Les Lumières et l’Europe : après l’Empire et l’Église, la fédération et la civilisation

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Résumé 

Après l’échec des modèles universalistes de la chrétienté et de l’Empire mis à mal par les guerres de religion, les divers mouvements désignés comme Lumières contribuent à une redéfinition juridique, culturelle et civilisationnelle de l’Europe. Paix universelle, découvertes scientifiques, cénacles savants et lettrés, essor des empires et des consommations coloniales contribuent à forger un nouveau mode de vie et de rapport au monde. Dans une Europe encore sous l’ordre absolutiste, l’avènement concomitant de l’individualisme philosophique et de la « civilisation » européenne annonce les révolutions politiques comme la vocation des nouveaux empires globaux du siècle suivant.

Carte d’Europe divisée en ses empires et royaumes... dressée par M. l’abbé Clouet, de l’Académie royale de Rouen, Paris, 1776.

Carte d’Europe divisée en ses empires et royaumes... dressée par M. l’abbé Clouet, de l’Académie royale de Rouen, Paris, 1776.
Source : Bibliothèque nationale de France, département des cartes et plans via Gallica

La vision des Lumières sur l’Europe émerge de la longue crise née de la Réforme et de l’épuisement des projets universalistes qu’incarnent chacun l’Église et l’Empire. Après les guerres de religion, qui ont mis à mal l’unité de la chrétienté, et l’échec des empires et monarchies « universelles » (empire germanique, Espagne, bientôt la France) à imposer leur loi, le constat d’une impossible unité religieuse ou politique du continent s’impose au mitan du xviie siècle. Si la question des origines et du déroulement du phénomène est appelée à rester perpétuellement en débat, l’apparente conjonction d’événements comme les grandes découvertes, les progrès scientifiques, les premiers questionnements de l’universalisme européen, enfin le sécularisme naissant qui sape la puissance spirituelle des Églises dans les sociétés à la charnière du xviiie siècle, semble ouvrir une nouvelle ère, juridique, civilisationnelle et culturelle dans la définition de l’Europe.

Après sa définition géographique héritée de l’Antiquité, l’unité religieuse de la chrétienté célébrée au Moyen Âge, puis sa reformulation dans un espace de circulations intellectuelles et d’idéaux universalistes incarnés par la république des lettres à la Renaissance, l’Europe connaît une refondation intellectuelle illustrée tout d’abord à travers les multiples projets de paix perpétuelle qui courent tout au long du siècle, parmi lesquels ceux de l’abbé de Saint-Pierre (1713), de Jean-Jacques Rousseau (1761) ou d’Emmanuel Kant (1795). Après tout, le siècle s’ouvre, avec le traité d’Utrecht (1713) qui clôt la guerre de succession d’Espagne (1701-1713), par l’affirmation d’une respublica christiana à l’échelle du continent, dont les membres s’obligent mutuellement à des usages policés et normés. Ces projets entendent dessiner une Europe politique nouvelle, entendue comme un cénacle d’États, une association fédérative fondée par contrat dont le principe est le dialogue – le « concert » – permanent et l’arbitrage pacifique des conflits. Alors que les monarchies renforcent leur autorité, et que rivalités dynastiques et conflits coloniaux demeurent une permanence durant tout le siècle, le spectre de la monarchie universelle hante encore l’Europe. L’idéal de la paix universelle, s’il demeure un leitmotiv, est encore rarement formulé sur un continent et dans un siècle qui connaissent près de cinquante années de guerre générale, étendue aux théâtres américain, africain et asiatique des empires coloniaux. Guerre de succession d’Autriche (1740-1748), guerre de Sept Ans (1756-1763), guerre d’indépendance américaine (1776-1783) : la guerre mondiale des Européens est sœur de l’idée de paix perpétuelle.

L’Europe des Lumières est également celle des sciences et de la révolution scientifique qui agrègent autant les héroïques figures de Newton, Euler ou Lavoisier que les sociabilités nouvelles et continentales des académies et des cercles savants. À la fin du xviiie siècle, cette révolution des sciences et des sociabilités prend une ampleur nouvelle, technique, industrielle et économique, bientôt à l’échelle du continent. Le bouleversement des consommations est précédé par celui des produits coloniaux importés par les compagnies commerciales des empires européens ; et cela au prix d’une économie d’exploitation des ressources et des hommes des mondes lointains contre laquelle s’insurgent Montesquieu et les abolitionnistes. Coton des Indes, tabac de Virginie, sucre des Antilles deviennent des objets de consommation presque courante et, derrière les ombres de l’esclavage, se profile une ouverture sans précédent de l’avidité des Européens au monde, qui fait écho aux découvertes de Cook ou de Bougainville. Ces merveilles et cette ouverture au monde ne sont réservées qu’à une élite, essentiellement urbaine : un homme sur trois à peine sait lire, et les inégalités restent la norme.

Les Lumières voient également l’avènement d’une figure sinon inédite, du moins désormais célébrée avant d’être érigée en dogme : l’individu, rationnel, critique et doté de droits naturels inaliénables, sur les contours et le contenu desquels John Locke, Hume, Voltaire, Rousseau, Kant ou Diderot ne cessent d’écrire et de débattre. Droit à la vie, à la protection, à la liberté de mouvement, d’opinion ou de religion, à la propriété surtout : l’Europe des Lumières forge ici une grammaire des notions et des droits que les révolutions de la fin du siècle claironnent avec emphase. Dans Des délits et des peines (1764-1766), l’Italien Cesare Beccaria, s’il reprend des arguments déjà anciens, formule ce programme sous un jour nouveau pour l’appliquer au droit pénal, en soumettant le système judiciaire aux principes de la raison et en lui assignant la mission de préserver le contrat social. Quelques salons et une opinion publique naissante s’en font finalement parfois l’écho. Mais malgré quelques téméraires essayistes, femmes, enfants et esclaves sont exclus de ces droits. La figure emblématique du philosophe, héraut de la liberté, n’en ressort pas moins écornée par la tentation récurrente de n’être qu’une éminence grise au service du prince et de la promotion d’une rationalité politique jugée plus juste parce que plus efficace : du prince absolu au despote éclairé, le pas est rapidement franchi pour un Voltaire ou un Diderot. Dans une Europe politique où, de Gibraltar à l’Oural, le modèle politique dominant reste celui de la monarchie absolutiste, le prétendu et équivoque « modèle » anglais célébré par Voltaire et Montesquieu, celui d’un régime qui n’est pas encore parlementaire et d’une société beaucoup moins libérale qu’on ne veut le croire, fait souvent office de commode miroir, de parallèle ou de repoussoir.

Face à l’irréductible réalité d’une guerre de tous contre tous et d’une histoire générale du continent marquée du sceau de la décadence des empires et des mœurs, pointe enfin la tentation de définir l’Europe comme une civilisation. Voltaire, dans ses contes et l’Essai sur les mœurs (1756), souligne les errances de l’esprit et des mœurs dans l’histoire universelle : le seul progrès, équivoque, ne se manifeste dans les arts et les sciences. Derrière l’ironique comparaison de l’Europe avec les mœurs et les cultes de l’Inde, de la Chine ou des Tartares, se cache une méthodologie de la relativisation. Le Robinson Crusoé de Defoe (1719), les Persans de Montesquieu (1721), le Gulliver de Swift (1726) apportent chacun leur pierre à cette provincialisation de l’Europe. Innovation propre aux Lumières, née de la plume de Mirabeau père (L’Ami des hommes, 1756), le terme « civilisation » désigne rapidement le processus collectif d’émergence de l’humanité hors de la barbarie, avant que de désigner son but et sa conclusion : l’état civilisé. Importé dans le monde britannique avec des figures comme Adam Ferguson, John Millar ou Adam Smith, le mot prend, sous la plume de l’abbé Baudeau (1766), une assignation fondamentalement européenne : la tentation est grande de ne voir de « véritable » civilisation qu’en Europe. Conjuration des affres de la décadence et de la barbarie, le néologisme « civilisation » cristallise un discours progressiste qui sécularise la figure de la providence et assigne au continent sa mission universelle de rayonnement et de domination. Derrière l’étendard commode se cachent cependant de cruelles distinctions sur les valeurs comparées des cultures d’Europe, comme sur l’infériorité des nouveaux mondes et des peuples dont ils prennent possession. La guerre des civilisations fait rage et génère tous les lieux communs de l’ère positiviste du siècle à venir : supériorité jaugée à la seule aune des progrès scientifiques, théorie et hiérarchie des races, mission civilisatrice de l’Europe qui annonce le colonialisme le plus impavide, sortent tous armés de la matrice de la civilisation européenne que forgent les Lumières.