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Le sac de Rome (1527)

Accident politique, le sac de Rome constitue un important jalon dans l’histoire artistique européenne. Les contemporains ont insisté sur l’iconoclasme réformé qui met notamment à mal les reliques et saintes images de la Ville Sainte, siège de la papauté et destination des pèlerinages. Dispersant les héritiers de Raphaël ainsi que les autres acteurs de la première génération maniériste, le sac permet la diffusion immédiate de la première manière romaine, mais aussi florentine, vers les principales cours d’Italie (1527 et 1528), puis de France (Fontainebleau) et enfin d’Europe.

Benvenuto Cellini, Christ soutenant saint Pierre au-dessus des flots, inscription « Quare dubitasti ? » (« Pourquoi as-tu douté ? »), 1530-1532, double carlin en argent de Clément VII.

Benvenuto Cellini, Christ soutenant saint Pierre au-dessus des flots, inscription « Quare dubitasti ? » (« Pourquoi as-tu douté ? »), 1530-1532, double carlin en argent de Clément VII.
Source : Numismati Caranieri

1527 est une date aussi importante pour l’Italie moderne que la Saint-Barthélemy (1572) ne l’est pour la France. 1527 est également une date importante pour l’Europe : depuis près de 500 ans, le sac de Rome est perçu comme une césure incontournable de l’histoire politique, religieuse et artistique du continent. Le sac aurait rendu nécessaire le concile de Trente. En art, Luigi Lanzi d’abord, André Chastel surtout, ont montré comment un événement politique a précipité la diffusion du maniérisme, premier style à avoir rapidement connu un succès européen.

Les faits sont bien connus. La France et l’Empire se disputent la domination sur l’Europe et notamment sur l’Italie. Peu après Pavie (1525), Clément VII Médicis accepte de rallier la Ligue de Cognac (1526) réunie par François Ier contre Charles Quint. Les troupes impériales commandées par le connétable de Bourbon descendent sur Rome qu’elles occupent sans grande résistance le 6 mai 1527. Dix jours plus tard, les Florentins en profitent pour chasser les Médicis et rétablir la république. L’histoire a retenu l’humiliation du pape : d’abord retranché en son château Saint-Ange, Clément VII fuit à Orvieto après six mois de siège. Sans commandement (le connétable meurt le 6 mai) et sans solde, les troupes impériales soumettent la ville à un sac d’une violence inouïe qui ne prend fin qu’en février 1528. Le bilan humain est accablant : tueries, famine, peste et exode privent la Ville des quatre cinquièmes de sa population. Le bilan matériel n’est pas en reste : des édifices, de nombreux vitraux et tapisseries sont endommagés et parfois détruits, les objets d’orfèvrerie sont fondus et les collections dispersées.

Le sac de 1527 a connu un retentissement immédiat en raison de l’essor alors récent des « mass media » (Chastel). L’imprimerie avait permis à Luther de diffuser ses idées dès 1517. En 1527, l’Europe observe, pleure ou moque les déboires de Rome, caput mundi (« tête du monde ») soudain devenue coda mundi (« queue du monde ») selon le mot de l’Arétin. La littérature occasionnelle aurait pu comparer cet événement avant tout politique au précédent sac de Rome (1084) qui avait déjà vu s’affronter l’empereur et le pape. Or les récits tournent les événements en guerre de religion. Dix ans après la charge de Luther contre les indulgences, Rome semble profanée par des troupes notamment composées de lansquenets luthériens pour lesquels la Ville sainte est Babylone et le pape la « grande putain rouge » brocardés par les feuilles volantes et par les gravures antipapistes notamment réalisées par Cranach. Critiquée pour son goût immodéré des antiquités païennes, Rome aurait notamment été mise à sac dans ses trésors chrétiens. C’est du moins ce que soulignent les témoignages – discordants – des contemporains : la soldatesque aurait profané les reliques du Christ (la Véronique et le prépuce du Christ) et des saints (les chefs du Baptiste, de Pierre et de Paul) que les pèlerins venaient vénérer. Les images saintes sont également vandalisées. Luigi Guichardin, frère du grand historien de Florence, rapporte dès 1527 qu’« on vit nombre de saintes peintures et sculptures passées au fer et brûlées par le feu, nombre de crucifix brisés par les arquebuses, gésir misérablement à terre, mêlés au fumier et aux fèces des ultramontains ». André Chastel d’abord, Charlotte Guichard plus récemment, ont étudié les graffiti laissés par les lansquenets dans les chambres du palais apostolique ainsi que dans les villas des dignitaires de la Curie comme la Farnésine et la villa Lante. La reconstruction de l’image de Rome a été longue. Des créations y ont contribué, parmi lesquelles le Jugement dernier commandé à Michel-Ange en 1533 (Vatican, chapelle Sixtine) ainsi que des monnaies et médailles confiées à Cellini rappelant le soutien du Christ à son vicaire (voir ill.). La riposte doctrinale a quant à elle réaffirmé le statut des reliques et le bien-fondé de l’art sacré. Reconstruit tout au long du xvie siècle, le pouvoir pontifical en sort renforcé.

Reste que le sac a brutalement mis fin à un âge d’or artistique : le style clémentin qui s’était développé à Rome dès le couronnement du pape Médicis (1523). A. Chastel a décrit un cénacle de lettrés et d’artistes unis autour du secrétaire du pontife, Paolo Valdambrini, notamment composé des élèves de Raphaël (Giovanni da Udine, Perino del Vaga, Polidoro da Caravaggio), de Sebastiano del Piombo et des jeunes Rosso Fiorentino et Francesco Mazzola (le Parmesan). Ce foyer raffiné, qui se détache doucement de l’héritage de Raphaël, a laissé des œuvres emblématiques comme les dernières fresques de la chambre de Constantin (Vatican) et le Christ mort de Rosso (Boston, Museum of Fine Arts). En 1527, des membres du cercle sont tués (Marco Dente, élève prometteur du graveur Marcantonio Raimondi), d’autres faits prisonniers (le Parmesan, Rosso), d’autres encore participent aux luttes (Benvenuto Cellini) tandis que de nombreux ateliers sont pillés (Marcantonio Raimondi) et des œuvres, comme le Christ mort de Rosso, changent de main.

Ce faisant, le sac a paradoxalement contribué au triomphe de la « manière ». Les artistes avaient déjà fui la Rome austère d’Adrien VI en 1522. En 1527, ils se dispersent en raison de l’interruption brutale des commandes et des chantiers. L’exil de cette première génération d’artistes maniéristes constitue un jalon dans l’histoire des transferts artistiques puisque le maniérisme, art de cour, stylish style, s’exporte hors de ses premières capitales (Rome et Florence). En Italie, graveurs, architectes, peintres et sculpteurs partent rejoindre des cours et foyers artistiques à Mantoue (Marcantonio Raimondi y retrouve Giulio Romano), Sienne (Baldassare Peruzzi), Bologne (le Parmesan), Gênes (Perino del Vaga), Venise (Sebastiano Serlio et Jacopo Sansovino), Naples et la Sicile (Polidoro da Caravaggio). Quant à lui, Rosso devient un véritable artiste itinérant (Pérouse, Città di Castello, Borgo Sansepolcro, Arezzo, Venise) avant d’aller se réfugier en France. Les troubles politiques florentins et la paix signée en 1530 ont ensuite favorisé la diffusion du maniérisme hors d’Italie. Il gagne ainsi les cours étrangères, notamment Fontainebleau où Giovan Francesco Rustici et Luca della Robbia le Jeune arrivent en 1528, Rosso Fiorentino en 1530, le Primatice en 1531 et enfin  Cellini en 1540. Ces artistes donnent naissance à la première école de Fontainebleau – François Ier avait également invité Michel-Ange. Mais le maniérisme se propage au-delà des cours dans lesquelles des artistes se fixent durablement. Diffusé par les estampes comme l’avaient été les œuvres de Raphaël, ce style voyage également avec les artistes qui se rendent de ville en ville pour y créer des décors éphémères. On connaît notamment le cas des architectures feintes qui donnaient aux entrées royales des princes le faste des triomphes romains. Le caractère européen du mouvement, lingua franca artistique des cours humanistes, a notamment été mis en évidence après la Seconde Guerre mondiale afin de (re)construire une identité européenne artistique.