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Les ordres monastiques comme vecteurs de diffusion en Europe

Les grands ordres monastiques européens constituent au Moyen Âge les premières organisations transnationales au monde, établissant d’importants réseaux de monuments dans toute l’Europe. À l’impact physique indéniable de leur présence sur les paysages ruraux et urbains de l’Europe médiévale s’ajoute la question du rôle joué par ces ordres religieux dans la diffusion des techniques et formes architecturales et artistiques et, par extension, dans la construction d’une histoire artistique et culturelle européenne liée au partage d’un patrimoine matériel.

Nef de l’abbaye de Boyle, Comté de Roscommon, Irlande.

Nef de l’abbaye de Boyle, Comté de Roscommon, Irlande.
Photo : Andreas F. Borchert.
Source : Wikimedia Commons

Si l’on vous demande de décrire un monastère, vous ne connaîtrez peut-être pas le vocabulaire architectural adéquat, mais il est fort probable que l’image qui vous viendra à l’esprit sera celle de bâtiments, dont une église, organisés autour d’une cour quadrangulaire, avec de chaque côté un passage voûté, le cloître.  Et il est tout aussi probable que dans de nombreux pays européens, de l’Irlande à la Pologne, du Portugal à la Scandinavie, cette question conjure la même image ; car sur l’ensemble du continent européen s’élèvent des monastères fondés au Moyen Âge – certains encore actifs –, bâtis par des ordres pouvant prétendre au titre de premières organisations transnationales au monde et incarnant des idéaux et une spiritualité réputée universelle.

Aujourd’hui, ces monuments représentent un patrimoine historique, architectural, artistique et culturel dont témoigne leur attrait touristique important, et reconnu par le classement de certains sites au patrimoine mondial de l’Unesco. Si le grand nombre de vestiges monastiques est le premier témoin de l’impact matériel du monachisme en Europe, celui-ci va bien au-delà de cette simple présence physique dans le paysage actuel. Ces ordres religieux, qui apparaissent entre les vie et xiie siècles (en particulier bénédictins, cisterciens, prémontrés), ainsi qu’au xiiie siècle les ordres dits mendiants (franciscains, dominicains, carmes et frères augustins) ont donné naissance à de véritables réseaux de monastères et de couvents – certains opérant sous l’égide d’un système de gouvernance centralisé – établissant un environnement propice à la circulation des hommes et des idées. Historiens de l’art, de l’architecture et archéologues ont depuis longtemps travaillé à étudier et à interpréter l’impact matériel de ces ordres, en posant notamment la question de leur rôle dans la diffusion des techniques et formes architecturales et artistiques dont ces vestiges sont les témoins partout en Europe.

L’historiographie a parfois donné une image simplifiée de la relation entre monachisme et architecture, présentant l’architecture romane comme celle du monachisme et le gothique comme celle des cathédrales, alors que les cisterciens furent autrefois décrits comme « missionnaires » du gothique. Une contradiction qui laisse supposer une réalité bien plus complexe, sans parler de la notion de rôle actif et conscient que recouvre le terme « missionnaire ». En réalité, il y a un grand nombre de facteurs présidant au choix de telles formes architecturales ou de tels programmes décoratifs, allant des pratiques locales et des matériaux disponibles à l’influence des bienfaiteurs finançant le projet. Mais l’on peut néanmoins observer et étudier des phénomènes de transmission à travers le réseau de bâtiments d’un ordre, ou entre plusieurs ordres, notamment dans le cadre d’un ensemble géographique donné.

L’expansion de l’ordre coïncide avec la transition du style roman vers un nouveau style artistique et architectural, le gothique. Bien qu’il ait été montré, notamment par Terryl Kinder dans L’Europe cistercienne, qu’il n’existe pas de « style cistercien » à proprement parler, l’organisation de l’ordre et son essor à partir des premières fondations en Bourgogne favorisent la propagation de certaines structures et formes architecturales, modèles et idées artistiques qui, tout comme les savoir-faire et le personnel qualifié nécessaires à leur réalisation, voyagent par le biais du système de filiation de l’ordre ; les monastères affiliés emploient souvent les mêmes maçons et, par exemple, la construction de monastères cisterciens influence directement la diffusion et le développement du gothique dit « de brique », caractéristique de l’Europe du Nord, notamment parmi les monastères de la côte balte, dont l’utilisation de la brique est directement importée de leurs maisons mères danoises. De même, l’abbaye de Lubiąż en Pologne est le premier bâtiment du gothique de brique dans le pays.

Il n’est pas rare en effet qu’un monastère cistercien soit l’un des premiers monuments gothiques d’une région, comme le monastère d’Alcobaça au Portugal. En Irlande, l’abbaye de Boyle dans le comté de Roscommon témoigne de la transition du style roman au style gothique dans le pays. En effet, la construction de l’édifice s’étale entre 1161 et 1220 ; l’arcade séparant la nef du bas-côté sud est composée d’arcs en plein cintre tandis que l’arcade sud d’arcs brisés. L’adoption de l’art et de l’architecture gothiques en Irlande s’acheve au xiiie siècle et sa diffusion clairement favorisée par l’essor des ordres monastiques et mendiants aux quatre coins de l’île. Le contexte politique et économique de l’arrivée des Anglo-Normands en Irlande à partir de 1169 est ici important : leurs efforts de colonisation du pays entraînent aux xiie et xiiie siècles un transfert d’hommes et de techniques, et un afflux de bienfaisance envers les ordres continentaux. Les formes architecturales qui apparaissent dans les monastères alors fondés sont indistinctes des exemples anglais contemporains, mais simplifiées ; les structures édifiées sont plus simples, moins décorées ; on y trouve peu de programmes iconographiques élaborés, tout comme le gothique anglais est lui-même moins complexe que son modèle français ; notons cependant que la première abbaye cistercienne en Irlande, Mellifont (1142), est une fille de l’abbaye de Clairvaux, sa construction dirigée par un moine architecte français s’inspirant directement du plan de la maison mère.

L’étude de l’histoire et de l’architecture des ordres monastiques et mendiants à l’échelle européenne tend bien à montrer qu’ils ont agi comme des vecteurs de diffusion, même s’ils en étaient des agents plus ou moins actifs. Il est en effet important de noter que ce phénomène, bien qu’identifiable et important dans le contexte de l’histoire de l’art et de l’architecture en Europe, ne signifie pas pour autant l’existence d’une politique consciente de promotion d’un modèle architectural précis : il n’existe pas d’architecture particulière à un ordre ni de volonté d’uniformisation de leurs édifices. Cependant, l’ensemble des principes présidant à la vie communale, spirituelle et liturgique des moines et des frères, et les règlementations en matière architecturale et décorative qu’ils ont inspirés constituent un cadre général dans lequel s’inscrit la construction des monastères. Les réseaux monastiques favorisent ainsi la propagation d’avancées technologiques et de modes artistiques et architecturales tout au long de la période médiévale et, au-delà, participant de l’appartenance des pays européens à des traditions édilitaires communes et ainsi de la construction d’un certain patrimoine culturel et matériel partagé.