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L'invention de « l’expansion de l’art français » par Louis Réau (1881-1961)

L’idée de « l’expansion de l’art français » naît, à la fin du xixe siècle, dans le contexte de la réaction contre la conception de l’histoire nationale romantique. Elle fait renaître les modèles de la pensée historique des Modernes du xviie siècle et des philosophes du siècle des Lumières. À travers les écrits de Louis Réau (1881-1961), cette idée s’installe dans l’historiographie française d’entre les deux guerres et domine les écrits de l’histoire de l’art française au moins jusqu’aux années 1960.

Couverture de l'ouvrage de Louis REAU, Histoire de l'expansion de l'art français. Pays scandinaves, Angleterre, Amérique du Nord, Paris, Henri Laurens, 1931.

Couverture de l'ouvrage de Louis REAU, Histoire de l'expansion de l'art français. Pays scandinaves, Angleterre, Amérique du Nord, Paris, Henri Laurens, 1931.

L’expression « l’expansion de l’art français » doit être replacée dans un contexte idéologique et politique bien précis. Contrairement à la conception de l’histoire nationale romantique, selon laquelle chaque peuple possède sa propre histoire, distincte et sans lien avec celle des autres peuples, une nouvelle vision de l’histoire nationale apparue depuis la fin du xixe siècle, se mêlant au mouvement anti-germanique, fait renaître les modèles de la pensée historique des Modernes du xviie siècle, ainsi que de celle des philosophes du siècle des Lumières. Cette conception historique remet à la mode la France des xviie et xviiie siècles, allant de pair avec le goût pour les arts de cette époque. Cette vision de l’histoire se caractérise par le sentiment de la fluidité, des « influences », ainsi que de la domination politique et culturelle des pays « forts » exerçant un « rayonnement » sur le reste de l’Europe. L’idée du rayonnement international de la France dans le domaine des arts, succédant à celui de l’Italie, revient alors en force en histoire de l’art. Ainsi Louis-Étienne Dussieux (1815-1894) dans son livre Les artistes français à l’étranger (1852) dresse un catalogue des artistes français les plus importants ayant travaillé en Europe et alimenté l’art européen. Appliquée aux relations artistiques franco-russes, cette perception de l’histoire suscite des travaux abondants qui paraissent dès avant l’alliance franco-russe, comme ceux de Léonce Pingaud Les Français en Russie et les Russes en France (1886), d’Ernest-Victor Veuclin Le génie français et la Russie (1896) ou d’Émile Haumant La culture française en Russie (1910). Ces ouvrages, aux titres évocateurs, concourent à accréditer l’idée d’un lien privilégié et direct, voire hégémonique, entre la France et la Russie.

C’est ensuite à travers la personne et les écrits de Louis Réau (1881-1961) que la pensée et l’expression de l’expansion de l’art français en Europe en général et en Russie en particulier s’installent dans l’historiographie française de l’entre-deux-guerres et domine les écrits de l’histoire de l’art française au moins jusqu’aux années 1960. Normalien, germaniste de formation, Réau suit parallèlement les cours de russe à l’École des langues orientales. Le contexte idéologique anti-germanique de l’époque pousse les universitaires vers les pays slaves, dans lesquels ils voient un contrepoids important à la culture allemande. L’idée de la future renaissance slave qui anime alors les milieux intellectuels russes est largement soutenue par les slavistes français.

Maître de conférences à Nancy en 1908, Réau publie ses deux premiers livres – Art français sur le Rhin au xviiie siècle (1908) et Primitifs allemands (1910) –, ainsi que deux guides de Cologne et de Saint-Pétersbourg, et devient en 1911 le premier directeur de l’Institut français de Saint-Pétersbourg. Ce dernier est créé à l’initiative du slaviste Paul Boyer (1864-1949) avec l’appui de Paul Doumer (1857-1932) qui, riche de son expérience de gouverneur de l’Indochine, prône alors « l’expansion intellectuelle de la France ». En 1913, Réau est remplacé dans ses fonctions par Jules Patouillet. En 1921-1922, il fait paraître les deux volumes de l’ouvrage intitulé L’art russe, avec le deuxième tome consacré à l’histoire de l’européanisation de l’art russe due, selon lui, à la présence des artistes français. De 1922 date son ouvrage consacré à Étienne Maurice Falconet, l’artiste français ayant par excellence marqué le xviiie siècle russe. Enfin, entre 1924 et 1933, il publie, aux éditions parisiennes Laurens, les quatre volumes de son Histoire de l’expansion de l’art français. Les ouvrages suivants – tels que L’Europe française au siècle des Lumières (1938, paru dans la collection « L’Évolution de l’humanité » d’Henri Berr), puis Le rayonnement de Paris au xviiie siècle (1946) – ne font que développer ses opinions réunies sous l’enseigne de l’« expansion » de l’art français, phénomène, selon lui, unique dans l’histoire du monde.

Même si ce qu’il appelle le « monde slave » n’est évoqué dans cette histoire de l’expansion française que dans le quatrième et dernier volume – le premier étant consacré au « monde latin », le deuxième au « monde germanique » et le troisième au « monde scandinave et anglo-saxon » – c’est selon nous son expérience de la Russie qui lui permet d’élaborer sa doctrine expansionniste.

L’une des principales actions de Réau à la direction de l’Institut français de Saint-Pétersbourg est l’organisation de l’exposition « L’art français du xixe siècle », réalisée avec ses collègues russes réunis autour de la revue Apollon, tels que Léon Bakst, Alexandre Benois, Grégoire Loukomski, Nikolaï Wrangel, Igor Grabar, etc. Ce cercle contribue à l’instauration d’un véritable culte de Saint-Pétersbourg, symbole de la Russie occidentalisée, et développe un programme d’études de l’art russe occidentalisé comme de l’apport des artistes européens en Russie aux xviiie et xixe siècles. La rencontre avec les représentants de ce mouvement est décisive pour Réau et l’oriente vers l’étude des apports français en Russie : ses premiers articles ne sont d’ailleurs que des reprises, parfois mot à mot, des textes de Benois ou de Loukomski, ce qui suscite en Russie une critique sévère. Dans les années 1910-1920, dans ses publications consacrées à la Russie, Réau développe son approche gallocentrique : « Parmi tous les pays d’Europe », écrit-il par exemple en 1925, « qui ont été au xviiie siècle tributaires du génie français, aucun n’a accepté son hégémonie plus docilement que la Russie. De même que la Russie ancienne avait été pendant de longs siècles une province de l’art byzantin, la Russie nouvelle est devenue, tout naturellement, une province de l’art français, Paris a été pour Pétersbourg ce que Byzance avait été pour Kiev et Moscou. »

Réau considère l’œuvre des Français à l’étranger en termes d’expansion, d’influence, d’enseignement, sans pour autant s’occuper des changements qu’ils peuvent subir sous la pression des commanditaires ou au contact d’autres « étrangers » séjournant dans ces pays, et rejette toute notion de conflit que la présence des artistes français aurait pu susciter. En cela, il se démarque de la position de ses collaborateurs russes qui, bien qu’occidentalistes et francophiles, considèrent l’apport étranger comme une partie intégrante de la culture russe. Mais il se distingue aussi de la position de l’un de ses collaborateurs français, Louis Hautecœur, chargé de mission au même Institut français de Pétersbourg, ancien membre de l’École française de Rome et auteur de L’architecture classique à Saint-Pétersbourg à la fin du xviiie siècle (1912). Alors que durant toute sa vie, Réau défend la cause française contre celle de l’Allemagne, mais aussi celle de l’Italie, Hautecœur essaie de démontrer comment la Russie occidentalisée « adopta l’art cosmopolite de l’Occident » : pour Hautecœur, l’origine européenne, et non pas française, de l’art russe occidentalisé va de soi.