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Migrations des artistes italiens en France (1650-1789)

À partir du milieu du xviie siècle et jusqu’à la Révolution française, de nombreux talents, nés au Nord et au Centre de l’Italie, sont conduits à quitter leur patrie pour poursuivre leur activité professionnelle dans d’autres États d’Europe. Ce phénomène, révélateur du déclin économique et culturel de ces régions ultramontaines, est particulièrement notable en France autour de 1650, grâce à l’action de Mazarin devenu Premier ministre, mais aussi pendant la Régence, grâce à celle de la reine Anne d’Autriche. Bientôt, avant même le début de son règne personnel, le jeune Louis XIV prend le relais. C’est pendant cette période qu’arrivent à Paris des peintres, des architectes, des scénographes, des compositeurs et des chanteurs venant de Bologne, de Modène, de Venise, de Florence ou de Rome. Le succès qu’ils recueillent dès 1645 dans la principale ville du royaume et dans d’autres lieux de résidence de la cour est généralement remarquable et l’influence exercée par certains d’entre eux va parfois se révéler durable et gagner d’autres pays européens.

Versailles, représentation d'Alceste de Lully et de Quinault lors de la fête du 4 juillet 1674

Versailles, représentation d'Alceste de Lully et de Quinault lors de la fête du 4 juillet 1674, gravure de Le Pautre.
Source : Gallica

Cette situation favorable à l’épanouissement de leur carrière incite plusieurs d’entre eux à rester en France. Ce désir n’est pas nouveau : dès le début du xviie siècle, le Florentin Tommaso Francini, hydraulicien et machiniste des ballets donnés sous Louis XIII, s’y est établi, permettant ainsi à son fils François d’exercer dans les jardins de Versailles une activité de fontainier sous le nom de Francine. Certains spécialistes, ayant reçu en Italie une formation d’« ingénieur », peuvent en effet être recherchés et répondre aux besoins de la cour des Bourbons. C’est le cas des artificiers, des décorateurs de théâtre et de fêtes. Dans le domaine des spectacles, il convient de mentionner aussi les auteurs et les interprètes d’un genre dramatique ultramontain par excellence, l’opéra, dont l’introduction en France est favorisée par Mazarin. Il faut cependant reconnaître que, après la mort du cardinal, un bon nombre d’entre eux doivent regagner leur pays d’origine en raison d’une réaction hostile à la musique italienne, qu’on observe dès 1662 après la création de l’Ercole amante de Francesco Cavalli dans la salle des machines des Tuileries. Le Florentin Lully, devenu le compositeur favori de Louis XIV, échappe toutefois à cet exode, étant parvenu à adapter son art au goût de la nation qui l’a accueilli. Cette démarche lui vaut également d’attirer de sa ville natale, pour former son orchestre, Giovanni Theobaldo di Gatti, qui déclare que, après s’être « assuré de son estime », il suspend « le projet de retourner en Italie ». Pour mieux s’intégrer dans la société qu’il est appelé à côtoyer, Lully ne manque pas d’épouser une Française, Madeleine Lambert, fille d’un célèbre auteur de pièces vocales, Michel Lambert, après avoir obtenu du roi des lettres de naturalité lui garantissant de conserver les biens qu’il a acquis aux mêmes « droits et avantages » que les sujets de Sa Majesté.

C’est la voie que suivent les scénographes Giacomo Torelli et Carlo Vigarani, quand ils exercent leurs talents à la cour de France. Le premier, né à Fano dans les Marches, s’est illustré à Venise avant de remporter, dès son arrivée à Paris en 1645, un véritable triomphe au théâtre du Petit Bourbon par ses surprenantes machines et de nouvelles techniques pour changer les décors à vue. En 1654, après les représentations des Nozze di Peleo e di Theti, opéra de Carlo Caproli « entremêlé » d’un ballet au cours duquel danse Louis XIV, il reçoit des lettres de naturalité et se marie six ans plus tard avec Françoise Sué. Malgré ces précautions, il est compromis dès 1661 dans l’affaire Fouquet et doit, après la fête de Vaux à laquelle il a apporté son concours, regagner Fano où il finira ses jours.

Originaire de Modène, Carlo Vigarani est plus chanceux, malgré une hostilité durable à l’égard des Italiens et les critiques du Bernin lors du séjour de ce dernier à Paris en 1665. Exact contemporain de Louis XIV, il bénéficie de sa protection en devenant le principal décorateur des grandes fêtes de Versailles. En 1673, il obtient des lettres de naturalité et est uni en 1676 à une personne de son rang social, Marie-Marguerite Dubois de Montmoreau. Ce mariage lui permettant d’acquérir la seigneurie de Saint-Ouen près d’Amboise déplaît cependant à sa famille restée en Italie, qui le considère désormais comme un étranger. Par cet engagement, il renonce également à tout espoir de succéder à son père dans la charge de surintendant des bâtiments et de grand maître des eaux et forêts du duché de Modène. L’attractivité qu’exercent de hautes responsabilités en France demeure donc prépondérante. En revanche, le retour au pays natal est parfois mal perçu : quand le peintre Gioacchino Pizzoli revient en 1698 à Bologne, avec femme et enfant, après avoir assuré pendant plus de quinze ans une intense activité à la Comédie-Française, il ne retrouve jamais les avantages qu’il avait autrefois connus dans cette ville.

Au xviiie siècle, la situation évolue pour ces Italiens qui ne souhaitent pas poursuivre leur activité dans la région où ils ont vu le jour. Leur horizon s’élargit : les spécialités qu’ils ont appris à maîtriser sont souvent appréciées en France et dans d’autres États plus ou moins voisins, leur permettant de combiner plusieurs séjours de l’autre côté des Alpes. Le Parmesan Roberto Clerici ne va pas seulement à Paris, où il travaille de 1740 à 1743 pour l’Opéra et la Comédie-Française, mais, comme le Florentin Servandoni, il exerce aussi ses talents de scénographe à Londres et à Vienne.

Servandoni est en outre conduit à se rendre entre 1745 et 1764 à Madrid, Lisbonne, Dresde, Bruxelles et Stuttgart, mais c’est à Paris qu’il meurt, en 1766, après y avoir passé plus de trente-cinq années de sa vie. Il épouse cependant en Grande-Bretagne une Anglaise, Ann Harriot Roots, et contrairement à son disciple, le Vénitien Piero Bonifazio Algieri qui était marié à une Turinoise, il ne demande pas de lettres de naturalité. Mais en avait-il besoin ? Son père, dont il cherche à dissimuler l’existence en raison d’une naissance qu’il juge trop basse, est Français et s’appelait Servandon quand il a rencontré sa mère en Italie. Couvert de dettes, n’était-il pas plus judicieux d’être dispensé de nationalité pour échapper à ses créanciers hors du royaume ? Cela ne saurait diminuer l’importance de Servandoni : considéré par Diderot comme « grand architecte, bon peintre et sublime décorateur » de fêtes et de théâtre, il occupe, aux côtés de Torelli, de Lully et de Vigarani, une place privilégiée dans l’histoire de l’art européen.