La presse pédagogique européenne (xviiie-xxe siècles)

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Résumé 

Avec l’avènement de l’enfant comme être social à part entière, se fait jour en Europe une réflexion sur la pédagogie dont la presse a été l’un des fers de lance. Que ce soit dans les périodiques destinés à la jeunesse, dans la presse familiale ou dans les revues destinées aux professionnels de l’enseignement, c’est dans les feuillets que se sont élaborées, discutées et diffusées, les idées nouvelles concernant l’éducation sous toutes ses formes entre la fin du xviie siècle et le début du xxe siècle, idées dont l’Europe d’aujourd’hui hérite.

Première page de Der Kinderfreund (L’Ami des enfants), Leipzig, 1781, vol. 11.
Première page de Der Kinderfreund (L’Ami des enfants), Leipzig, 1781, vol. 11.
Volume de Noël de l’Aunt Judy’s Magazine for Young People, Londres, 1866.
Volume de Noël de l’Aunt Judy’s Magazine for Young People, Londres, 1866.

L’enfant : nouvel enjeu de la modernité

Dès la fin du xviie siècle, la perception de l’enfant change. De charge, il devient espérance. John Locke fut parmi les premiers à s’emparer d’une thématique qui fera florès chez les philosophes, l’éducation, avec Quelques pensées sur l’éducation (1693). Il avait été précédé en France par Fénelon et son Traité de l’éducation des filles (1687) ; il sera suivi par les actions en faveur des enfants du peuple de Jean-Baptiste de La Salle et, surtout, par Jean-Jacques Rousseau dont L’Émile (1762) vaut synthèse des idées pédagogiques nouvelles.

Les « magasins », traités d’éducation en livraison

C’est dans cette mouvance que naissent les premiers périodiques pour enfants, souvent fondés par des éducateurs : la presse de jeunesse est dès ses origines liée à la pédagogie. L’éditeur anglais John Newberry fait figure de pionnier avec la création de The Liliputian Magazine (1751), une revue novatrice bien qu’éphémère faisant la part belle à des leçons de morale, des récits, des fables, mais également des énigmes, le tout agrémenté de gravures destinées à faire du périodique un objet attrayant. C’est chez son concurrent que Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, alors gouvernante en Angleterre, publie avec succès le Magasin des enfants (1757), prolongé en France par le Magasin des adolescentes (1760). Il s’agit de volumes complets d’éducation, voués à instruire, éduquer et moraliser – trois objectifs que se donne d’emblée la littérature de jeunesse qui émerge au même moment. Leprince de Beaumont est rapidement traduite en anglais (en 1767), en polonais (dès 1768), en russe (en 1774) et même en grec (en 1794). Mais c’est dans l’espace germanique que naissent les premiers périodiques de jeunesse d’ampleur, d’abord avec l’Hebdomadaire enfantin de Leipzig (1772) de Adelung puis, surtout, avec le Der Kinderfreund (1876 à 1882) de Christian Felix Weisse. Le pédagogue allemand inspire le précepteur Arnaud Berquin, lequel n’hésite pas à abondamment puiser dans l’œuvre de son homologue allemand, mais également chez Campe et Christian-Gotthilf Salzmann. Berquin publie ainsi L’Ami des enfants (1782-1783) et L’Ami de l’adolescence (1784-1785). Il est traduit en anglais dès 1783, puis en italien (1788-1789), en espagnol (1792) et en suédois (1808-1810). Le lectorat de ces manuels d’éducation destinés aux enfants des classes aisées est restreint. Les tirages, même s’ils sont mal connus, restent confidentiels au regard de ceux des grands périodiques du xixe siècle. Néanmoins, les revues circulent et perdurent dans le temps : Berquin est abondamment réédité jusqu’au début du xxe siècle. Grâce aux « magasins », différentes pédagogies peuvent circuler à l’échelle européenne.

L’avènement d’une presse de jeunesse diversifiée

La presse de jeunesse connaît un essor sans précédent au xixe siècle. Les périodiques à destination du jeune public, tout en conservant leurs objectifs pédagogiques – instruire, éduquer et moraliser –, mutent pour devenir le fruit de plusieurs auteurs et d’entreprises commerciales lancées par les grandes maisons d’édition.

En Angleterre, les « magazines », selon le modèle inauguré par Leprince de Beaumont, prolifèrent, à l’instar de The Children’s Magazine fondé au début du siècle. Ils deviennent un support d’évangélisation bon marché. Peu à peu, l’offre se fait plus importante et diversifiée. Si ses desseins demeurent pédagogiques, la presse de jeunesse s’ouvre à la volonté de divertir, ce dont témoigne The Children’s Friend lancé en 1824, et nombre de périodiques voyant le jour après 1850 tels The Monthly Packet de Charlotte Mary Yonge ou Aunt Judy’s Magazine de George Bell. Les prix sont bas (6 pence par livraison en moyenne, en une époque qui voit naître les premiers quotidiens à 1 penny) et les entrepreneurs font peu de bénéfices, leur motivation principale étant de dispenser une éducation morale et religieuse. Ils sont alors menacés par le succès des penny weeklies, journaux à sensation pour enfants, bon marché mais de qualité médiocre. Rapidement, le jeune lecteur est attiré par divers concours et cadeaux : l’enfant a un nouveau statut, celui de cible commerciale. C’est particulièrement sensible dans la presse pour demoiselles, laquelle ouvre ses feuilles aux publicités pour les accessoires de mode et autres jouets, en fonction de l’âge des jeunes lectrices ciblées. La même voie est suivie dans la plupart des pays européens.

L’idée que la presse a une fonction éducatrice s’affirme d’autant plus vigoureusement que le lectorat s’élargit et se diversifie, grâce à la meilleure diffusion de l’imprimé dans les sociétés européennes ainsi qu’à l’alphabétisation de la jeunesse, qu’accompagnent les diverses lois scolaires en faveur de l’éducation. En France Pierre-Jules Hetzel marche sur les traces de John Newberry pratiquement un siècle plus tard avec son Magasin d’éducation et de récréation prépubliant nombre des œuvres qu’il édite en volumes en librairie, ceux de Jules Verne notamment. Ces publications ne sont toutefois pas exemptes de prosélytisme et d’idéologie. La Norvège, une fois débarrassée du joug du Danemark en 1814, voit émerger en la personne du républicain mystique Henrik Wergeland un éducateur populaire publiant de nombreuses brochures éducatives ainsi que divers journaux et écrits pour la jeunesse – il témoigne ainsi du lien étroit entre pédagogie et andragogie à l’époque : instruire les enfants et les adultes, surtout des milieux populaires, va souvent de pair. En Italie, le prêtre Jean Bosco crée, en 1869, La Bibliothèque de jeunesse italienne destinée à éditer des œuvres édifiantes. Dans la Russie soviétique, Maxime Gorki fonde, en 1919, la première revue socialiste pour jeunes, Aurore boréale.

Il existe en outre des spécificités nationales. En France, la proclamation de l’enseignement laïque en 1882 et l’avènement d’un lectorat populaire ne sont pas étrangers à l’orientation que prend la presse de jeunesse au début du xxe siècle, faisant la part belle au divertissement et aux histoires en images, ancêtres de la bande dessinée. Le média change alors de visage et prend ses distances avec la pédagogie.  

Vers une presse pédagogique professionnelle

L’expression « presse pédagogique » rassemble des périodiques s’adressant aussi aux adultes, dans lesquels les auteurs débattent des idées et des théories sur l’instruction et discutent des ouvrages pour la jeunesse. On en trouve des exemples précoces, comme The Guardian of Education (1802-1806) de Sarah Trimmer. S’ils visent à former les mères, premières éducatrices des enfants, ces périodiques ambitionnent également de se destiner aux professionnel‧les de l’enseignement, encouragés dans cette voie par un contexte qui voit naître, à la fin du xixe siècle, les sciences de l’éducation.  En conséquence, deux sous-ensembles distincts émergent : la presse d’éducation familiale et la presse d’enseignement, à destination des instituteurs et institutrices.

Les revues pédagogiques professionnelles contribuent dès lors au processus de standardisation des pratiques scolaires, tandis que l’école est désormais obligatoire dans la plupart des pays européens (l’obligation scolaire date de 1739 au Danemark, 1852 en Suède, 1859 en Piémont-Sardaigne, 1881 en France, 1904 en Espagne, 1914 en Belgique et 1920 aux Pays-Bas). À la fin du xixe siècle, l’Europe tend à uniformiser ses méthodes et compare ses diverses déclinaisons nationales grâce, notamment, à l’espace d’information et de débat que permettent les feuillets (songeons, par exemple, à la propagation de l’éducation nouvelle au tournant de 1900, en réponse à une condamnation généralisée du système d’enseignement traditionnel). Des dialogues transfrontaliers s’instaurent et les travaux des grands pédagogues – Johann Heinrich Pestalozzi ou Friedrich Fröbel – sont largement diffusés dans de grandes revues comme L’Éducateur (1866-1880) d’Alexandre Daguet en Suisse romande ou La Revue pédagogique (1878-1943) en France. La presse, sous ses divers aspects – de jeunesse, familiale, pour les enseignant‧es –, a ainsi favorisé l’avènement de la pédagogie comme discipline à part entière, coïncidant avec celui de l’enfant comme être social.