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Humanisme civique

Une interprétation très débattue de la culture politique née dans l’Italie de la Renaissance

Il s’agit ici d’examiner les origines, les caractéristiques principales et l’évolution des usages du concept d’« humanisme civique » chez les historiens. Le terme est issu des travaux d’un historien du xxe siècle, Hans Baron ; il décrit l’attrait exclusif pour la vie active, les formes politiques républicaines qui se seraient développées à Florence après 1402, ainsi que la reconnaissance des écrits en langue vernaculaire. Les historiens après Baron ont mis à l’épreuve, soutenu, développé et modifié cette conception initiale. Plus récemment, une série d’articles publiés au début des années 1990 et deux recueils parus respectivement en 2000 et 2015 ont donné au concept d’humanisme civique ses connotations actuelles. Dans la recherche contemporaine, l’humanisme civique a perdu la plupart de ses traits d’origine et renvoie plus généralement à la manière dont la culture savante a été impliquée dans la vie politique de l’Europe de la première modernité. Ainsi, le concept d’humanisme civique reste un outil important pour les historiens, bien que sa compréhension historique diffère notablement de la thèse originelle de Baron.

Donatello, buste de Niccolo da Uzzano. Museo Nazionale del Bargello, Florence, Italie.

Donatello, buste de Niccolo da Uzzano. Museo Nazionale del Bargello, Florence, Italie.
Source : Wikimedia Commons

L’expression « humanisme civique » désigne une culture politique et une philosophie qui sont nées dans l’Italie des années 1400 mais qui ont exercé une influence jusqu’à la guerre d’indépendance américaine à la fin du xviiie siècle et au-delà. Le terme a été à l’origine forgé, dans la première moitié du xxe siècle, par l’historien Hans Baron. S’il a écrit sur l’humanisme civique dans des œuvres antérieures, Baron codifie cette idée dans son ouvrage Crisis of the Early Italian Renaissance publié en 1955 puis de nouveau en 1966, sous une forme révisée. Pour Baron, l’Italie de la fin du Moyen Âge était divisée en deux groupes politiques fondamentaux : les républiques et les tyrannies. Baron porte son attention sur la république de Florence et soutient l’idée que les Florentins de la fin du Moyen Âge idéalisaient la vie contemplative consacrée à l’étude ou à la prière au détriment de la vie active ; qu’ils prisaient le latin au détriment de la langue vernaculaire ; et qu’ils retraçaient leurs origines (et donc celles de leur sujétion politique) en remontant jusqu’à des puissances extérieures comme l’empereur romain. Tout cela a changé, affirme Baron, à la suite d’une crise politique en 1402. Il argue du fait que, cette année-là, les armées d’un tyran milanais menacèrent de conquérir la Florence républicaine, de détruire sa liberté et d’assujettir la ville sous un joug seigneurial. La mort brutale du tyran sauva Florence et, selon Baron, la rencontre de la ville avec la tyrannie provoqua l’essor d’une nouvelle conception, appelée « humanisme civique ». Baron utilise les écrits des humanistes comme Leonardo Bruni et Matteo Palmieri pour montrer que la nouvelle cité de l’humanisme civique était caractérisée par une préférence pour la vie active, dédiée aux affaires publiques, au détriment de la vie contemplative ; par la reconnaissance de l’importance des écrits vernaculaires au regard des écrits latins ; et surtout par une croyance en l’importance absolue de la liberté politique et de la suprématie de formes politiques républicaines sur les formes monarchiques. Baron suggère que cet humanisme civique formait le noyau de la culture de la Renaissance italienne et qu’il avait sauvé la civilisation occidentale d’un monde prémoderne terrorisé par la tyrannie des petits despotes.

Les arguments de Baron portent chez les historiens de la Renaissance au cours des cinquante années suivantes. Le succès de Baron peut être en partie attribué à la façon dont il caractérise les monarchies comme des tyrannies et dont il insiste sur l’importance des formes politiques républicaines dans les origines de cette pensée – deux aspects associés à des valeurs démocratiques modernes. De fait, l’historien anglais J. G. A. Pocock reprend les thèses de Baron et affirme que l’humanisme civique florentin, relayé par divers intermédiaires, est sous-jacent chez les grands penseurs politiques de l’histoire anglaise du xviie et du début du xviiie siècle, qui à leur tour ont influencé de nombreux penseurs politiques actifs dans les treize colonies américaines, devenues ensuite les États-Unis. Autre exemple célèbre, William Bouwsma applique les idées de Baron à ce qu’il considère comme une crise politique similaire, avec de vastes ramifications comparables, à la fin du xvie siècle à Venise. En bref, l’humanisme civique, pour ceux qui en ont accepté les arguments, a constitué le fondement sur lequel les démocraties occidentales ont construit les idéaux du xxe siècle.

Même si elle est extraordinairement influente, la conception de l’humanisme civique selon Baron, en tant que mouvement tout à fait spécifique de l’histoire intellectuelle, identifiable à une poignée de caractéristiques, rencontre également une résistance immédiate. Certains historiens font valoir que Baron a largement surestimé la sincérité d’hommes formés pour défendre des points de vue contradictoires sur le même sujet. D’autres contestent la méthode de datation très technique de Baron à propos de nombreux textes néo-latins des xive et xve siècles (ces dates sont importantes pour Baron parce que beaucoup de ses arguments visent à démontrer comment les textes écrits avant 1402 diffèrent de ceux écrits après la crise). D’autres encore dénoncent le fait que Baron simplifie à l’extrême une situation très complexe : il est prouvé sans contestation possible qu’un grand nombre des caractéristiques considérées comme nouvelles au sein du concept d’humanisme civique ont existé bien avant le xve siècle. En outre, les historiens démontrent que nombre de ces mêmes aspects « novateurs » au sein des écrits humanistes composés dans les milieux républicains trouvent des équivalents, tout aussi élaborés, parmi des écrits composés en contexte monarchique. Ainsi, l’importance des formes politiques républicaines pour l’humanisme civique et son originalité intellectuelle en général sont remises en question. L’édifice de l’humanisme civique, si soigneusement élaboré par Baron et ses nombreux partisans semble, au tournant des années 2000, être démoli par les coups de boutoir de dizaines d’articles et de monographies académiques.

Depuis 1995, trois grandes réévaluations tentent de reconstituer les éléments de la thèse de l’humanisme civique et de la reconstruire, sous une forme amendée, pour une nouvelle génération de chercheurs. En 1995, l’American Historical Review publie une série d’articles qui livrent des opinions divergentes sur l’héritage et la pertinence de la thèse de Baron. Plus particulièrement Ronald Witt, chercheur reconnu, s’emploie, chose rare, à défendre la plupart de ses idées centrales. Outre ces articles, James Hankins publie un essai historiographique important dans le Journal of the History of Ideas, qui va au-delà d’une simple historiographie de l’humanisme civique pour développer ses propres idées quant à l’avenir du concept. De façon significative, Hankins considère les humanistes comme des rhéteurs formés et employés pour écrire pour ou contre des causes au fur et à mesure que la situation l’exigeait, indépendamment de leurs propres opinions. Cinq ans plus tard paraît un volume édité sous la direction d’Hankins, dans lequel de nombreux chercheurs de renom présentent des visions remaniées de la pensée, des figures et des concepts fondamentaux pour les idées de Baron, tels que Leonardo Bruni, Nicolas Machiavel, le républicanisme et la vie active. Dans ce livre, qui comprend majoritairement des contributions d’historiens de la philosophie, des articles démontrent avec prudence les origines antérieures de plusieurs éléments clés de l’humanisme civique tout en offrant des interprétations divergentes de ses textes fondateurs. Un article examine par exemple les principales similitudes entre les idées exprimées par Machiavel et d’autres courants de la pensée politique, tandis que d’autres contributions montrent comment les écrits de Leonardo Bruni et d’autres humanistes légitimaient le contrôle oligarchique au sein de la ville de Florence et les ambitions impériales de la cité en dehors du territoire urbain. Loin d’être une république éprise de liberté, Florence a été gouvernée par quelques-uns et a davantage cherché à étendre son empire politique qu’à défendre l’indépendance politique de ses voisins. Plus récemment, deux historiens de la culture politique de la Renaissance, Nicholas Scott Baker et Brian Jeffrey Maxson, ont édité un second volume exclusivement consacré au thème de l’humanisme civique. Ce livre cherche à étudier la validité de la notion d’humanisme civique après que tant de travaux scientifiques ont mis en pièces le concept. Plus encore, ce livre cherche à explorer d’autres voies à travers lesquelles culture et politique peuvent s’accorder durant la Renaissance italienne. Dans l’ensemble, les articles identifient le concept de l’humanisme civique, défini d’une manière générale comme l’utilisation de la culture savante dans la vie politique, comme étant seulement une option au sein d’une vaste gamme de possibilités méthodologiques disponibles pour comprendre comment la vie culturelle et la vie politique se sont imbriquées.

Ainsi, il ne fait pas de doute que, du point de vue de l’histoire des idées, le concept d’abord développé il y a près d’un siècle par Baron doit être utilisé avec une extrême prudence et dans des perspectives différentes voire contradictoires de celles de sa conception originelle. Dans le même temps, pour les historiens de la culture politique, la vitalité persistante du concept d’humanisme civique, conçu comme l’utilisation de la culture savante dans le monde politique prémoderne, ne fait pas de doute. L’humanisme civique ne devrait pas constituer le seul cadre explicatif pour comprendre les intersections entre la culture et la politique au cours de cette période. Au lieu de cela, c’est un concept parmi tant d’autres pour explorer l’histoire, la littérature et l’art de l’Europe du Moyen Âge et de la première modernité.

Traduit de l'anglais par Clémence Revest