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Le Mur de Berlin

Représenter la guerre froide

Le 9 novembre 2014 au soir, une « chaîne de lumière » illumine le ciel de Berlin sur l’ancien tracé du Mur en centre-ville, avant que les milliers de ballons ne s’élèvent vers le ciel, évoquant le caractère pacifique de la chute du Mur 25 ans plus tôt.

28 ans durant, le Mur a séparé l’Est et l’Ouest, divisant une ville, un pays, l’Europe et le monde. Il est alors associé à une histoire douloureuse. Son histoire ne s’arrête pourtant pas le 9 novembre 1989. Le Mur reste omniprésent à Berlin même s’il n’en reste que 1,5 km : traces matérielles et symboliques, et aussi évocation du Mur par des plans, des photographies, des chansons… Tourisme et économie du Mur prospèrent, mais le Mur raconte désormais une autre histoire : avant tout celle de la fin de la guerre froide, de la joie et des espoirs que sa chute a suscités en Europe. Les représentations du Mur témoignent de cette complexification du sens.

La guirlande de lumière, composée de milliers de ballons lumineux : installation réalisée pour la commémoration du 25e anniversaire de la chute du Mur, Berlin, 9 novembre 2014.

Guirlande de lumière, composée de milliers de ballons lumineux : 25e anniversaire de la chute du Mur.
Source : © Kulturprojekte Berlin_2014 WEW FU Berlin IGB(MB) 

 

Le Mur, symbole de la guerre froide

À l’aube du 13 août 1961 sont déployés barbelés et chevaux de frise. Le mur de parpaings est édifié peu après : 45 km entre Berlin-Est et Ouest et 110 km entre Berlin-Ouest et le reste de la RDA. Le système du Mur se met en place : la bande de la mort avec ses installations enceinte d’un double mur.

La construction du Mur est la marque de l’ultime déchirure interallemande et européenne. Après la fermeture de la frontière entre la RDA et la RFA le 26 mai 1952, Berlin reste le seul lieu par lequel Allemands de l’Est et de l’Ouest peuvent encore circuler : de 1945 à l’été 1961, 3,5 millions d’Allemands de l’Est passent à l’Ouest, soit environ 1/6e de la population, surtout des jeunes et des diplômés. Face à cette hémorragie, le régime est-allemand obtient l’accord de Moscou pour ériger un mur.

Celui-ci transforme une démarcation en une frontière hermétique et mortelle. Les Occidentaux le qualifient de « mur de la honte » ; les autorités est-allemandes de « rempart antifasciste ». S’y cristallise une violence asymétrique : matérielle et physique, psychologique, politique et symbolique. Au moins 138 personnes ont été abattues en tentant de le franchir.

Représenter le Mur au temps de la guerre froide

Le Mur devient en soi une représentation de la guerre froide ; il est aussi un motif esthétique. Tous les arts s’en emparent – sans doute moins le théâtre et la musique classique, sauf Rostropovitch jouant au pied du Mur le 11 novembre 1989.

Si la musique populaire a chanté le Mur à l’Est (dans la tradition des Kampflieder des années 1920) comme à l’Ouest, sa représentation visuelle pose problème aux autorités de RDA. Elles interdisent de photographier ou de filmer cet élément du système de sécurité, quasi tabou, et préfèrent glorifier le garde-frontière.

Dans le documentaire Schaut auf diese Stadt [Regardez cette ville] (1962), le Mur est absent. Ce film de propagande justifie le Mur en établissant une équation entre l’Ouest et le fascisme ou le militarisme. Par contraste, il souligne la solidarité de la communauté est-allemande. En marge de ce discours officiel, il existe des images clandestines diffusées seulement après la chute du régime, portant témoignage du regard est-allemand sur le Mur.

Dès sa construction, le Mur est devenu à l’Ouest un motif artistique et littéraire chargé d’exprimer l’indignation face à la « barbarie ». La guerre des images est un aspect constitutif de la guerre froide. Des thèmes se dégagent traversant toutes les formes esthétiques : l’assimilation du Mur à la clôture d’un camp de concentration ; la fuite et la mort : ainsi les clichés de Conrad Schumann sautant par dessus le barbelé et ceux de Peter Fechter, gisant dans la bande de la mort, ont fait le tour du monde et catalysé l’émotion.

Dans les années 1970 et 1980, la représentation du Mur est devenue plus subtile et intime de part et d’autre. L’ouvrage de Peter Schneider, Der Mauerspringer [Le sauteur de Mur] (Darmstadt, 1982), mettant en scène un personnage largement inspiré de l’écrivain est-allemand Klaus Schlesinger (passé à l’Ouest en 1980, avec autorisation exceptionnelle de pouvoir retourner à l’Est), et le film sorti la même année (Der Mann auf der Mauer [L’homme sur le Mur], RFA, 1982) témoignent de la difficulté de vivre une identité déchirée dans la « ville siamoise ». La porosité du Mur et la schizophrénie sont au cœur de la réflexion.

C’est aussi à partir de la fin des années 1970, à la suite de la mise en place d’un nouveau mur de béton lisse, que des artistes et des anonymes s’emparent du Mur, à Berlin-Ouest, pour se l’approprier. Mais le Mur est un bien de la RDA sur le territoire est-allemand ; le peindre est un acte délictueux. La démarche subversive des artistes, jointe à la matérialité du support, a conditionné leur façon de peindre : un travail rapide, à distance du support (à la bombe), éphémère, où se mêlent graffitis, slogans et fresques. Le Mur a façonné le Street Art berlinois et celui-ci a renforcé l’identité ouest-berlinoise. C’est le paradoxe du Mur – support de création sur sa face Ouest ; instrument d’oppression à l’Est. On y trouve des messages politiques adressés à tous – et souvent aux dirigeants de l’Est (« Die Mauer muss weg » [À bas le Mur]), mais aussi des motifs ludiques, notamment les figures peintes par les Français Thierry Noir et Christophe Bouchet. En 1986, l’Américain Keith Haring peint une longue fresque avec des personnages connectés, aux couleurs allemandes, évoquant la quête d’unité. La peinture, parce qu’elle prend le Mur comme motif et support, devient le canal privilégié de sa représentation.

Ce Mur peint a eu un impact considérable sur la mémoire : il a été reproduit dans le monde entier ; les morceaux de Mur vendus ou offerts à travers le monde à partir de novembre 1989 sont le plus souvent des morceaux de ce mur externe ; ils reflètent la perspective et la mémoire occidentales du Mur !

La représentation du Mur depuis sa « chute »

On dit que le Mur est tombé le soir du 9 novembre 1989, parce que la frontière a alors été franchie sans visa – c’est le thème du film de Christian Schwochow, Bornholmer Straße (2014) –, mais la destruction du Mur, spontanée puis planifiée, n’a commencé que quelques jours plus tard. Jürgen Böttcher, réalisateur est-allemand, a aussitôt entrepris le tournage d’un documentaire (Die Mauer [Le Mur], 1990). Sur le Mur sont projetées des images d’archives (1961, 1870-1945, 1989-1990). Cette œuvre s’apparente à un testament fixant la mémoire visuelle du Mur avant sa disparition.

Alors même que le Mur s’effondre, des artistes s’emparent du Mur intérieur, encore immaculé. L’East Side Gallery reste aujourd’hui la plus grande galerie à ciel ouvert. De nombreuses scènes représentent le Mur qui s’ouvre, la paix, la fraternité… Les Allemands de l’Est commencent à s’approprier « leur » Mur et la demande sociale de préservation s’accroît.

C’est le moment où s’opère un retournement de valeurs : jusqu’alors associé à la violence et aux victimes, le Mur devient le symbole de la liberté et de la fin de la guerre froide. Si l’on considère le seul paradigme de la violence, le dilemme était déjà difficile : effacer le Mur était-il faire injure à l’Histoire et aux victimes ? Le conserver, faire injure à ceux qui avaient souffert dans son ombre ? Mais la symbolique positive du Mur ne peut être restituée par une trace abstraite comme le marquage au sol. Elle impose la préservation du Mur peint. En 2009, la East Side Gallery a fait l’objet d’une restauration singulière : les peintres ont re-peint leur œuvre, désormais protégée d’un vernis. L’éphémère se pérennise. Une histoire se fige…