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Imprimerie et imprimeurs

De nouveaux acteurs culturels européens à la Renaissance

L’imprimerie naît en Allemagne avec la réalisation de la Bible de Gutenberg. Mais des imprimeurs s’installent dans toute l’Europe dès les premières décennies. Ils se spécialisent, s’organisent et collaborent avec des marchands et des libraires. La nouvelle industrie se concentre en particulier dans les villes marchandes et universitaires. Les stratégies éditoriales cherchent à toucher un public de plus en plus large, qui ne se limitent pas aux lettrés. Cependant, d’importants imprimeurs travaillent avec les humanistes pour la diffusion d’éditions révisées de bonne qualité ; leur collaboration porte sur des textes antiques, comme les éditions grecques d’Alde Manuce, mais également sur des textes religieux, la Bible en particulier. L’imprimerie est donc un vecteur du renouveau religieux et intellectuel, mais est également soupçonnée de véhiculer des idées nocives et hérétiques : avec la Réforme puis la Contre-Réforme, les imprimeurs deviennent de plus en plus contrôlés par les autorités politiques et religieuses, un contrôle que certains parviennent à contourner.

Albrecht Dürer, Paysage pastoral avec des bergers jouant de la viole et de la flûte de pan, gravure.

Albrecht Dürer, Paysage pastoral avec des bergers jouant de la viole et de la flûte de pan, gravure.
Source : Wikimedia Commons

L’invention et la diffusion de l’imprimerie

La naissance de l’imprimerie en Europe est datée de la réalisation de la Bible à 42 lignes à Mayence en 1452 par Johann Gutenberg, assisté par Peter Schöffer et financé par Johann Fust. Cette invention s’inscrit dans une histoire longue des techniques, allant des formes d’imprimerie chinoises et coréennes aux Bibles des pauvres gravées des xive et xve siècles. Avec Gutenberg, ce n’est pas tant la presse elle-même que l’utilisation des types amovibles qui constitue le véritable changement. Par ailleurs, le succès de l’imprimerie est également dû à son alliance avec de grands marchands qui ont investi dans ce nouvel art, à l’image de Johann Fust. Pour reprendre les termes de Frédéric Barbier, l’originalité occidentale de l’imprimerie provient de l’articulation entre capitalisme et développement technique.

L’imprimerie a très rapidement essaimé dans toute l’Europe. Le sac de Mayence par les troupes de l’archevêque de Nassau en 1462 a sans doute contribué à cette diffusion, provoquant le départ des ouvriers de Fust et Schöffer. Que ce soit pour cette raison ou pour d’autres raisons économiques, des imprimeurs allemands ont installé des presses dans les villes du Saint-Empire mais également au-delà. La première presse hors des pays germaniques est créée en 1465 en Italie, à Subiaco dans le Latium ; la première presse française est installée à Paris en 1470. Dans les années qui suivent, des imprimeurs s’implantent dans la péninsule Ibérique, en Angleterre et en Europe de l’Est.

 

Les acteurs de l’imprimerie

Les imprimeurs, c’est-à-dire les maîtres de l’atelier typographique, ne sont pas les seuls acteurs impliqués dans la production et le commerce des livres. La spécialisation des différents protagonistes se fait dans les premières décennies. On observe une distinction, encore floue dans les premiers temps, entre les imprimeurs typographes, qui ont une connaissance technique de l’imprimerie, et ceux qui financent les éditions, souvent de grands marchands. Les imprimeurs délèguent également de plus en plus la commercialisation à des libraires, ambulants ou fixes, ou à leurs propres filiales en Europe. Enfin, au sein même de l’atelier, la production de l’imprimé nécessite une division du travail stricte : même dans les petits ateliers à une seule presse, on trouve au moins un compositeur et deux pressiers ; à ceux-ci s’ajoutent parfois le chef d’atelier et un ou plusieurs correcteurs. Si la plupart des premiers ateliers ne comptaient que quelques presses au plus, d’autres pouvaient en comporter jusqu’à 25, à l’image de l’entreprise d’Anton Koberger à Nuremberg entre 1471 et 1526.

 

Les débuts de la production imprimée

Avec l’imprimerie, on assiste également à l’invention de la politique éditoriale. Les usuels de droit, de théologie ou les classiques latins sont parmi les premiers livres imprimés. La production religieuse est aussi parmi les plus importantes. Dès le départ, les imprimeurs se tournent donc vers deux types de publics dont le besoin de livres est constant : les universitaires et les ecclésiastiques. Avec la saturation du marché et la montée de la concurrence entre les ateliers, les imprimeurs cherchent à toucher d’autres publics plus larges, notamment la bourgeoisie urbaine : ils impriment des ouvrages de piété, des livres d’heures et des missels, des ouvrages d’intérêt général, des manuels.

Les incunables, c’est-à-dire les ouvrages imprimés avant 1500, ont des tirages d’environ 300 à 600 exemplaires. Au xvie siècle, les tirages moyens augmentent : 1000 pour les ouvrages savants, 2000 pour les livres d’intérêt général. En raison de la présence importante de capitaux, les principaux centres d’imprimerie se constituent autour des grandes villes marchandes, mais également autour des grands centres universitaires. Venise est le premier centre de production du livre imprimé aux xve et xvie siècles, en raison de réseaux économiques très développés et de la présence de l’université de Padoue toute proche.

 

Imprimeurs et humanistes

L’imprimerie savante, qui se diffuse et se développe aux xve et xvie siècles, bénéficie également des apports de l’humanisme. Les imprimeurs les plus reconnus pour la qualité de leurs textes font appel à eux pour l’édition de textes latins ou grecs. Ainsi Érasme collabore principalement avec la presse d’Alde Manuce à Venise et celle de Johann Froben à Bâle. Alde était lui-même un humaniste et un helléniste travaillant à la redécouverte des œuvres classiques. Il est en particulier l’un des premiers à imprimer des textes intégralement en grec, avec la réalisation de caractères grecs facilement utilisables. Il est célébré par Érasme comme celui qui fait revivre les lettres antiques par son travail d’édition. Johann Froben par ailleurs accompagne le tournant d’Érasme vers l’édition et la traduction des textes sacrés. Érasme publie chez lui des éditions de saint Jérôme, de saint Ambroise, et surtout une nouvelle édition latine du Nouveau Testament. Pour Érasme, la transmission des textes religieux s’inscrit aussi dans le projet humaniste de renouveau des lettres ; l’imprimerie est un des outils de ce renouveau.

Les imprimeurs humanistes ou travaillant avec des humanistes ont une politique éditoriale volontariste, non sans provoquer des tensions parfois, comme le montre l’exemple de la dynastie des Estienne. Henri Estienne l’Ancien, le premier imprimeur de la famille, s’installe à Paris en 1502 et travaille avec de nombreux savants de l’université pour la réalisation d’éditions correctes ; il publie en particulier des travaux de Lefèvre d’Étaples. Son fils Robert poursuit le travail d’imprimerie savante et œuvre notamment à une nouvelle édition du Nouveau Testament. Bien qu’il ait été protégé par François Ier, il est en conflit ouvert avec les théologiens de l’université et doit finalement fuir à Genève, en 1552, où il se déclare alors ouvertement pour le calvinisme.

 

Des imprimeurs contrôlés

Dans toute l’Europe, les imprimeurs deviennent des acteurs de la vie culturelle, en permettant la diffusion à large échelle des textes qu’ils éditent. Certains sont des vecteurs de la rénovation des lettres prônée par les humanistes, voire de la rénovation religieuse prônée par Luther et Calvin. Mais les grandes figures telles qu’Alde Manuce ou les Estienne ne doivent pas faire oublier que, pour la plupart, les imprimeurs préfèrent un investissement rentable à une nouveauté peu sûre en raison des frais importants qu’une édition nécessite. Au temps de l’humanisme et de la Réforme, les programmes éditoriaux sont également sujets au contrôle de l’Église et de l’État. Les imprimeurs se voient accorder des privilèges qui leur octroient le monopole temporaire de l’impression et de la vente de ces ouvrages, mais ces privilèges deviennent rapidement des moyens pour l’État de contrôler ce qui est publié. En France par exemple, le privilège royal est rendu obligatoire en 1566. De plus, depuis 1515, aucun livre religieux ne doit être imprimé sans autorisation des autorités ecclésiastiques. Le premier Index des livres interdits de l’Église catholique est publié en 1559. Aux xvie et xviie siècles, catholiques comme protestants n’hésitent pas à condamner sévèrement les auteurs et les éditeurs de livres qui portent atteinte à la religion et à la morale. Des moyens de contourner ces règles existent : les imprimeurs indiquent de fausses adresses typographiques ; ou encore, les livres interdits dans les pays catholiques sont imprimés dans les pays protestants et, malgré les restrictions, circulent ensuite à travers toute l’Europe.