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Genre et Europe

Une histoire genrée de l’Europe, où les rapports entre les sexes sont constitutifs de la définition de l’espace politique, économique et culturel européen.

Responsables éditoriaux : Julie Le Gac et Yannick Ripa.

Femme italienne inspectant les kilts de William MacConnachie et William Boyd dans le Colysée, Rome, 6 juin 1944  Source : Imperial War Museums

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En 1793, le député français Pierre Guyomar (1757-1823) écrit : « Ou retranchez le mot [citoyenne], ou accordez la chose [les droits politiques] ». La figure idéale du citoyen-soldat forgé par la Révolution française, comme la volonté de maintenir la famille en dehors du processus d’individuation des droits – processus caractéristique de la modernité – excluent longtemps les femmes de la citoyenneté en France et ailleurs, malgré l’activisme de mouvements féministes et suffragistes. Mais les hommes le sont également dans les États autoritaires qui  prennent de nouvelles formes au xxe siècle et d’autres exclusions sont fondées sur l’appartenance sociale ou l’origine nationale. Pauvres, colonisés, femmes, les exclu.e.s – ou du moins certains d’entre eux ou leurs représentants –  œuvrent pour leur inclusion, avec des argumentaires toujours fondés sur la dénonciation des inégalités mais des répertoires d’action différents selon les groupes et les époques. Depuis le milieu du xixe siècle, des femmes, pour promouvoir leurs droits, jouent la carte internationale : création d’internationales féministes, action de lobbying auprès des organisations nées après le premier et le second conflit mondial (Société des Nations, Organisation internationale du travail, ONU), militantisme européiste.

Citoyen d’un État démocratique, le sociologue britannique T. H. Marshall définit en 1949 la citoyenneté comme « un statut conféré à ceux qui sont pleinement membres d’une communauté », « égaux par rapport à l’ensemble des droits et des devoirs dont le statut est doté ». Il souligne que le développement des États sociaux transforme profondément la citoyenneté, dont il déclinait trois composantes : civile, politique, sociale. Interrogée sous l’angle du genre, l’articulation de ces trois composantes dessine en Europe une chronologie et une géographie différenciées, opposant un modèle anglo-saxon et nordique – celui de femmes précocement émancipées civilement et politiquement – et un modèle latin où les femmes n’acquièrent que tardivement des droits politiques et restent longtemps subordonnées dans leur vie privée au pouvoir du mari. Selon les contextes et les cultures politiques nationales, les États européens inventent de multiples configurations de répartition des droits politiques, longtemps marquées cependant par la volonté de contenir la poussée des femmes et la peur d’un « déséquilibre » en leur faveur. Quant aux droits sociaux, qui définissent après 1945 la construction de démocraties sociales et visent un principe d’universalité, certains sont parfois accordés aux femmes antérieurement pour des motifs avant tout démographiques (protection de la maternité), et ces dernières, lorsqu’elles ne travaillent pas, restent encore dans quelques pays des ayants droit des conjoints. De leur côté, les actives profitent des emplois induits par les États providence ; « mariées au welfare » selon l’expression de politistes états-uniens, elles sont à la fois pourvoyeuses de services et bénéficiaires d’aides sociales.

Acquérir la citoyenneté mais aussi en user. Les usages de la citoyenneté, notamment politique, sont fortement genrés mais tendent au fil du temps à s’indifférencier. En ce qui concerne l’usage du bulletin de vote, deux exemples sont bien documentés. Dans la république de Weimar, les nouvelles électrices préfèrent les partis conservateurs aux partis social-démocrate et communiste ; ce n’est qu’à partir de 1930 qu’elles tendent de plus en plus à voter nazi, dans la même proportion que les hommes, contribuant ainsi à accélérer l’ascension hitlérienne. Jusqu’aux années 1970 incluses, les Françaises, qui n’obtiennent les droits politiques qu’en 1944, s’abstiennent plus que les Français et votent moins à gauche, contribuant à l’échec de François Mitterrand en 1974. Leur sur-vote à gauche des années 1980 et 1990 et leur refus des extrêmes tendent à se diluer depuis lors.

L’usage du deuxième droit politique – l’éligibilité et donc la possibilité de représenter ses concitoyens – est encore plus fortement genré. Tant que le pouvoir est perçu culturellement comme un attribut masculin, la participation des femmes est contenue par de multiples mécanismes qui varient ici et là ; elle ne peut être que marginale, dans des postes administratifs de second rang notamment et dans les mandats électoraux les moins prestigieux. À cet égard, la part des femmes parmi les élus des chambres nationales, qui a connu des fluctuations, reste variable d’un État européen à l’autre, les pays nordiques étant les plus ouverts à la représentation féminine. Le mauvais score de la France – avant-dernière en Europe devant la Grèce après quarante ans d’exercice de la citoyenneté par les femmes – conduit, dans les années 1990 et non sans débats, au développement d’un large mouvement pour la parité en politique, définie comme l’égale participation des femmes aux assemblées élues. Le rapide succès du mouvement paritariste – modification de la Constitution en 1999 et adoption de la loi du 6 juin 2000 « tendant à favoriser l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives » – place alors la France à l’avant-garde d’un continent qui n’intervient au plus que par le système des quotas sexués. Mais là encore, résistances et compromis conduisent à une loi limitée dans ses effets ; plusieurs fois modifiée, elle ne garantit toujours pas une égale représentation au niveau national. Quant aux États sous influence soviétique avant 1989 – là des assemblées élues largement féminisées ne disposaient d’aucune autonomie –, ils présentent une histoire particulière : l’égalité des sexes, objectif affirmé en régime communiste sans être vraiment réalisé, y est souvent devenue une revendication inaudible et la part des femmes en politique a fortement reculé.

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Depuis la Révolution française, l’Europe a connu trois guerres à l’échelle continentale et de nombreux autres conflits. Loin d’être immuable, la place des femmes et des hommes y a changé. S’est d’abord construite une masculinité nationale, virile et guerrière excluant les femmes du combat. Elles sont néanmoins mobilisées par leur pays pour soutenir « leurs » hommes, participer à l’effort de guerre, faire et élever les combattants des générations futures. Comme tous les civils, elles sont devenues des objectifs militaires, et, parce que femmes, des cibles de la violence sexuelle. Des femmes ont également approché le combat, intégré des formations militaires ou auxiliaires, se sont engagées dans des mouvements de lutte et de résistance. Les guerres coloniales, l’absence de conflit sur le sol de la plupart des pays européens et la sophistication des armements ont affaibli le modèle militaro-viril. Le service militaire a été supprimé par la plupart des pays européens simultanément à la professionnalisation et la féminisation des armées.

Régiment de femmes de Pétrograd au repos, buvant le thé et mangeant, devant leurs tentes. Armée russe, Première Guerre mondiale.

Le féminisme est défini par Florence Rochefort et Laurence Klejman comme la « prise de conscience individuelle et collective de l’oppression spécifique des femmes, accompagnée de la volonté d’instaurer l’égalité des sexes dans certains ou dans tous les domaines à plus ou moins longue échéance ».

Peu après leur naissance au milieu du xixe siècle, les mouvements féministes, émergeant tous dans le cadre des États-nations, s’organisent dans des structures internationales, dont la première est le Congrès international des femmes (CIF) créé en 1888 à Washington. Nombre de féministes du xixe siècle formulent leurs revendications, telles que le droit de s’instruire et d’exercer librement ses talents ou celui de participer aux affaires de l’État, comme des droits humains, c’est-à-dire universels. Relayer leurs revendications dans des structures internationales leur permet de se présenter comme un mouvement mondial pour les droits humains. Les tensions dans les relations internationales et finalement les deux guerres mondiales au xxe siècle constituent un véritable défi pour l’internationalisme revendiqué du féminisme. Depuis les années 1980, dans un monde en voie de globalisation qui favorise les liens multiples et complexes dépassant le cadre de l’État-nation, les réseaux féministes transnationaux se multiplient, reflétant, au regard des objets de lutte, des structures et des supports d’action, une pluralité de féminismes.

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Depuis 1800, le mouvement vers une scolarisation obligatoire et prolongée a des conséquences plus importantes pour les filles que pour les garçons, dans les pays européens ; car, en 1800, l’éducation des filles est considérablement à la traîne par rapport à celle des garçons. Au début du xixe siècle, les écoles sont divisées de manière stricte, à la fois entre les sexes et les classes sociales. L’enseignement primaire s’adresse aux pauvres, alors que l’enseignement secondaire est principalement réservé aux garçons riches. À partir du milieu du siècle, un réseau plus vaste d’écoles permet aux filles de poursuivre leurs études, notamment au sein de programmes à vocation professionnelle ou destinés à former des enseignants. Entre 1850 et les années 1920, de nombreux pays rendent l’enseignement élémentaire obligatoire pour les deux sexes, et des établissements secondaires non mixtes réservés aux filles sont créés. Les mouvements féministes font la promotion de l’éducation des filles, y compris dans les colonies. Les femmes, notamment les religieuses, présentes au sein de « missions civilisatrices » encouragent la création d’écoles dans l’empire et en Europe. À partir de la période de l’entre-deux-guerres, la généralisation des établissements d’enseignement secondaire, ainsi que la disparition des écoles non mixtes constituent les changements les plus radicaux dans les systèmes éducatifs. Après 1945, le nombre d’élèves fréquentant les écoles secondaires connaît une très forte augmentation.

Cours de sciences à l'école Kalvskindet (Norvège), vers 1900, Erik Olsen
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À partir de 1800, l’Europe règlemente la prostitution – postulée uniquement féminine – tolérée car jugée nécessaire à la sexualité masculine. Ce réglementarisme accusé dans les années 1860 d’iniquité par l’abolitionnisme est remis en cause par le développement de la traite des Blanches, toutes des victimes innocentes. Ce « fléau » invite les États à rechercher une solution européenne, voire internationale. Traitée à ce niveau par les organisations internationales (SDN et ONU), la question retrouve une actualité européenne dans le second xxe siècle avec l’afflux des « filles de l’Est ». L’Union européenne tente de répondre au défi posé par la traite, désormais dite des êtres humains, mais respecte la diversité des politiques nationales face à la prostitution et l’éventuelle banalisation des prostitué(e)s en professionnel(le)s du sexe.

Adolphe Willette, Madeleine, Monologue et 9 dessins