Les systèmes éducatifs européens dans les expositions universelles (1850-1914)

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Résumé 

Le xixe siècle est caractérisé par une diffusion massive de l’éducation dans les sociétés européennes. Des administrations de l’instruction publique nouvellement créées mettent en place des systèmes d’enseignement qui s’adressent à l’ensemble des populations nationales. Les expositions universelles comprennent pendant leur apogée de la seconde moitié du xixe siècle de vastes sections scolaires qui reflètent et promeuvent ce processus d’éducationnalisation des sociétés européennes. Les expositions scolaires constituent des forums où se confrontent les réalisations nationales tout en donnant lieu aussi à des transferts culturels dans le champ éducatif.

La mise en scène l’éducation

Londres 1851, Paris 1855, Londres 1862, Paris 1867, Vienne 1873, Philadelphie 1876, Paris 1878, Paris 1889, Chicago 1893, Paris 1900, Saint-Louis 1904, toutes ces grandes expositions universelles, reconnues comme lieux emblématiques de la modernité du xixe siècle, accueillent aussi de vastes expositions scolaires. C’est à Londres en 1862 qu’une section est pour la première fois spécialement dédiée à l’éducation, idée reprise à Paris en 1867 avec une expansion et une diversification lors des expositions suivantes.

Tandis que tous les niveaux des systèmes éducatifs – des écoles maternelles aux universités et académies des sciences – sont représentés aux expositions, ce sont surtout les enseignements primaire et technique. Les expositions scolaires se composent de différents éléments qui perdurent au cours du xixe siècle. D’abord ce sont les aspects matériels de l’enseignement qui se laissent aisément mettre en scène. Dans les années 1860 et 1870, quand l’enseignement primaire continue de se propager dans les régions rurales, des administrations scolaires reconstruisent sur les sites des expositions de véritables maisons d’école à classe unique et avec logement pour le maître d’école. Puis ce sont des photographies et des plans d’école, ainsi que le mobilier scolaire que les visiteurs peuvent apprécier. Deuxièmement, les expositions scolaires présentent une multitude d’objets pédagogiques : cahiers, stylos, machines à calculer, etc. Troisièmement, les expositions scolaires ressemblent à des bibliothèques où les administrations scolaires et des maisons d’édition privées proposent une littérature pédagogique considérable. Bon nombre de volumes sont spécialement commandés et écrits pour être présentés aux expositions. Finalement, des travaux d’élèves – travaux écrits et objets produits en classes de travail manuel – sont censés démontrer aux visiteurs le succès des méthodes appliquées.

Au-delà des expositions scolaires proprement dites, ces événements permettent la rencontre et l’échange des administrateurs de l’éducation des pays participants. Cela se traduit par l’organisation des premiers congrès internationaux d’éducation qui se tiennent lors des expositions universelles à partir de 1876. Les expositions sont d’ailleurs l’occasion de missions d’études dans des pays étrangers. Les observations sont retenues dans de vastes rapports qui résument l’état de l’éducation dans les pays participants. Par l’échange des matériaux les expositions contribuent aussi à la circulation transnationale de publications pédagogiques, ce qui se traduit souvent par la création de musées pédagogiques conçus comme think tank éducatifs, comme à Paris en 1879.

La presque totalité des pays européens participe aux sections scolaires des expositions universelles, d’un État minuscule comme le Luxembourg jusqu’à l’Empire russe. Mais il y a des différences selon les époques et conjonctures. Tandis que la France est présente régulièrement, l’Allemagne évite la confrontation directe avec son rival d’outre-Rhin après la guerre franco-allemande de 1870, en se tenant complètement à l’écart des expositions parisiennes comme en 1878 et 1889 ou en ne participant pas dans les sections éducatives comme en 1900. Cependant, l’Allemagne investit massivement outre-Atlantique à Chicago et Saint-Louis afin de présenter son système scolaire. Les pays européens ne participent pas seuls aux expositions universelles. Les États-Unis préparent de façon régulière des sections scolaires qui informent sur les derniers développements américains. Mais c’est aussi le Japon qui commence de façon très poussée à fréquenter ces événements après avoir rejoint les réseaux antérieurement exclusivement atlantiques. Ainsi l’Europe éducative ne se conçoit qu’en relation avec d’autres parties du monde.

La circulation transnationale des savoirs éducatifs

Pendant à peu près un demi-siècle, l’apogée des expositions universelles coïncide avec l’expansion extraordinaire de l’éducation en Europe et ailleurs. Le xixe siècle est marqué par un processus que des historiens de l’éducation ont décrit comme l’éducationnalisation du monde. L’éducation apparaît dorénavant comme un moyen d’aborder de nombreux problèmes d’ordre politique, social et économique. Cela paraît d’autant plus pressant que les sociétés européennes traversent des processus de nationalisation, de démocratisation et d’industrialisation. Sur le plan institutionnel, des administrations étatiques mettent d’abord en place des systèmes d’éducation primaire qui visent à scolariser de façon obligatoire l’ensemble des enfants vivant sur le territoire national. Vers la fin du xixe siècle la préparation des classes laborieuses à la vie professionnelle devient un autre enjeu de pédagogisation qui engendre une expansion massive de l’enseignement technique. Même si elles s’adressent en partie à un public national, les expositions scolaires reflètent et promeuvent le processus d’éducationnalisation à un niveau transnational. En permettant le contact direct entre représentants de différents pays et ainsi facilitant des transferts culturels, les expositions jouent un rôle primordial pour la circulation transnationale des idées et pratiques pédagogiques. Des experts de pays en train de préparer des réformes peuvent s’y informer et s’inspirer des modèles étrangers. La préparation des lois scolaires républicaines en France dans les années 1870 est un bon exemple. Ferdinand Buisson se sert d’une mission à l’exposition de Philadelphie pour se familiariser avec l’enseignement primaire outre-Atlantique et rédige un rapport monumental sur le free school system. Deux ans plus tard les experts américains sont reçus avec enthousiasme à l’exposition parisienne de 1878. Cette mise en réseaux et l’accumulation de compétences transnationales lors des expositions contribue à la promotion de Buisson au rang de directeur de l’enseignement primaire d’où il coordonne les réformes républicaines.

Les expositions universelles permettent aussi la mise en scène des réalisations nationales une fois les systèmes éducatifs performants institutionnalisés. Ainsi, à l’exposition de 1900, l’école républicaine française est promue comme faisant dorénavant « partie intégrante de notre patrimoine », tandis que les représentations américaines témoignent de l’arrivée de l’éducation nouvelle et indiquent un écart considérable avec les décennies précédentes. L’Allemagne, en revanche, aux expositions de 1893 et 1904, se vante d’avoir été le premier pays à parvenir à une scolarisation complète de la population infantile et insiste sur l’excellence de ses universités. Dans ce sens les expositions scolaires sont une des arènes où se joue la compétition des sociétés impériales autour de 1900. Les échanges entre experts oscillaient entre ouverture aux idées venant de l’étranger et affirmation de la supériorité de sa propre nation.

Après la Première Guerre mondiale les expositions universelles perdent leur rôle de médium par excellence de la modernité. Les rencontres professionnelles n’y président plus mais cèdent la place désormais à la culture des loisirs. Aujourd’hui des organisations internationales comme l’UNESCO, l’OCDE et la Banque mondiale ont pris le relais quand il s’agit de mettre en relation les divers systèmes éducatifs.