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La ruine comme objet monumental dans l’architecture européenne

À partir de la Renaissance, l’intérêt pour les ruines s’est focalisé sur les monuments de l’Antiquité avant de toucher l’ensemble des vestiges du passé européen. La période de prédilection fut le siècle des Lumières qui, en ajoutant à la ruine comme témoignage du passé un statut d’objet esthétique, contribua à l’avènement de la discipline nouvelle de la restauration architecturale. Les études archéologiques et les mesures de protection se sont multipliées pendant les siècles suivants, ainsi que les catégories de ruines considérées comme monument ou objet à conserver. Aux ruines dites romantiques ou archéologiques s’ajoutent certaines ruines issues de destruction volontaire, catastrophe naturelle ou d’abandon. Aujourd’hui, la ruine – une structure dont le gros œuvre est sérieusement lésé – continue de susciter partout un vif intérêt parmi les professionnels et les visiteurs, alors que les guides et les gestionnaires du tourisme patrimonial ont remplacé les artistes et les écrivains d’autrefois.

Château de Heidelberg, dessin aquarellé. Mises à sac à la fin du xviie siècle par les Français pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg, les ruines des tours éventrées du château de Heidelberg représentent un ouvrage à la fois « du temps et de l’homme », au sens de Chateaubriand.

Château de Heidelberg, dessin aquarellé. Mises à sac à la fin du xviie siècle par les Français pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg, les ruines des tours éventrées du château de Heidelberg représentent un ouvrage à la fois « du temps et de l’homme », au sens de Chateaubriand.
Source : © Tuija Lind, 2013.

À partir de la Renaissance, les ruines ont suscité les études multidisciplinaires des humanistes et des artistes qui ont préparé la notion moderne de patrimoine. L’intérêt s’est d’abord focalisé en Italie sur les monuments de l’Antiquité avant de toucher l’ensemble des vestiges du passé européen, atteignant les pays où la culture grecque et romaine ne s’était jamais implantée. C’est ainsi que les vestiges du Moyen Âge et les traces de la préhistoire devinrent des sujets de recherche et des sources d’inspiration pour les savants et artistes de toutes origines. À partir des xviie et xviiie siècles, les ruines esthétiques ornèrent les arrière-plans des peintures paysagères et servirent de coulisses à l’art des jardins. Malgré cet intérêt pour le sujet, elles restèrent avant tout des lieux de pillage.

Leur âge d’or fut le siècle des Lumières qui marqua la naissance de la ruine romantique, définie comme un monument ayant une raison d’être non seulement comme un témoignage du passé, mais également comme un objet en soi. Selon l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, « ruine ne se dit que des palais, des tombeaux somptueux ou des monuments publics ». Les ruines, issues du temps qui passe, acquièrent alors un véritable statut d’objet esthétique.

C’est dans ce climat nouveau de la fin du xviiie siècle que s’imposa la discipline de la restauration architecturale qui avait pour objectif de sauvegarder les monuments et de conserver les valeurs et la mémoire du passé inscrites dans les vieilles pierres. Les ruines devinrent alors progressivement des objets d’études ainsi que des sources d’information et de formation pour les architectes, les archéologues et les historiens de l’art. Beaucoup de ruines faisant partie du Grand Tour furent inventoriées, mesurées, dessinées, étudiées, décrites au tournant des xviiie et xixe siècles, comme les édifices de l’Acropole d’Athènes par les Anglais Nicolas Revett (1720-1804) et James Stuart (1713-1788), les ruines de Pompéi par le Français François Mazois (1783-1826), sans mentionner de multiples autres travaux dont, par exemple, les travaux des pensionnaires de l’Académie de Rome. Ces efforts furent suivis par des mesures de protection interdisant l’usage des ruines comme carrières et provoquant la disparition du métier légal de marchand de marbre et de pierres anciennes taillées.

Depuis le xixe siècle, le mot « ruine » agrège des significations et des pensées diverses selon les contextes. Les ruines dites romantiques, tenues par Chateaubriand pour « l’ouvrage du temps », sont les grands monuments anciens issus d’une dégradation lente. L’abbaye de Jumièges et le château de Heidelberg en sont d’excellents exemples, même s’il faut choisir le moment adéquat pour découvrir leur caractère sublime et romantique : l’aube, la tombée de la nuit, un jour de pluie où les foules sont absentes. On pense alors à Diderot qui conseille à Hubert Robert de placer moins de figures sur sa toile, Grande galerie éclairée au fond (1767), et de ne garder que celles qui « ajouteront à la solitude et au silence ». 

La seconde catégorie, que Chateaubriand intitule « l’ouvrage des hommes », concerne les ruines issues d’une destruction volontaire et brutale, qui renvoient aux destructions de la Révolution, mais aujourd’hui également aux villes et monuments bombardés lors des guerres. Ces ruines évoquent une perte irrémédiable et choquent le public aussi longtemps qu’elles rappellent l’événement qui les a provoquées, les Réformes religieuses et les révolutions ou plus récemment le massacre d’Oradour-sur-Glane. La puissance d’évocation de la ruine s’estompe en revanche, lorsque les parties disparues sont reconstruites comme dans la Frauenkirche de Dresde. Les ruines issues des catastrophes naturelles suscitent le même genre de sentiment.  

D’autres types de ruines échappent néanmoins à ce classement. Les ruines déterrées par les archéologues au nom de la recherche et de la science forment une catégorie beaucoup moins émotionnelle que les précédentes. La curiosité remplace le beau et la mélancolie.

Il existe également des ruines artificielles apparues dans l’art du jardin en Angleterre au début de xviiie siècle. Constructions artistiques et volontaires, ces ruines appelées fausses ruines, fabriques ou folies, se sont répandues partout en Europe avec la mode des jardins paysagers. De même, depuis quelques décennies, certains bâtiments industriels ou militaires ont atteint le statut de ruines, au sens de curiosité ou de témoignage d’un passé proche. Ces édifices ont perdu de manière définitive leur usage originel tout en continuant de marquer le paysage européen du fait de leur monumentalité ou de leur résistance matérielle. L’espace vert créé dans la vallée de la Ruhr s’affirme ainsi comme un gigantesque jardin paysager dont les fabriques sont des usines abandonnées. En France, sur la côte Atlantique, ce sont les bunkers en béton armé qui, s’enfonçant progressivement dans le sable, prennent la forme d’énormes folies architecturales.          

La philosophie des ruines est donc complexe et évolutive, même si la ruine comme objet technique a au contraire un sens très simple : il s’agit d’un édifice qui, pour une raison ou une autre, est tellement délabré qu’une réparation ordinaire ne suffit plus à son utilisation. La dégradation d’un édifice suit alors les lois de la nature selon un processus décrit par le poète anglais William Shenstone à propos des jardins : « Une fois achevé, le travail d’un constructeur se dégrade, tandis que celui d’un jardinier commence immédiatement à se développer. » À vrai dire, la solidité de la construction d’origine est le facteur principal qui conditionne la longueur de la dégradation jusqu’à sa ruine, quoique les bâtiments dont la ruine n’est pas initiée ou accompagnée par l’homme soient rares. En Angleterre, par exemple, les ruines de centaines d’édifices religieux, admirées aujourd’hui pour leur valeur pittoresque et sublime, sont en vérité le résultat des destructions volontaires intervenues lors de la Réforme du xvie siècle. Tous les bâtiments ne laissent pas de ruines. Pour qu’une construction puisse devenir une ruine, il faut qu’elle soit construite avec des matériaux capables de vieillir. Ainsi, une construction en bois ou en terre ne peut-elle pas donner une ruine, car elle est faite de matériaux périssables. En définitive, une vraie ruine romantique doit être si ancienne que la raison de sa destruction est tombée dans l’oubli. Techniquement, il faut que le bâtiment d’origine soit assez solide pour qu’une fois réduit à l’état de ruine, sa structure puisse tenir debout.

Au total, l’histoire de la ruine comme objet monumental est inséparable de l’histoire du patrimoine et de la restauration. Au début du xixe siècle, les projets et chantiers de restauration des monuments antiques au Forum romain et au Colisée en furent les précurseurs. C’est à partir de cette époque que la question de comment restaurer les ruines – cette étrange catégorie architecturale sans toiture protectrice et sans utilité – s’est posée.

Depuis la fin du xxe siècle, aux ruines monumentales que l’on continue de visiter plus que jamais se sont ajoutés un grand nombre de sites archéologiques. Ces lieux continuent de susciter partout un grand intérêt parmi les professionnels et les visiteurs. Désormais, les guides conférenciers et les gestionnaires du tourisme ont remplacé les artistes et les écrivains dans l’approche multidisciplinaire du sujet, l’accent étant mis sur les parties non visibles des ruines que l’on essaie de monumentaliser par des évocations diverses, avec plus ou moins de bonheur.