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La Réforme et l'exil des artistes français

xvie-xviie siècles

Confrontés aux guerres de religion des xvie et xviie siècles, de nombreux artistes protestants français choisissent l’exil pour sauver leur vie, préserver leur liberté de culte et, plus rarement, mettre leur art au service de leur foi. Leur départ observe grosso modo la chronologie du Refuge des protestants français avec deux pics distants de près d’un siècle (1562-1598 et 1660-1695), ainsi que sa géographie puisque ces artistes privilégient en général les cours et les grandes villes de terres protestantes comme l’Angleterre, la Hollande et la Prusse, sans oublier Genève.

Abraham-César Lamoureux (1635-1692), Statue équestre de Christian V, plomb doré, ca. 1685-1688.

Abraham-César Lamoureux (1635-1692), Statue équestre de Christian V, plomb doré, ca. 1685-1688.
Source : Copenhague, Tojhusmuseet.

Les artistes protestants ont fui la France des guerres de religion à destination des mêmes pays et aux mêmes dates que leurs coreligionnaires. On distingue donc deux vagues d’exil, la première au xvie siècle et la seconde au xviie siècle.

Malgré des départs précoces pour Strasbourg et Genève, les huguenots ne quittent massivement la France que pendant les guerres de religion proprement dites (1562-1598). Ils rejoignent alors la province comme Jacques Ier Androuet du Cerceau qui se retire à Montargis en 1562. Plus souvent, ils partent pour l’étranger. C’est le cas de Jean Goujon réfugié à Bologne en 1562 ou 1563, de Bernard Palissy parti à Sedan après la Saint-Barthélemy (1572) et de Barthélemy Prieur qui rejoint cette même ville après la promulgation de l’édit de Nemours (1585).

Il n’est pas facile d’établir la géographie de ce premier Refuge. Si le départ de Goujon pour la très catholique Bologne – il y aura maille à partir avec l’Inquisition – semble motivé par des raisons artistiques, le choix des destinations est rapidement dicté par des critères de religion (des filières s’organisent vers des terres protestantes comme l’Angleterre, les Pays-Bas et Genève), de proximité (la principauté de Sedan dans les années 1560 et 1570, Genève pour les Lyonnais) ainsi que par les facilités offertes par les terres d’émigration (dès 1550, Édouard VI d’Angleterre promulgue un édit favorable à l’immigration protestante). Parmi ces dernières, certaines imposent des règles plus strictes que d’autres. On sait que Bernard Palissy a eu des désaccords avec l’Église dressée (dotée d’un pasteur et d’un lieu de réunion) de Sedan et que le Conseil de Genève a refusé que le graveur parisien Pierre Eskrich, dit Cruche, vienne s’établir dans la ville en 1578 alors qu’il y avait épisodiquement vécu et travaillé à partir de 1548.

Pour les artistes protestants du xvie siècle qui choisissent de mettre leur art au service de leur religion, le retour en France est difficile, sinon impossible. Certains partent contribuer à l’édition des bibles protestantes ou encore diffuser l’image des grands réformateurs, comme l’imprimeur lyonnais Jean II de Tournes. En 1580, celui-ci fait paraître à Genève les Icônes de Théodore de Bèze illustrées de portraits des réformateurs gravés sur bois attribués à Pierre Eskrich. De leur côté, certains architectes assurent la sécurité de leurs coreligionnaires. Réfugié à Genève en 1570, le Langrois Nicolas Bogueret se met au service de la République qu’il fortifie au moment où l’on imagine et parfois construit des « villes de religion » en France. Mais l’exil n’est pas systématique pour ceux qui vivent discrètement leur religion car les Grands aident souvent « leurs » artistes. En 1552, Palissy est libéré sur intercession du connétable de Montmorency qui obtient pour lui la protection de Catherine de Médicis, dont il aurait bénéficié pendant la Saint-Barthélemy. En 1575, à la mort de Renée de France qu’il avait rejointe à Montargis, l’architecte Jacques Ier Androuet du Cerceau passe sous la protection d’Anna d’Este, veuve du duc de Guise et femme du duc de Nemours, elle-même fortement impliquée dans la Ligue catholique. Non systématique, l’exil de religion n’est pas non plus durable car beaucoup d’artistes reviennent en France pour le meilleur et pour le pire : Palissy meurt à la Bastille en 1590 ; plus prudent, Barthélemy Prieur, qui avait abandonné Paris et sa charge de « sculpteur ordinaire » d’Henri III en 1585, ne rentre à Paris qu’en 1594, à la suite d’Henri IV.

Proclamé en 1598, l’édit de Nantes permet aux artistes protestants de redevenir de loyaux sujets d’un roi mécène qui les emploie à Fontainebleau, au Louvre et aux Tuileries. Au xviie siècle, les Du Cerceau, Salomon de Brosse, Jacques Boyceau, Henri et Louis Testelin, Sébastien Bourdon et Abraham Bosse sont employés par le roi et son entourage au point que le temple de Charenton fait office d’« annexe de la cour » (Menna Prestwich). En 1648, les protestants participent activement à la fondation de l’Académie. Pourtant, la position des calvinistes sur les images religieuses que Charles Drelincourt, pasteur de Charenton de 1620 à 1669, se charge de rappeler à sa communauté, aurait dû compromettre la carrière des artistes restés en France ou du moins leur interdire de répondre aux commandes religieuses. Or il n’en est rien. L’un des cas les plus emblématiques de cet âge d’or est celui du calviniste Sébastien Bourdon. Sa carrière permet de relativiser l’exil intérieur des protestants, c’est-à-dire les modifications qu’ils doivent apporter à leur art pour honorer les commandes, y compris religieuses, des mécènes catholiques. Après un long séjour en Italie pendant lequel il risque d’être dénoncé à l’Inquisition romaine, Bourdon revient à Paris où, en 1642, il est notamment chargé de réaliser le May, un tableau que la confrérie des orfèvres offrait chaque année à Notre-Dame. À diverses occasions, il est amené à peindre la Vierge, les saints et même la Trinité. À certains égards, la France constitue même une terre accueillante pour les artistes protestants. En effet, de nombreux peintres flamands rejoignent la « petite Genève » du quartier de Saint-Germain pendant la première moitié du xviie siècle et contribuent notamment au succès des « vies silencieuses » (les natures mortes).

La trêve dure jusqu’aux années 1660. À partir de cette date, les violences ne cessent d’augmenter jusqu’à la révocation de l’édit de Nantes (1685). Dès 1667, les statuts des métiers de la soie lyonnais stipulent que « nul ne peut être reçu Maistre sans être catholique » et, en 1680, le Parlement de Paris interdit que les réformés pratiquent encore l’orfèvrerie. Enfin, le 10 octobre 1681, un texte de Colbert adressé à Lebrun, alors directeur de l’Académie, met définitivement fin à la tolérance : « Le Roy ayant esté informé que les sieurs Tetelin, secrétaire de l’Académie de peinture et de sculpture, Michelin, adjoint-professeur, Ferdinand, Bernard, Rousseau conseillers de l’Académie, Lespagnandell et Ferdinand, académiciens sont tous de la relligion prétendue et réformée, Sa Majesté m’ordonne de faire sçavoir à M. Le Brun qu’elle veut qu’ils soient dépossédez de ces fonctions, et que l’Académie en eslise d’autres en leur place qui soient catholiques. » D’aucuns abjurent ; d’autres s’exilent. Nicolas Eudes, Jacob d’Agard et Jacques Rousseau partent pour Londres, Louis Testelin pour La Haye tandis que Jean Michelin finit sa vie à Jersey.

Il est impossible de dire combien, des 200 000 à 250 000 protestants qui auraient alors fui la France, étaient des artistes. Comme au xvie siècle, l’Angleterre, la Saxe, la Prusse, la Hollande, l’Irlande et Genève constituent les destinations les plus importantes. Dès 1685, le Grand Électeur invite les exilés à rejoindre la Prusse où ils embelliront Berlin et Potsdam tandis que, à partir de 1689, Pierre le Grand cherche à les attirer à Saint-Pétersbourg. Cet exil des talents français vers les villes et les cours des pays voisins contribue beaucoup à la « francisation de l’Europe » que décrit Louis Réau : ancien académicien, le portraitiste Jacob d’Agard est nommé premier peintre des rois de Danemark et de Norvège ; fin connaisseur des palais et des hôtels particuliers français, Daniel Marot est choisi par Guillaume III d’Orange, pour décorer le palais de Het Loo ; chargé en 1685 d’ériger la statue équestre de Christian V sur la place royale de Copenhague, le sculpteur français Abraham-César Lamoureux s’inspire du Louis XIV à cheval que Girardon réalise alors pour la place Louis-le-Grand (actuelle place Vendôme).

Contrairement aux départs du xvie siècle, le Grand Refuge fut sans retour.