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Guerres et traces de guerre

Les conflits des xixe-xxie siècles – guérilla, guerre civile, guerre mondiale – et les traces, matérielles et psychologiques, laissées par les guerres.

Responsables éditoriaux : Corine Defrance, Mathieu Jestin et François-Xavier Nérard.

« Into the Jaws of Death. U.S. Troops wading through water and Nazi gunfire » [Dans les griffes de la mort : les Marines débarquent sous le feu nazi] a été prise au matin du 6 juin 1944 devant Omaha Beach en Normandie.  Source : National Archives catalog
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La guerre est toujours une cause majeure de mouvements de troupes et de populations civiles, faisant de la mobilité une expérience largement partagée. Mais les raisons, les formes ainsi que l’ampleur de ces déplacements en période de guerre varient au fil du temps tout comme le sens et les fonctions attribués à ces derniers. En effet certaines formes de mobilités font partie intégrante des conflits militaires et peuvent être utilisées comme de véritables armes de guerre par les belligérants. D’autres, en revanche, deviennent des instruments de politiques pacificatrices, d’où la nécessité de prendre en considération les périodes de l’après-guerre dans l’analyse du sujet. De même, ces mouvements sont accompagnés ou génèrent des pratiques de gestion particulières à caractère transnational. Naît par exemple, d’abord hors de l’Europe, dans les colonies, l’idée de circonscrire certaines populations déplacées à un espace limité et contrôlé pour une durée déterminée avant que ce concept d’immobilisation temporaire ne soit importé en Europe par la suite.

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Depuis la Révolution française, l’Europe a connu trois guerres à l’échelle continentale et de nombreux autres conflits. Loin d’être immuable, la place des femmes et des hommes y a changé. S’est d’abord construite une masculinité nationale, virile et guerrière excluant les femmes du combat. Elles sont néanmoins mobilisées par leur pays pour soutenir « leurs » hommes, participer à l’effort de guerre, faire et élever les combattants des générations futures. Comme tous les civils, elles sont devenues des objectifs militaires, et, parce que femmes, des cibles de la violence sexuelle. Des femmes ont également approché le combat, intégré des formations militaires ou auxiliaires, se sont engagées dans des mouvements de lutte et de résistance. Les guerres coloniales, l’absence de conflit sur le sol de la plupart des pays européens et la sophistication des armements ont affaibli le modèle militaro-viril. Le service militaire a été supprimé par la plupart des pays européens simultanément à la professionnalisation et la féminisation des armées.

Régiment de femmes de Pétrograd au repos, buvant le thé et mangeant, devant leurs tentes. Armée russe, Première Guerre mondiale.
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L’acte de tuer et le risque de se faire tuer font partie de l’expérience primordiale de la guerre. Les violences de guerre concernent d’abord les combattants (mort, blessures mutilantes), mais leur périmètre est bien plus vaste et concerne aussi les civils : spoliations, faim, formes variées d’humiliations, violences sexuelles ou torture qui peut devenir un véritable instrument de guerre. Ces violences prennent parfois les formes extrêmes de pogroms ou de villages brûlés. C’est à la faveur de la guerre que les génocides sont commis. Mais les civils peuvent eux aussi devenir acteurs de la violence, jugée légitime ou non selon les perspectives. Les violences de guerre suscitent ainsi des émotions fortes chez les combattants et les civils, chez les bourreaux et les victimes. La fin des conflits ne signifie pas pour autant la fin des violences, qui marquent aussi les sorties de guerre. Pas toujours immédiatement identifiées, connues et reconnues, elles engendrent des traumatismes, des cicatrices voire des tabous qui perdurent au cœur des sociétés européennes et affectent profondément la mémoire des conflits

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Les profondes évolutions de la guerre sur la longue durée s’expliquent d’abord par des bouleversements matériels : de nouvelles armes, plus précises, plus létales, provoquent un nombre croissant de victimes et la massification des conflits. Les objets plus banals rythment le quotidien des soldats (de l’uniforme endossé aux simples numéros d’identité, du sifflet des officiers aux objets façonnés) et lient le front et l’arrière (correspondances, colis, jouets). Le conflit terminé, ces objets deviennent les traces les plus tangibles de ce qui s’est passé. Ils permettent l’identification, matérialisent le souvenir. Le développement récent de l’archéologie funéraire et une demande sociale grandissante d’individualisation des victimes conduisent à la redécouverte de ces objets enfouis. Vecteur d’une émotion aussi bien pour les proches que pour les témoins, ils sont exposés et témoignent de l’expérience de guerre. L’objet est enfin une trace symbolique : les décorations fièrement portées ou exposées par les anciens combattants rappellent le sacrifice et l’héroïsme tout comme les objets-monuments ou les collections personnelles ou muséales.

Les conflits – pressentis, vécus directement, ou considérés a posteriori – font l’objet de représentations véhiculées par différents médias : écrits fictionnels ou non, peinture et autres arts plastiques, musique, photographie, cinéma, graphisme, bande dessinée… On peut distinguer le témoignage des écrivains et artistes en guerre de ceux qui le deviennent par la guerre. Au-delà de la diversité générique de ces témoignages, et des caractéristiques spécifiques des conflits représentés, des thématiques plus générales se dégagent : représentations du combat, des corps, de la destruction et des ruines et des émotions. La lecture des représentations se fait aussi en creux : de la censure ou de l’autocensure émergent les zones, fluctuantes, de l’inexprimable. Par leur diffusion et leur réception, ces représentations participent à la construction de récits et de mémoires de la guerre, officiels ou non, parfois marginaux ou contestataires, qui varient dans le temps. Ces représentations font l’objet d’instrumentalisation idéologique ou politique et façonnent ainsi la perception des conflits comme légitimes ou illégitimes.

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La distinction vainqueurs-vaincus s’opérant à l’issue des nombreux conflits qui ont jalonné l’histoire européenne n’est pas stable sur le temps long. La perception que les deux groupes ont de la victoire comme de la défaite n’est en effet pas linéaire. Les postures des uns et des autres se construisent. Les traces mémorielles varient selon les époques. Les figures de vainqueurs et de vaincus évoluent dans leur confrontation aux faits et récits. L’ennemi – absolu ou conventionnel – devient héréditaire, affecté de stéréotypes qui façonnent son identité. L’explication de la défaite est inséparable de la personne du traître et du discours sur la trahison. Il semble donc pertinent de s’interroger sur la défaite, à rebours d’une histoire souvent bâtie sur les victoires, voire sur des défaites transformées en triomphes. Des vainqueurs-héros côtoient des vaincus-martyrs. La capitulation, l’occupation du territoire par l’ennemi appellent la revanche. Les traités de paix, au-delà de leur contenu effectif, sont interprétés diversement par les vaincus et les vainqueurs. Les recompositions territoriales qui en résultent créent des minorités de vaincus chez les vainqueurs.

Lionel Royer, La reddition de Vercingétorix en -52, 1899
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L’étude, à l’échelle européenne, des occupations militaires constitue un champ historique récent. Les cadres de l’occupation, en temps de guerre ou en dehors du temps de guerre, résultent d’un long processus de définition et d’accumulation d’usages juridiques. L’occupation doit être saisie en relation avec les notions connexes d’annexion et d’administration internationale. Il s’agit d’analyser les enjeux, les objectifs, les pratiques, mais aussi le ressenti et la mémoire d’occupation. Les relations entre occupants et occupés, civils et militaires, font émerger des cultures spécifiques.

Les occupations, comme temps limité de transition, soulèvent des questions de souveraineté, d’identité et de circulations des individus. Elles ont des implications militaires, politiques, juridiques, économiques ainsi que sociales et culturelles particulières. Les régimes d’occupation suscitent un large spectre de réactions qui se situent entre collaboration, accommodement et résistance. Les occupations en Europe invitent à la comparaison, à l’analyse des transferts de pratiques, d’expériences et des modes de représentation : dans  l’Europe napoléonienne comme dans celle du concert des nations, des conflits mondiaux et des après-guerres.

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Les fronts de guerre désignent les lignes de position occupées face à l’ennemi. Ils se composent essentiellement des zones de combat et de l’arrière, dont les profondeurs varient selon la dynamique des hostilités. Les fronts peuvent être terrestres, aériens ou navals.

Les progrès techniques du xixe siècle ont profondément modifié l’expérience du front. Les moyens de transports de masse rapides et la transmission immédiate d’informations par télégraphe changent la gestion des opérations, tout comme les liens entre fronts et hinterlands. Dans les guerres menées sur plusieurs fronts – ainsi pour l’Empire allemand durant la Première Guerre mondiale –, les combattants changent fréquemment de front, avec des expériences contrastées qui résultent de la nature très différente des fronts et des populations rencontrées à cette occasion. En parallèle, l’introduction d’armements à longue portée mène à l’abstraction du combat, l’ennemi à abattre devenant anonyme.

Parallèle aux changements affectant le front militaire, le front intérieur gagne de l’importance et aboutit à l’implication croissante des populations civiles dans l’effort de guerre, mobilisées par la propagande politique et idéologique en faveur d’une unité nationale.