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Les légions tchécoslovaques, 1914-1919

En projetant les Tchèques sur le devant de la scène internationale, les légions tchécoslovaques ont joué un rôle important au moment de la naissance de la Tchécoslovaquie entre 1917 et 1920, notamment en Russie. Leur rôle et les difficultés endurées ont suscité l’empathie de l’opinion occidentale. Par la suite, les légionnaires ont occupé une place importante dans la société tchécoslovaque, tant par leur activité au sein du nouvel État que dans la construction de la mémoire tchèque de la Première Guerre mondiale.

Légions tchécoslovaques à Yekaterinburg, 15 September 1918.

Légions tchécoslovaques à Yekaterinburg, 15 September 1918.
Source : Wikimedia Commons

Les légions tchécoslovaques sont issues des communautés tchèques et slovaques à l’étranger : 70 000 personnes en Russie, 1,2 million aux États-Unis, quelques milliers en France, en Grande-Bretagne, en Suisse ou en Italie. Quand la guerre éclate, les associations qui les représentent réagissent en formant des unités au sein des armées de l’Entente : avec quelques centaines de volontaires, la compagnie Nazdar du 1er régiment de la Légion étrangère et la Družina tchèque rattachée à la IIIe armée russe créées en 1914 incarnent en France et en Russie la volonté de rupture d’une partie de l’opinion nationale avec la monarchie austro-hongroise.

Grâce à leur comportement héroïque, le Conseil national tchécoslovaque (CNT) fondé en exil par le professeur Tomáš G. Masaryk, futur président de la République, son collaborateur Edvard Beneš, qui deviendra ministre des Affaires étrangères en octobre 1918, et Milan R. Štefánik, astronome exilé en France qui y représente les Slovaques, bénéficie d’une base initiale pour la constitution des légions tchécoslovaques. Mais celle-ci est longue et difficile : tant à Paris qu’à Moscou puis à Rome, on ne souhaite pas s’engager de façon univoque contre Vienne en faveur de ce groupe libéral et démocrate. Du point de vue de ce dernier, la mise sur pied d’unités militaires est essentiellement politique. Les légions sont surtout pour lui un moyen d’aboutir à une reconnaissance internationale de la future Tchéco-Slovaquie.

En France, les pourparlers engagés par le CNT dès septembre 1916 et accélérés à l’été 1917 débouchent sur la signature du décret du 16 décembre 1917 créant une armée qui prête serment à la « nation tchécoslovaque » tout en étant sous direction militaire française. Les prisonniers venus du front serbe, des Tchèques de Roumanie, de Russie et même des États-Unis forment finalement un effectif de 10 000 hommes. Beneš n’est pas pressé de les envoyer sur le front, car il ne veut pas gaspiller inconsidérément cette petite armée : la cause tchèque a besoin de symboles plus que de martyrs. Le 20 mars 1918, ils forment à Cognac le 21e régiment et à Jarnac le 22e, avant d’être acheminés vers les Vosges les 11 et 12 juin, cantonnés à Darney et rattachés à la 53e division d’infanterie pour combattre sur le front alsacien, du 8 juillet au 16 septembre.

En Italie, la difficulté à reconnaître le futur État tchécoslovaque et à accepter la formation d’une armée tient à la prudence observée à l’égard de Vienne, à l’hostilité aux Slaves du Sud – dont les Tchèques sont proches – et à la rivalité avec la France. C’est la méfiance qui prédomine à leur égard. Il faut attendre le printemps 1918 pour que Rome adopte le principe de troupes autonomes en Italie. Assisté par le capitaine Jan Šeba, Milan R. Štefánik forme alors les premières unités de la Première division qui comptent bientôt 18 000 hommes commandés par le général Graziani et combattent courageusement de juin à octobre 1918, risquant la pendaison pour trahison s’ils tombent entre les mains de leurs adversaires.

Ce sont cependant les légions de Russie qui ont été stratégiquement et militairement les plus importantes. Elles s’appuient sur la colonie tchèque et slovaque de l’Empire tsariste à laquelle se sont ajoutés 32 000 prisonniers ou déserteurs qui aspirent à combattre auprès de leurs « frères slaves ». La chute du tsarisme de février 1917 facilite la composition d’une armée tchécoslovaque placée en octobre sous la direction politique du CNT, à la suite de la participation victorieuse d’une brigade pendant la contre-offensive Kerenski/Broussilov : les Tchéco-Slovaques y ont maintenu le moral des troupes russes et leur exploit de juillet 1917, à Zborov en Ukraine, est célébré dans les pays alliés. En revanche quand Lénine prend le pouvoir en novembre et qu’ils constituent la seule force militaire organisée en Russie, ils aspirent à un transfert à l’Ouest : la volonté de certains décideurs d’intervenir contre la révolution d’Octobre, les conditions climatiques – les glaces empêchent le transfert par Arkhangelsk – et l’insuffisance des transports maritimes en décident autrement. Les légions tchécoslovaques deviennent prisonnières de l’hiver russe.

Pour elles, la révolution d’Octobre est une source de troubles, d’autant que, stationnées à Kiev, elles ont pris part fugitivement à la répression, avec une petite minorité qui s’est ralliée aux révolutionnaires. Ces 30 000 hommes isolés se fixent alors comme objectif le respect de la plus stricte neutralité, avec trois options possibles : un transport vers la France, un passage en Roumanie ou le maintien en Russie. Finalement, ils prennent la route de l’Est en mars 1918, mais à Tcheliabinsk, le 14 mai 1918, des accrochages à propos de leur désarmement exigé par Trotski ouvrent l’épreuve de force avec les bolcheviks. Sur ce conflit local se greffe entre mai et juillet le tournant de la politique alliée qui choisit l’intervention. Le manque de communications, l’échelonnement de ces troupes le long du Transsibérien et les initiatives locales de leurs officiers créent un désordre auquel il est décidé de remédier en nommant à leur tête le général Maurice Janin, accompagné par Štefánik avec, pour mission, de s’attacher à « rétablir la continuité du Transsibérien sur tout son parcours, puis créer à travers la Russie, de la mer Blanche à la mer Noire, un réseau aussi serré que possible de centres de résistance à l’expansion allemande vers l’Est ».

L’armistice du 11 novembre 1918 prive ces troupes de leur motivation essentielle : la lutte contre les empires centraux. Désormais, elles n’aspirent plus qu’à rentrer en Europe même si leur maintien en Sibérie continue d’être souhaité à Londres et à Paris. Outre les conditions matérielles et psychologiques déplorables dans lesquelles ils se trouvent, ces hommes ont le sentiment d’un vrai gâchis alors qu’ils manquent à leur État exposé à plusieurs conflits. La prise de pouvoir par l’amiral Koltchak en novembre 1918 est mal perçue par ces unités qui tiennent le front de l’Oural, comme Paris l’a réclamé, mais qui doivent décrocher en janvier 1919 avec un moral en baisse : l’anarchie russe, le manque de cohésion des armées blanches, les rivalités mesquines interdisent toute action efficace. En juin, parvenues à l’est d’Omsk, elles sont encore plus profondément démoralisées : aucune des promesses faites pour leur rapatriement n’a été tenue et elles ne sont qu’un pion sur l’échiquier sibérien. Jusqu’en juin 1919, les chefs militaires français vivent dans l’illusion d’un effondrement possible de l’Armée rouge et, par conséquent, de la nécessité du maintien des légions tchécoslovaques en Sibérie.

Si le gouvernement français accepte enfin l’idée de rapatriement en juillet, c’est seulement en octobre que Janin étudie le plan d’évacuation. Après l’embarquement des premiers contingents en janvier 1919 à Vladivostok, le processus se poursuit jusqu’à la fin novembre 1920 et concerne plus de 60 000 hommes.

Cette « anabase » sibérienne a beaucoup frappé les contemporains et contribué à populariser le jeune État tchécoslovaque au sein duquel les « légionnaires » ont joué un rôle déterminant sous la Première République (1918-1938). Les quelque 5 000 hommes tombés sous les drapeaux de l’Entente ont ainsi effacé dans la mémoire officielle de la guerre tchécoslovaque les 138 000 morts du côté austro-hongrois.