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La représentation cartographique de l’Europe à la Renaissance

La redécouverte de La géographie du Grec Ptolémée et sa traduction latine en 1409 eurent une profonde influence à la Renaissance sur la description du continent européen. La première carte de l’Europe, publiée en 1554 par Gérard Mercator, fut à l’origine d’une longue généalogie de cartes, utilisant sources antiques et contemporaines. Au-delà des aspects « progressistes » de ce nouveau modèle de représentation mesuré et projeté, l’Europe comme figure allégorique a également nourri une vaste production cartographique rappelant que les territoires de la carte sont des constructions tout autant physiques qu’intellectuelles.

Abraham Ortelius, « Carte de l’Europe », Civitates orbis terrarum, 1570.

Abraham Ortelius, « Carte de l’Europe », Civitates orbis terrarum, 1570.
Source : Gallica

Prise d’un véritable furor geographicus, l’Europe savante de la Renaissance bénéficie du profond renouveau insufflé par la redécouverte de la Géographie de Ptolémée, texte grec du iie siècle accompagné de 26 cartes régionales, traduit en latin en 1409 avant d’être publié à Bologne en 1477. Au tournant des xve et xvie siècles, la tradition cartographique religieuse, allégorique et non métrique encore en usage à la fin du Moyen Âge, fait alors place à des modes de représentations graphiques séculiers, mesurés et projetés, qui structurent durablement les principes de cartographie scientifique moderne. Les apports sont tout d’abord techniques et descriptifs. La combinaison de cartes à différentes échelles usitée notamment dans la Cosmographia (Anvers, 1545) de Pierre Apian, permet tant de décrire que de positionner diverses entités administratives : païs, comtés, régions, provinces. Dès le milieu du xvie siècle, plusieurs grandes séries d’atlas européens intègrent ces compilations de cartes nationales et européennes. C’est dans ce contexte que paraît la première carte de l’Europe. Datée de 1554, c’est l’œuvre du cartographe flamand Gérard Mercator (1512-1594) qui travaillait alors à un grand atlas de l’Europe dont ne subsiste aujourd’hui qu’un seul exemplaire. L’Europe qu’il décrit est vaste : elle atteint au nord le 75° parallèle, englobant l’Islande au nord-ouest ainsi que le mont Moïse et le désert du Sinaï au sud-est. Elle s’achève à l’ouest le long de la côte Atlantique tandis qu’au sud la bande côtière du continent africain court le long du Maroc occidental, du delta du Nil et des deux Syrtes. À l’est, la carte s’étend jusqu’à l’embouchure de l’Ob et du cours supérieur de la Volga. Pour effectuer cette compilation titanesque, Mercator s’est appuyé sur une multitude de sources tant antiques et modernes : récits de voyages, mémoires d’explorations, cartes contemporaines (dont pour la France celle d’Oronce Fine, publiée en 1638) et points de références ptoléméens (notamment d’Alexandrie, première ville qu’il reporte sur sa carte). Grâce à ce travail, que Mercator décrit comme « laboriosissimum », l’Europe acquiert enfin sa physionomie moderne. L’actualisation des données topographiques et des toponymes lui permet, d’une part, de redresser le continent en corrigeant les distorsions ptoléméennes tout en réduisant, d’autre part, la largeur de la Méditerranée qui reposait encore sur les calculs erronés de Posidonius. Mercator fait également la part belle à la Russie, adjoignant à sa carte des cartels détaillant la configuration, l’étendue et le gouvernement d’une région jusqu’alors rarement figurée. Par ailleurs, son œuvre s’inscrit dans une vaste confluence de travaux cartographiques. Outre la publication en 1570 de la carte d’Abraham Ortelius, une grande enquête cartographique est engagée par les éditeurs colonais, Georg Braun et Franz Hogenberg, à l’occasion de la publication de la série des Civitates orbis terrarum (1572). Leurs nombreux plans, vues et profils urbains « épluchent jusqu’au moindre poil », selon l’expression d’Antoine Du Pinet, la configuration des plus grandes villes d’Europe.

Si le travail de Mercator constitue le point de départ d’une longue généalogie de cartes de l’Europe « en feuille », l’œuvre de promotion géographique du continent revient plus particulièrement aux cartographes hollandais issus des ateliers de Blaeu, Hondius et Van Langren qui vulgarisent, à la fin du xvie siècle, l’usage des globes terrestres. Comme leur construction permet de choisir une coupure géométrique dans le sens des méridiens, elle favorise très efficacement la position de l’Europe par rapport à celle des autres continents. En brisant la continuité de la surface terrestre au milieu du Pacifique, les concepteurs de globe promeuvent dès les années 1570 la centralité de l’Europe, lui donnant ainsi une vocation privilégiée à organiser le monde autour d’elle.

Bien que physiquement circonscrite et mesurée à la fin du xvie siècle, L’Europe reste cependant une entité géographique fragile. Si ses territoires, routes, villes et paysages sont désormais largement précisés, la multiplication des échanges internationaux, notamment américains, favorise, en parallèle, une production cartographique universelle et déjà encyclopédique qui affaiblit tant sa position que son statut. Ce n’est qu’à la fin des guerres de Religion, marquées par la sécularisation de la pensée, que les populations européennes, se définissant jusqu’alors comme chrétiennes par opposition à celles païennes ou infidèles, prennent conscience d’appartenir à une aire territoriale commune. C’est dans ce contexte que sont publiées les premières cartes anthropomorphiques de l’Europe qui donnent « corps » à une entité géographique encore largement abstraite. Ces cartes politiques, dont l’ambition était de rallier l’adhésion du plus grand nombre, font subtilement appel à deux traditions. La première est celle du mythe de la déesse Europe enlevée par Zeus métamorphosé en taureau qui participe d’une volonté de légitimation historique du continent Europe, ici droitement relié à son origine mythologique antique. La seconde est la transcription moderne du concept théo-anthropo-géocentrique de la cartographie médiévale chrétienne, matérialisé notamment par les cartes en TO. Renouant avec les fondements de la cartographie allégorique médiévale, les cartes anthropomorphiques modernes procurent un modèle métaphorique alternatif qui recompose l’anatomie de l’Europe. Le continent, figuré sous la forme d’une reine couronnée ou, plus rarement, de la Vierge lorsque la carte sert la cause catholique, y acquiert, selon Christian Jacob, une présomption de réalité. Positionnant généralement la tête de l’Europe dans la péninsule Espagnole, son cœur en France et sa robe en Europe du Nord, les cartes anthropomorphiques consolident progressivement les contours de l’espace politique européen. Si « La reine Europe » publiée dans la Cosmographie de Munster en 1545 est la plus connue, il s’est inspiré d’un exemplaire plus précoce : celui publié en 1537 par Johannes Putsch, cartographe tyrolien au service de Ferdinand Ier. Largement diffusées notamment grâce aux travaux de Henrich Bünting et de Mathias Quad et Johann Bussmacher, elles connaissent une postérité remarquable dans les dernières décennies du xviie siècle.

L’ensemble de ces dispositifs de mise en espace du continent Europe au xvie siècle, mêlant étroitement exigence scientifique et matrice mnémotechnique, a été fondamental pour stabiliser tant la spatialité géographique que le statut politique et social de l’Europe. Se fondant sur les travaux de leurs prédécesseurs, les cartographes du xviie siècle useront pleinement de ces références, notamment au travers du développement de la géographie historique.