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Migrations des artistes de la danse européens au xxe siècle

Les artistes de la danse, qu’ils soient danseurs, professeurs de danse, maîtres de ballet ou chorégraphes, ont, de tout temps, voyagé pour exercer leur art. Leurs déplacements, volontaires dans le cadre de formations ou de tournées, sont parfois contraints par les guerres, les épidémies ou des raisons politiques et financières. Alors qu’au début de la professionnalisation du ballet, les artistes français et italiens migrent à travers toute l’Europe, les bouleversements politiques qui touchent le continent au début du xxe siècle entraînent une multiplication des migrations, principalement d’est en ouest. Cependant, la mondialisation grandissante des échanges favorise aussi la mobilité des artistes de la danse dans l’ensemble de l’Europe et vers l’Amérique.

Anna Pavlova à la gare du Nord, 1930, photographie de presse, Agence Meurisse

Anna Pavlova à la gare du Nord, 1930, photographie de presse, Agence Meurisse.
Source : Gallica

Les révolutions russes de 1917 provoquent le départ de danseurs des théâtres impériaux car le ballet, associé au régime tsariste, est mal considéré par le nouveau gouvernement. Ancienne maîtresse du tsar, Mathilde Kschessinska (1872-1971) doit ainsi quitter la Russie en raison des liens trop étroits qu’elle entretient avec la famille impériale. Elle trouve refuge en France où elle enseigne la danse selon la tradition classique de Marius Petipa (1818-1910). Le danseur du théâtre Bolchoï Mikhael Mordkin (1880-1944) part, lui, en Lituanie avant de s’installer définitivement aux États-Unis. En tournée à l’étranger alors que la guerre fait rage en Europe, beaucoup d’artistes ne peuvent regagner la Russie. La plupart d’entre eux choisissent de ne pas revenir dans leur pays natal après le conflit. Pour certains, comme Adolphe Bolm (1884-1951), le choix est fait dès 1917. En représentations en Amérique avec la compagnie des Ballets russes, il saisit l’opportunité de s’y établir pour y travailler et être naturalisé américain. D’autres attendent le retour à la paix. Anna Pavlova (1881-1931) prolonge sa tournée américaine durant toute la Grande Guerre puis élit domicile à Londres afin de poursuivre sa carrière internationale. Alexandre Volinine (1882-1955) et Nicolas Zverev (1887-1965) continuent de se produire avec la troupe de Serge Diaghilev (1872-1929) jusqu’en 1926, avant d’entreprendre des carrières personnelles, le premier en France, le second saisissant les occasions qui s’offrent à lui dans le monde entier.

Après s’être enthousiasmés pour le régime bolchevique, certains artistes désenchantés quittent le pays. C’est le cas de Josef Lewitan (1894-1976) qui, en 1920, émigre à Berlin, où il rencontre sa future femme, la danseuse Eugenia Eduardowa (1882-1960), exilée comme lui. Trop jeunes en 1917, certains artistes attendent plusieurs années avant de fuir le régime soviétique. En 1924, au cours d’une tournée en Allemagne, George Balanchine (1904-1983), sa femme Tamara Geva (1907-1997) ainsi qu’Alexandra Danilova (1903-1997) et Nicola Efimov (1910-1982), font défection et se réfugient à Paris, où ils sont engagés aux Ballets russes. Après la dissolution de la troupe, Balanchine s’installe comme ses trois confrères aux États-Unis où, devenu américain, il fonde le NYCB (New York City Ballet). Après la Seconde Guerre mondiale, des danseurs quittent encore l’URSS, souvent d’une manière plus médiatisée en raison de la guerre froide. En 1961, Rudolf Noureev (1938-1993) profite d’une tournée parisienne de la troupe du Kirov pour demander le droit d’asile en France et entamer une carrière internationale. Treize ans plus tard, Mikhaïl Baryshnikov (1948-) fait défection au cours de représentations de la même troupe au Canada, où il se produit ensuite plusieurs années avant d’intégrer le NYCB et d’être naturalisé américain.

Les artistes de la danse russes ne sont pas les seuls à fuir leur pays pour des raisons politiques. À partir de 1933, beaucoup de danseurs, danseuses et chorégraphes fuient l’Allemagne nazie à cause de leur identité juive, de leur statut d’étranger, de leur engagement politique ou de leur style chorégraphique considéré comme « dégénéré », ces quatre raisons pouvant être associées. Le couple Lewitan-Eduardowa trouve ainsi asile en Autriche puis en France avant de se fixer en 1947 aux États-Unis. Exilés russes à Berlin depuis 1925, Victor (1902-1974) et Tatiana Gsovsky (1901-1993), contraints de cesser leurs activités, s’installent à Paris avant de retourner outre-Rhin en 1950. La ballerine de l’Opéra de Berlin, Ruth Abramovitsch, juive et sympathisante communiste, part enseigner en Pologne jusqu’en 1939, fuit au Brésil après l’invasion du pays par les nazis et s’établit finalement au Canada. Pola Nirenska (1910-1992), contrainte dès 1933 de quitter la troupe de Mary Wigman (1886-1973) en raison de son statut d’étrangère et de juive, retourne en Pologne avant de se réfugier en Angleterre en 1939, puis émigre aux États-Unis dix ans plus tard. Étranger en terre allemande, le danseur et chorégraphe italien d’origine hongroise en poste au théâtre de Düsseldorf, Aurel Milloss (1906-1988), rejoint Budapest en 1935 avant de se fixer à Rome en 1938.

Certains artistes, bien que non personnellement concernés par les mesures d’éviction de la société allemande édictées par les nazis, quittent le pays par solidarité. C’est le cas de Kurt Jooss (1901-1979) qui, obligé de se séparer de tous les danseurs juifs de sa troupe, s’expatrie en Angleterre dès 1933. Il ouvre avec succès une école de danse à Dartington Hall puis une à Cambridge mais revient dans sa patrie d’origine en 1949. D’autres, en revanche, sont conquis un temps par la politique favorable à la danse mise en place par le nouveau régime. Rudolf Laban (1879-1958) dirige le Ballet de l’Opéra de Berlin jusqu’en 1934, accepte des responsabilités au ministère de la Propagande et se voit confier la mise en scène des jeux Olympiques de 1936. Mais, refusant la censure de ses œuvres par Joseph Goebbels pour cet événement, il quitte définitivement l’Allemagne l’année suivante pour Dartington Hall et finit par s’installer en Angleterre. Il y développe sa théorie du mouvement et plusieurs de ses disciples, notamment Lisa Ullmann (1907-1985) qui a rejoint Jooss dès 1933, diffusent son enseignement en Grande-Bretagne. De son côté, bien que ne s’intéressant pas à la politique, Wigman participe à plusieurs manifestations organisées par le régime nazi. Mais, bientôt contrainte de fermer son école de danse libre de Dresde et souhaitant rester en Allemagne, elle part enseigner à Leipzig. En 1950, pour fuir le communisme, elle emménage à Berlin-Ouest, où elle ouvre une école de danse d’expression et poursuit sa carrière de chorégraphe. En 1953, l’une de ses élèves de Leipzig, Karin Waehner (1926-1999), quitte également la République démocratique allemande pour vivre à Paris, où elle fonde sa propre compagnie.

Parallèlement aux nombreux exils politiques, certains artistes choisissent d’émigrer pour des raisons principalement artistiques. En 1923, attiré par la compagnie des Ballets russes, Serge Lifar (1905-1986) quitte Kiev pour intégrer la troupe. Il en devient premier danseur et, à la mort de Diaghilev (1929), choisit de travailler pour l’Opéra de Paris, où il œuvre à la rénovation du ballet français. Hanya Holm (1893-1992), directrice de l’école de danse fondée en 1931 par Wigman après le succès de sa tournée américaine, s’installe outre-Atlantique, où elle devient l’une des pionnières de la danse moderne. En 1980, attiré par la nouvelle danse française, Toméo Vergès (1953) s’établit en France et intègre les compagnies de Maguy Marin (1951-) et Carolyn Carlson (1943-) avant de créer la sienne en 1992. Enfin, en 1959, n’obtenant pas de l’État français les financements nécessaires à la création de sa troupe, Maurice Béjart (1927-2007) s’expatrie à Bruxelles, où il fonde le ballet du xxe siècle. Vingt-sept ans plus tard, après un différend avec le nouveau directeur du théâtre de la Monnaie, il dissout sa compagnie pour en fonder une nouvelle à Lausanne.

Quelles que soient leurs motivations, les artistes de la danse, exilés volontaires ou contraints, participent à la multiplication des échanges d’influence, favorisent la circulation et l’évolution des genres et des styles et contribuent à la création de nouvelles écoles de danse en Europe et au-delà, assurant un rayonnement mondial à l’art chorégraphique européen.