Les tournées des Harlem Globetrotters en Europe dans la seconde moitié du xxe siècle

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Résumé 

Considérée comme la meilleure formation de basket-ball au monde au milieu du xxe siècle, l’équipe professionnelle des Harlem Globetrotters, composée exclusivement de joueurs noirs, effectue chaque année, de 1950 à 1962, une tournée mondiale de plusieurs mois qui l’amène systématiquement en Europe. Le propriétaire de la franchise, Abe Saperstein, organise ces tournées pour réaliser des profits en exploitant la popularité de ses joueurs, à l’habileté technique époustouflante. Leur succès conduit le Département d’État à tenter de les utiliser comme des vecteurs de propagande pour l’American Way of Life dans le cadre de la guerre froide culturelle avec l’URSS. Si, pour les diplomates états-uniens, l’excellence de l’équipe constitue la preuve de l’émancipation des Noirs malgré la ségrégation, certains en Europe y voient plutôt la confirmation du caractère raciste de la société américaine.

Affiche de la tournée européenne de basket de 1951, les Harlem Globe Trotters. Source : Musée du basket.
Affiche de la tournée européenne de basket de 1951, les Harlem Globe Trotters. Source : Musée du basket.

En 1950, Abe Saperstein (1902-1966), le propriétaire anglais du club états-unien des Harlem Globetrotters, décide de partir à la conquête du marché européen. Le basket-ball est en effet le seul des trois grands sports produits par la société états-unienne (avec le base-ball et le football américain) à avoir déjà franchi l’Atlantique avec succès. Dès la fin du xixe siècle, la diffusion de la balle au panier en Europe avait été assurée par une organisation religieuse transnationale, la Young Men’s Christian Association (YMCA), dont un des enseignants d’éducation physique, James Naismith (1861-1939), avait inventé le jeu à Springfield (Massachusetts) en 1891. La greffe avait particulièrement bien pris dans les pays baltes et, grâce au relais successif des réseaux paroissiaux catholiques, dans le sud du continent (France et Italie notamment).

L’équipe de basket-ball des Harlem Globetrotters est alors considérée comme la meilleure du monde. Fondée à Chicago en 1927, elle a pour particularité d’être composée exclusivement de joueurs noirs, exclus de facto des ligues professionnelles. Dans l’entre-deux-guerres, les Afro-Américains des villes des Grands Lacs et du nord-est des États-Unis s’étaient approprié ce sport alors essentiellement urbain. Très vite, la renommée des joueurs noirs de playground – les terrains de jeu en extérieur – avait surpassé celle des Blancs des parquets des gymnases, notamment à New York où le tournoi estival organisé dans le quartier noir de Harlem était extrêmement populaire. C’est pour cette raison que Abe Saperstein choisit ce patronyme pour son équipe, afin de bien marquer qu’il s’agit d’une formation composée de Noirs, « Globetrotters » indiquant qu’ils se produiront partout aux États-Unis, mère-patrie du basket-ball. Au cours de leurs pérégrinations, les « Harlem » n’ont de cesse d’affirmer leur supériorité sur les équipes de Blancs qu’ils rencontrent. Ainsi, en 1948 et 1949, ils battent par deux fois les Minneapolis Lakers, l’équipe championne de la National Basketball Association (NBA).

Le projet de Saperstein est d’exploiter la popularité de son équipe dans les espaces où le basket-ball suscite de la curiosité mais reste encore un sport secondaire, notamment l’ouest des États-Unis et l’Europe. Les tournées qu’il organise de 1950 à 1962 débutent toujours au-delà du Mississippi et obéissent au même schéma. Les Harlem Globetrotters affrontent une sélection des meilleurs joueurs universitaires blancs, les College All-Stars, au cours de matchs acharnés. Lorsque, dans les dernières minutes, la victoire est acquise, les Harlem amusent le public avec toute une série de clowneries mettant en valeur leur habileté à manier la balle. C’est dans ce rôle qu’excelle par exemple Reece « Goose » Tatum (1921-1967), qui avait rejoint les Harlem Globetrotters en 1942 après avoir exercé ses talents dans un club de la « Negro League » de base-ball. Une fois arrivées en Europe, les deux équipes recrutées par Saperstein – les Blancs sont alors rebaptisés American All-Stars – rencontrent des formations locales à chacune des étapes avant de se défier de nouveau entre elles.

Au mois de mai 1950, le périple européen débute au Portugal et se poursuit dans six autres pays (France, Italie, Belgique, Suisse, RFA et Grande-Bretagne) ; les 73 matchs disputés en un peu plus de deux mois attirent des dizaines de milliers de spectateurs. En plus des confrontations sportives, les joueurs animent des séances d’entraînement, des clinics, contribuant à l’acclimatation des méthodes de formation technique et tactique états-uniennes. Le succès est tel qu’il retient l’attention du Département d’État, qui décide de faire des Harlem Globetrotters l’un des acteurs importants de la guerre froide culturelle alors en cours. Le secrétaire d’État, Dean Acheson (1893-1971), insiste pour que les tournées bénéficient du soutien logistique du réseau diplomatique du pays, mais jamais qu’elles ne bénéficient de financements gouvernementaux. Il s’agit en effet de montrer qu’une entreprise privée vaut mieux qu’un système sportif étatisé comme il existe en URSS pour favoriser l’excellence sportive. En 1952, Acheson pousse pour que le périmètre des tournées soit élargi, l’Amérique du Sud, l’Asie et l’Australie se rajoutant au programme. La même année, les consulats états-uniens assurent la promotion planétaire du film The Harlem Globetrotters produit en 1951 par la Columbia Pictures. Ponctuellement toutefois, le Département d’État estime nécessaire d’intervenir directement dans le déroulement de la tournée. Le 22 août 1951, il met sur pied une rencontre entre les Harlem Globetrotters et une formation de Boston à Berlin-Ouest, dans le but de concurrencer le troisième festival mondial de la jeunesse qui se tient alors à Berlin-Est et réunit des centaines de milliers de jeunes communistes. Le match se déroule devant 75 000 personnes – la plus forte affluence jamais enregistrée depuis pour une rencontre de basket-ball. Il est marqué par l’arrivée sur le terrain à la mi-temps, à bord d’un hélicoptère de l’armée états-unienne, de Jesse Owens (1913-1980), le quadruple médaillé d’or aux jeux Olympiques de Berlin en 1936. Pour le haut-commissaire états-unien en RFA, John McCloy (1895-1989), le spectacle constitue « une belle publicité pour la démocratie américaine » car il prouve que la minorité noire peut progresser dans la hiérarchie sociale en dépit de la ségrégation.

Néanmoins, l’existence d’un tel club peut à l’inverse être interprétée comme la preuve que le racisme est institutionnalisé aux États-Unis, les Noirs ne commençant à être recrutés qu’au compte-gouttes par les franchises de la NBA à partir de la saison 1950. L’URSS ne s’y trompe pas et, en 1959, à l’issue d’une série de neuf matchs disputés à Moscou dans le cadre de la Détente, Nikita Krouchtchev (1894-1971) décore l’équipe à titre collectif de la médaille de l’ordre de Lénine. De même, en 1955, le sélectionneur national français, Robert Busnel (1914-1991), s’enthousiasme pour le jeu proposé par les Harlem Globetrotters, « la grande école américaine », et notamment par leur meneur : « Lorsque Tatum étend ses bras (des bras de singe et d’un singe que mille générations, par mimétisme, après des millénaires vécus dans la forêt, auraient doté de membres plus longs et plus souples que des lianes), [...] est-il un Inca jouant en son royaume, ou un sorcier africain accomplissant des rites magiques avec une sphère de cuir figurant le soleil ? » La référence à l’Afrique et à l’ensemble du continent américain, et non uniquement aux États-Unis, peut étonner de la part d’un fervent admirateur des méthodes d’entraînement états-uniennes et partisan résolu de l’introduction d’une dose de professionnalisme dans les championnats hexagonaux. En réalité, la valorisation des joueurs noirs, africains-américains au sens littéral du terme, constitue le socle d’une contre-américanisation nécessaire pour légitimer le jeu dans l’espace national français. C’est à cette condition que la greffe du basket peut prendre dans l’Hexagone et que la société française peut s’approprier une pratique qui ne devient pas pour autant un signe d’atlantisme.

Au début des années 1960, les tournées des Harlem Globetrotters connaissent moins de succès, au point qu’elles sont interrompues en 1962. La désaffection du public, aussi bien européen qu’états-unien, s’explique d’abord et avant tout par le fait que l’équipe ne parvient plus à recruter les meilleurs joueurs noirs, désormais engagés directement par les franchises nord-américaines à la fin de leurs études. De ce point de vue-là, le parcours de Wilt Chamberlain (1936-1999), la dernière vedette à avoir porté le maillot des Harlem Globetrotters, est révélateur : héros de la tournée moscovite de 1959, il préfère l’année suivante rejoindre les Warriors de Philadelphie, avec à la clé un contrat bien plus avantageux financièrement. Sur le marché états-unien, la NBA s’impose ainsi comme le championnat de référence, alors qu’en Europe le niveau de jeu des compétitions, mieux structurées, s’améliore sans cesse. À partir de 1967, le public européen peut même commencer à apprécier les qualités des basketteurs états-uniens que les clubs sont autorisés à recruter dans la limite de deux joueurs par formation. En France, ils sont seize en 1968, presque une centaine vingt ans plus tard. En 1990, dans la foulée de l’ouverture d’une filiale de la NBA en Europe, les Harlem Globetrotters reprennent leurs exhibitions sur le vieux continent, en se spécialisant dans le pur divertissement. Ils ont dorénavant perdu le statut de maîtres du jeu qu’ils avaient acquis dans la décennie 1950.