe Sacco sur les conflits des années 1990-2000 en ex-Yougoslavie. L’évolution de la figure du héros est à ce titre emblématique. Si le super héros des comics américains n’a jamais réellement pris racine dans la bande dessinée en Europe, il n’en demeure pas moins qu’on est passé progressivement du héros triomphant à l’anti-héros et du personnage anonyme, noyé dans la masse à l’image du soldat inconnu (Jacques Tardi, Art Spiegelman), à l’individu mis en scène, qu’il soit fictif ou réel comme le personnage travesti de Suzanne croqué par Chloé Cruchaudet (Mauvais Genre). Concomitantes du passage du noir et blanc à la couleur chez un grand nombre d’auteurs, ces évolutions suivent les mutations sociales, politiques et mentales des sociétés européennes depuis la guerre froide.

 

De la bande dessinée « en voyage » à la guerre partagée

La bande dessinée sur la guerre n’est pas seulement un récit de la guerre. Elle est aussi un voyage. Le récit circule d’abord entre différents médias. La bande dessinée peut être adaptée au cinéma comme elle peut elle-même adapter des témoignages littéraires, historiques ou autres. Ainsi le scénario de Mauvais Genre s’inspire-t-il directement du récit historique de Fabrice Virgili et Danièle Voldman, La garçonne et l’assassin. Histoire de Louise et de Paul, déserteur travesti, dans le Paris des années folles (Payot, 2011). Le récit porté par la bande dessinée voyage ensuite entre le monde « populaire » et divers lieux de production, de circulation et de réception de savoirs, et ce entre les différentes aires linguistiques et culturelles internationales, notamment par voie de traduction. À ce titre, les festivals mettent en évidence les intérêts convergents, voire communs, que voient les sociétés européennes dans les récits sur la guerre. Ces manifestations internationales montrent également l’existence d’échanges et de transferts croissants, tendant vers un espace commun de production et de diffusion : les objets circulent mais aussi les techniques, les savoirs, les représentations et même les mémoires. D’ordre commercial, culturel et social à la fois, ces transferts ont tendance à s’alimenter mutuellement : l’attribution d’un prix lors d’un festival par exemple peut conduire à des traductions et inversement la publication de versions traduites faciliter l’obtention d’un prix.

Toutefois, dans ce cadre européen où la demande et les échanges se développent de manière considérable, il est difficile d’évaluer le degré d’appropriation réelle des savoirs historiques, des images, des sons, des représentations et des mémoires qui circulent d’un endroit à l’autre, d’une personne à l’autre. L’impact réel de la bande dessinée reste donc flou. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que « raconter la guerre » sous forme de bande dessinée contribue à élargir la vision du passé et ceci bien au-delà des frontières du continent européen. Cette forme de récit alimente aussi le discours contre la guerre en Europe, dimension commune à l’ensemble des histoires, qu’on les appelle bandes dessinées, fumetti, tebeos historietas, quadrinhos, beeldverhalen ou tout simplement comics.