Qu’est-ce que la Communauté européenne ?

Les films éducatifs dans le projet d’intégration européenne depuis les années 1960

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Résumé 

Dès le début du processus d’intégration européenne, un grand nombre de représentants des institutions européennes ainsi que quelques progressistes parmi les spécialistes des sciences de l’éducation cherchent non seulement à favoriser l’idée d’une Europe unie, mais aussi à créer une conscience européenne civile positive. Leur intention est d’accompagner la création d’une Europe économique et politique et celle d’une Europe civile afin de surmonter les rivalités et les hostilités entre les pays. Pour ce faire, ces représentants décident de lancer plusieurs campagnes d’information, d’entamer la réforme des programmes et des manuels scolaires ainsi que de fournir le matériel pédagogique. Dans ce contexte, le support filmique devient l’un des formats les plus privilégiés. En parallèle, un grand nombre de réseaux européens se développent dans le secteur de la télévision et des films éducatifs. Ils produisirent plusieurs films éducatifs au sujet de l’« Europe » dont l’objectif est de mettre en œuvre des approches didactiques innovantes.

Premier programme éducatif télévisé : « Qu’est-ce que la Communauté européenne ? L’Europe après l’union douanière » Canopé, Le réseau de création et d’accompagnement pédagogiques, F/B 1968 ; 29 minutes ; Directeur : Claude Reboul.
Premier programme éducatif télévisé : « Qu’est-ce que la Communauté européenne ? L’Europe après l’union douanière » Canopé, Le réseau de création et d’accompagnement pédagogiques, F/B 1968 ; 29 minutes ; Directeur : Claude Reboul.
Premier programme éducatif télévisé : « Qu’est-ce que la Communauté européenne ? L’Europe après l’union douanière » Canopé, Le réseau de création et d’accompagnement pédagogiques, F/B 1968 ; 29 minutes ; Directeur : Claude Reboul.
Premier programme éducatif télévisé : « Qu’est-ce que la Communauté européenne ? L’Europe après l’union douanière » Canopé, Le réseau de création et d’accompagnement pédagogiques, F/B 1968 ; 29 minutes ; Directeur : Claude Reboul.

Depuis le tout début du processus d’intégration européenne à la fin des années 1940 et au début des années 1950, les représentants des nouvelles institutions intergouvernementales et supranationales comme le Conseil de l’Europe, la Haute Autorité de la Communauté européenne du charbon et de l’acier, l’Euratom et la Communauté économique européenne ainsi que les nations participantes sont confrontés au défi de devoir expliquer les avantages et les bénéfices de ces nouveaux développements à leurs citoyens. En conséquence, ils lancent non seulement des campagnes d’information à caractère politique, mais soutiennent également divers programmes éducatifs pour transférer les nouveaux objectifs européens dans le domaine de la politique éducative et établir dans tous les pays membres un programme unique en histoire, géographie, et dans la matière récemment introduite de l’éducation civique.

Au même moment, les spécialistes des sciences de l’éducation ainsi que les associations d’enseignants et les institutions universitaires comme l’Association européenne des enseignants (AEDE) et l’Institut international des manuels scolaires (Braunschweig), par exemple, se penchent sur les manières de redéfinir et d’améliorer la constitution des savoirs sur l’« Europe », ainsi que sur la question de savoir comment mieux les diffuser. Ils préconisent donc la révision des manuels scolaires et l’utilisation accrue du matériel audiovisuel en classe, et introduisent ces projets au sein de plusieurs réseaux internationaux comme l’UNESCO, l’OCDE et l’Union européenne de radio-télévision (UER). Ces échanges conduisent non seulement à une augmentation de la production de films éducatifs au sujet du processus d’intégration européenne, mais aussi à la mise en place de plusieurs institutions comme le Comité des experts culturels (Conseil de l’Europe), le Working Party on Educational Film (Groupe de travail sur les films éducatifs, Conseil de l’Europe) et le Comité européen de télévision scolaire (Commission européenne) à partir du début des années 1960. De surcroît, le « nouveau » support filmique, en permettant la diffusion innovante de l’information et des savoirs à l’aide du matériel audiovisuel, engendre de nouvelles méthodologies de l’enseignement dont le but est de conduire les élèves à développer leur esprit critique.

Les institutions européennes et leurs activités dans le domaine des films éducatifs

Dès 1954, le Comité des experts culturels du Conseil de l’Europe consacre sa politique culturelle à la promotion de l’idée d’Europe au sein des États membres, et contribue donc au processus d’intégration européenne. Le Conseil de l’Europe a pour intention première la « présentation de l’idée européenne dans les diverses catégories d’école et dans l’éducation des adultes » afin d’améliorer la compréhension de l’héritage culturel européen. Dans ses premières initiatives en matière d’information, le Conseil de l’Europe se concentre spécialement sur le support filmique, puisque ses représentants supposent que les images en mouvement sont particulièrement susceptibles d’« améliorer la compréhension réciproque entre les peuples, et donc d’atteindre les objectifs du Conseil de l’Europe ». Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, dès les années 1920, des pédagogues prônent l’utilisation de films éducatifs puisque le primat de la vision dans les processus cognitifs est devenu un argument majeur dans le domaine des sciences de l’éducation et de la psychologie expérimentale. Par ailleurs, d’autres initiatives et institutions éducatives font également un usage approfondi et réussi du film en tant que média d’information à grande portée (ex : les campagnes contre l’illettrisme de l’UNESCO et le plan de relance européen, avec sa production des films du plan Marshall). Deuxièmement, les représentants européens de films éducatifs mettent en avant l’opportunité de présenter l’histoire de l’Europe de manière innovante en introduisant des symboles visuels, des métaphores et des tropes ainsi que des récits qui insistent sur l’héritage collectif de l’Europe par contraste avec les manuels scolaires plus axés sur l’histoire nationale.

Enfin, en vertu de la facilité de leur reproduction et du réseau déjà existant de distributeurs de films éducatifs, les films sont considérés comme un moyen particulièrement adapté pour informer et instruire les étudiants sur les nouvelles institutions européennes et le processus d’intégration européenne. Par conséquent, le Comité des experts culturels du Conseil de l’Europe aussi bien que les membres du Working Party on Educational Films tentent de promouvoir la coopération européenne dans le domaine des films éducatifs. Ces deux institutions sont convaincues l’une comme l’autre que les défis techniques et organisationnels rencontrés au cours des efforts d’harmonisation d’un système éducatif européen commun et de ses médias doivent faire l’objet d’une coordination à l’échelle européenne, afin que les limites liées aux processus nationaux de prise de décision soient dépassées.

En dépit de l’aspiration à une coopération européenne dans le domaine des films éducatifs dès 1960, les institutions européennes poursuivent la production de leurs propres films d’information. Il faut attendre encore huit années avant la première production conjointe, réalisée dans le cadre d’une initiative du service de l’information de la Commission européenne sous la direction de Rudolf Dumont du Voitel. En 1967, sa sous-branche « Radio, télévision et film » met en place le Comité européen de télévision scolaire en collaboration avec les organisations de télédiffusion belge, hollandaise, française, allemande et italienne. En 1968, le budget financier de ce comité est couvert par la Commission européenne. Il est dès lors en mesure de produire son premier programme télévisé éducatif « Qu’est-ce que la Communauté européenne ? L’Europe après l’union douanière ».

Approches didactiques innovantes

Par contraste avec la perspective historico-politique traditionnelle des programmes et manuels d’histoire-géographie, le Comité des experts culturels du Conseil de l’Europe et le Working Party on Educational Films ont d’autres priorités dans leur quête d’une histoire européenne commune depuis les années 1950. Ils déclarent que l’idée de fonder l’apprentissage et la réflexion scientifique sur la recherche est le « fil conducteur » de l’histoire européenne, à une époque où les récits nationaux conventionnels ont une influence déterminante sur les manuels européens et où l’histoire de la pensée scientifique est traitée au mieux comme une annexe de l’histoire politique. Par conséquent, le Conseil de l’Europe et l’Union de l’Europe occidentale produisent conjointement trois séries de films éducatifs sur : « La géographie physique », « L’histoire de la science moderne », et « Les Européens illustres ». La série « Les Européens illustres », portant sur des figures clé parmi les intellectuels et les spécialistes des sciences de la nature européens tels que Watt, Einstein, Rousseau, Mazzini et Érasme, est doublée en plusieurs langues et diffusée dans les écoles en Grande-Bretagne, en Allemagne de l’Ouest, en France, aux Pays-Bas et en Italie. Les producteurs mettent l’accent sur la créativité et les efforts scientifiques des Européens, leur appel à la tolérance religieuse dans l’esprit de l’humanisme et des Lumières, ainsi que leur appel au militantisme politique. L’ensemble de ces films évitent toute forme de propagande directe en faveur d’une Europe unie mais visent à donner indirectement une idée de la grandeur et de l’importance de l’héritage européen, et de susciter de cette manière un regard positif en faveur de l’Europe. Enfin, au lieu d’insister sur les appartenances nationales, les scientifiques sont présentés comme des Européens qui contribuent à une culture européenne commune du savoir.