L’Europe des extrêmes droites

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Résumé 

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les extrêmes droites, exsangues et discréditées, peinent à constituer des réseaux pérennes de solidarité. Ce n’est vraiment qu’à partir des années 1960 que le combat nationaliste est envisagé à l’échelle européenne, pour dénoncer à la fois l’« Europe de Yalta » reléguée derrière les puissances américaine et soviétique, et l’Europe du Marché commun qui dévalue le rempart nationaliste contre la subversion marxiste. Les groupes et partis d’extrême droite multiplient les contacts et rencontres informelles, et dès les années 1970 sont établies des listes communes pour les élections européennes. Les tentatives pour créer un groupe au Parlement européen prennent fin au début des années 1990, alors qu’émergent de nouveaux acteurs. Ces formations mobilisent l’électorat d’extrême droite autour des thèmes de l’immigration, du multiculturalisme et surtout, depuis les années 2000, de l’Islam. La rencontre des leaders de l’extrême droite européenne à Milan, en 2016, renverse d’ailleurs la stratégie de « normalisation » à laquelle aspiraient les principaux partis d’extrême droite européens.

Tract électoral du Movimento Sociale Italiano, 1975.
Des militants d’extrême droite identitaires autrichiens lors d’une manifestation anti-migrants à Vienne. Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Demonstration_against_Morten_Kj%C3%A6rum_in_Vienna.jpg

Tract électoral du Movimento Sociale Italiano, 1975.

Les extrêmes droites européennes sortent exsangues et durablement discréditées du second conflit mondial. Durant les années d’après-guerre, elles peinent à se relever du traumatisme de la défaite de 1945. L’Italie fait toutefois exception dans ce paysage politique hostile aux forces nationalistes. Dès 1946, un parti qui se réclame ouvertement du fascisme y est créé : le Movimento sociale italiano. Isolé politiquement, celui-ci se tourne dès le début des années 1950 vers les extrêmes droites européennes pour tenter de créer une « Internationale noire ». Plusieurs projets – dont le Mouvement social européen (MSE) de Maurice Bardèche – se succèdent, mais tous achoppent, minés par les conflits personnels, les divergences idéologiques et stratégiques, et le manque de moyens. Ces rencontres permettent toutefois de nouer des contacts et de constituer des réseaux militants de solidarité régulièrement réactivés dans les décennies suivantes.

L’Europe des nationalistes : refus de l’ordre de Yalta, défense de l’homme blanc et lutte contre la subversion marxiste (1945-fin des années 1970)

Le nationalisme connaît dans les années 1960, en Europe, une mutation fondamentale : le combat nationaliste est désormais envisagé à l’échelle européenne. Maurice Bardèche défend la constitution d’une Europe nationaliste qui permettrait aux nations européennes de retrouver leur puissance perdue en 1945 au sein d’un « Empire d’Europe ». Le tableau repoussoir de l’« Europe de Yalta » structure la vision du monde et détermine l’analyse géopolitique des groupes proches du nationalisme-révolutionnaire. Ceux-ci en appellent ainsi à un réveil de l’Europe pour défendre l’homme blanc qui serait, dans le contexte de la décolonisation, menacé par un « nouveau Poitiers ». Ils dénoncent en outre le caractère technocratique de l’Europe du Marché commun et défendent la création d’une Europe des nationalismes, « rempart politique de l’Occident ».

Les échanges idéologiques suivis entre les extrêmes droites européennes s’accompagnent de rencontres régulières tout au long des années 1960 et 1970 entre dirigeants des groupes et partis qui ont fait de l’Europe leur horizon politique. En 1969, le MSE et la revue portugaise Vanguardia réunissent à Rome de jeunes militants d’extrême droite originaires de toute l’Europe afin de coordonner les actions propagandistes et activistes des jeunesses nationalistes pour défendre l’Europe contre la subversion marxiste. Au début des années 1970, le mouvement français Ordre nouveau fait sien le slogan « Europe libère-toi » et en appelle à la formation d’une Europe nationaliste. Les groupes et partis d’extrême droite multiplient les contacts et rencontres informelles, alors que le MSE constitue pour les extrêmes droites européennes un mythe politique. En 1978, le Movimento sociale italiano (MSI), Fuerza nueva et le Parti des forces nouvelles présentent une liste commune aux élections européennes. L’Eurodroite, lancée en réponse à l’Eurocommunisme, souhaite la formation d’une Europe troisième voie, libre des « idéologies matérialistes », du « communisme athée », de « l’hégémonie financière nord-américaine et de l’impérialisme militaire soviétique ». Si elle ne rencontre pas le succès électoral escompté, cette première expérience d’alliance constitue un précédent.

Une Europe national-populiste ? (début des années 1980-temps présent)

Les années 1980 sont marquées par l’institutionnalisation des relations entre les extrêmes droites européennes qui tentent, à partir de 1984, de créer un groupe au Parlement européen. Le Front national (FN), qui connaît en France ses premiers succès électoraux et fait ainsi figure d’exemple pour ses homologues européens, constitue avec les Italiens du MSI et les Grecs de l’EPEN – l’Union politique nationale fondée par Georgios Papadopooulos – le groupes des droites européennes (GDE). Toutefois, les divergences idéologiques et stratégiques ne permettent pas la pérennisation de cette expérience qui, après de multiples recompositions, prend fin en 1994. Alors que le FN conçoit l’Europe comme une communauté de civilisation, la période est marquée par une radicalisation du discours antisystème de l’extrême droite qui s’exprime notamment à la faveur du référendum français sur le traité de Maastricht en 1992.

La fin des années 1980 et le début des années 1990 constitue ainsi une période de basculement : elle voit l’émergence de nouveaux acteurs qui renouvellent partiellement l’offre politique et les thèmes mobilisateurs portés par l’extrême droite. Dans un contexte nouveau marqué par l’éclatement du bloc communiste, le délitement du capitalisme industriel et l’accentuation de la crise économique, plusieurs partis d’extrême droite – notamment le FPÖ de l’Autrichien Jorg Haider en 1989 puis le MSI-Alleanza Nazionale en 1994 – accèdent aux plus hautes charges de l’État en participant à des coalitions gouvernementales. À la critique de la construction européenne présente dans le discours d’extrême droite depuis la signature des traités de Rome, viennent s’ajouter le refus des effets de la globalisation économique et le repli sur la défense des valeurs traditionnelles. Les formations national-populistes professent ainsi un discours xénophobe, raciste et sécuritaire. Elles dénoncent l’immigration et le multiculturalisme, menace supposée pour l’identité nationale et/ou européenne, et, dans les années 2000, font de la lutte anti-Islam l’un de leurs thèmes centraux. Dirigées par des leaders charismatiques, pourfendeurs de l’« establishment » et du parlementarisme, défenseurs autoproclamés des « petits » contre les « gros », elles rencontrent un écho important en Europe, notamment auprès des catégories les plus touchées par les mutations de la société post-industrielle.

Au-delà de leur diversité idéologique et de dynamiques nationales aux temporalités différentes, ces organisations parviennent, durant les années 2000-2010, à répondre aux aspirations d’une partie des sociétés européennes et à rassembler un large électorat. La ligue du Nord en Italie, le FPÖ autrichien, le Front national en France, le Vlaams Blok – Belang flamand, le Parti du progrès norvégien, le Parti de la liberté néerlandais s’imposent ainsi comme des acteurs importants de la vie politique européenne. En 2002, la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle en France est un choc et un tournant. La rencontre des leaders de l’extrême droite européenne en février 2016 à Milan, qui rassemble le FN, la Lega Nord mais également des Italiens de Casa Pound, des représentants allemands de Pegida et des néo-nazis grecs d’Aube dorée, bat en brèche la stratégie de « normalisation » à laquelle aspirent les principaux partis d’extrême droite européens. Il n’en reste pas moins que pour Marine Le Pen, « une nouvelle Europe est née à Milan ». En 2019, plusieurs partis d’extrême droite sont au pouvoir à travers l’Europe, dont la Ligue, en Italie, avec Matteo Salvini.