Message d'erreur

Deprecated function : Methods with the same name as their class will not be constructors in a future version of PHP; mPDF has a deprecated constructor dans include_once() (ligne 38 dans /sites/ehneweb/www/web_dico/sites/all/modules/contrib/print/print_pdf/lib_handlers/print_pdf_mpdf/print_pdf_mpdf.module).

De la castration thérapeutique à la vasectomie contraceptive

-A A +A
Résumé 

Après la disparition des castrats des scènes lyriques, la castration ne demeure en Europe au tournant du xxe siècle qu’une thérapeutique abhorrée ou un acte rituel marginal. Mais dans l’entre-deux-guerres, différents usages de la vasectomie sont expérimentés et se développent dans le champ médical. Dans les années 1920, l’Autrichien Steinach en fait une célèbre technique de rajeunissement du corps masculin. En parallèle, la vasectomie est employée à partir de 1928 en application de lois eugénistes qui prétendent régénérer le corps social. Au même moment, l’opération est pratiquée de manière discrète et même clandestine dans un certain nombre de pays européens en tant que méthode anticonceptionnelle. Tandis que seul ce dernier usage perdure après la Seconde Guerre mondiale, la lenteur de la légalisation et de la diffusion de la stérilisation masculine volontaire dans certains pays souligne encore aujourd’hui le rapport complexe qu’entretiennent virilité et stérilité.

Photographies avant et après l’opération de Steinach.  Peter Schmidt, Conquest of Old Age, Londres, Routledge, 1931.
Brochure en faveur de la stérilisation masculine : Vasectomie. Amour sans conséquences. Une réalité à conseiller à tous, Valence, Solidaridad obrera, 1933.

(2 photos)
Photographies avant et après l’opération de Steinach.
Source : Peter Schmidt, Conquest of Old Age, Londres, Routledge, 1931.

Après deux siècles de triomphe des castrats sur les scènes lyriques, l’Europe voit disparaître à partir de 1830 une pratique devenue incompatible avec l’impératif social et politique de dichotomie des sexes qui marque le xixe siècle. La castration devenue honteuse est source d’une angoisse profonde pour les hommes qui doivent néanmoins s’y résoudre pour des raisons médicales (lèpre, tuberculose ou goutte). Les chirurgiens, qui considèrent les risques psychiques de la disparition des testicules plus graves que les effets physiologiques de l’opération, font parfois – c’est le cas en France – usage de postiches pour préserver le sentiment de virilité des patients. 

De nouvelles techniques thérapeutiques, dont la vasectomie – section et ligature des canaux déférents –, font tomber la castration en désuétude et, après 1900, elle n’est que marginalement pratiquée en Europe dans le cadre de mesures médico-administratives et de traitements psychiatriques. De ce fait, la castration rituelle encore pratiquée par les Skoptzy (secte de vieux croyants russes créée dans les années 1750, qui s’étend à la Roumanie à partir de 1820) attire des chercheurs en sciences médicales ou sociales jusqu’aux années 1930 : ils sont les derniers témoins d’une forme révolue de masculinité et leurs caractères physionomiques, psychologiques et sociologiques interpellent. L’auscultation des derniers castrats d’Europe est paradoxalement une voie d’exploration du corps masculin dans une période où l’endocrinologie – l’étude des hormones – n’en est qu’à ses balbutiements. 

À la suite des expérimentations de Charles Brown-Séquard (1817-1894) sur les injections d’extraits testiculaires, des médecins consacrent leurs travaux au rôle des testicules et des ovaires dans la production des sécrétions internes (hormones). Les recherches associant communément vitalité et virilité s’intéressent tout particulièrement au testicule. Ainsi, les théories que le Pr Eugen Steinach (1861-1944) développe à Vienne dans les années 1910 à partir de l’étude de la castration confèrent aux produits tirés du testicule des vertus régénératrices inégalables. Il met alors au point un procédé opératoire pour stimuler les caractères associés à la virilité : empêcher la production de sperme permettrait d’accroître les bénéfices d’une production hormonale mâle encore méconnue (la testostérone n’est isolée qu’en 1935). Sous le nom d’opération de Steinach, la vasectomie devient ainsi une célèbre méthode de rajeunissement pratiquée dans toute l’Europe. En parallèle, une autre technique opératoire fondée sur les prétendues vertus revitalisantes du testicule se développe. Serge Voronoff (1866-1951), alors directeur du laboratoire de chirurgie expérimentale au Collège de France, procède à des transplantations de fragments de testicule du singe à l’homme. Une clientèle internationale très fortunée lui permet d’ouvrir deux cliniques spécialisées, l’une à Paris, l’autre sur la Côte d’Azur. Mais le succès est de courte durée et les hormones de synthèse détrônent définitivement les greffes testiculaires au milieu des années 1930, comme elles font perdre son prestige à l’opération de Steinach.

Durant l’entre-deux-guerres, la vasectomie est aussi employée dans le cadre de projets eugénistes. Des lois imposant la stérilisation sont adoptées en Europe entre 1928 et 1938, dans plusieurs pays démocratiques (canton de Vaud en Suisse, Danemark, Suède, Finlande, Norvège, Estonie, Islande) mais surtout en Allemagne où le régime nazi fait adopter la loi du 14 juillet 1933 entraînant la stérilisation de 400 000 personnes. Les femmes sont les plus touchées, mais de nombreux hommes sont aussi vasectomisés en raison de leur origine, de leur handicap, de leur hérédité ou de leur classe sociale. Pour ces derniers, les conséquences physiques et psychiques de l’opération ne sont aucunement questionnées car leur virilité est d’emblée considérée comme disqualifiée.

La large diffusion de la vasectomie en tant que méthode thérapeutique et eugéniste favorise aussi son développement comme méthode contraceptive. Ces différents usages sont parfois confondus. Lors des congrès de la Ligue mondiale pour la réforme sexuelle [Weltliga für Sexualreform], initiée par Magnus Hirschfeld (1868-1935) à partir de 1921, les participants débattent des trois visées de la vasectomie. À l’instar du sexologue australien installé à Londres Norman Haire (1892-1952), président de cette ligue et membre de la Société britannique d’eugénique, des médecins font valoir la légitimité scientifique de l’opération de Steinach pour procéder à des stérilisations de convenance, qui se font aussi en dehors des cabinets médicaux. Les premières vasectomies clandestines connues ont lieu en Autriche en 1927. À la fin des années 1920, un réseau très organisé comprenant notamment des médecins, s’organise depuis les milieux anarchistes à Vienne et à Graz et permet de stériliser des centaines d’ouvriers volontaires. Une Ligue de propagande et de défense en faveur du droit à la vasectomie [Propaganda- und Verteidigungsliga für das Recht auf Vasektomie] se crée en 1930, alors que des procès ont lieu en Autriche à partir de 1929. En France, l’arrestation d’opérateurs à Bordeaux en avril 1935 donne lieu à l’« affaire des stérilisations ». La presse témoigne de la controverse que suscite la stérilisation d’hommes considérés comme sains de corps et d’esprit. Leur acte est perçu comme intentatoire aux normes de la virilité et aux intérêts de la patrie. En Autriche comme en France, les opérateurs sont condamnés à des peines de prison ou des travaux forcés – la stérilisation étant assimilée à la castration – mais les stérilisés volontaires ne sont pas poursuivis. La pratique est plus discrète mais avérée dans les milieux anarchistes, qui sont particulièrement sensibles aux thèses néomalthusiennes, dans d’autres villes de France mais aussi d’Espagne, de Belgique et de Suisse.

Après la Seconde Guerre mondiale, dans nombre de pays européens ayant auparavant adopté une législation eugéniste, la vasectomie reste employée de manière autoritaire à l’encontre d’hommes considérés comme déficients ou handicapés. Par ailleurs, elle devient une méthode courante de stérilisation dans les années 1960 et 1970 dans les pays dits du tiers monde (notamment en Inde, au Bangladesh et en Chine) et se développe librement aux États-Unis et en Australie. Elle demeure en revanche illégale dans la plupart des pays européens, où des filières s’organisent au niveau international pour contourner l’interdiction. Ainsi, le groupe Jeunes Libertaires organise des opérations en Suisse depuis la France. En Grande-Bretagne, l’Association pour le planning familial (Family Planning Association, créée en 1930) ouvre la première clinique de vasectomie à Cardiff en 1968, quatre ans avant que l’opération ne soit pleinement légalisée. La première campagne légale de promotion de la vasectomie lancée par le centre Marie Stopes en 1976 s’affiche dans la presse masculine, et la méthode est couramment proposée aux couples comme choix contraceptif. Aux Pays-Bas, le personnel paramédical a le droit de procéder à des vasectomies dès les années 1970, ce qui contribue à la banaliser largement. 

En France, la situation est tout autre. En 1974, tandis que les hommes sont encore contraints de se rendre à l’étranger pour être opérés, la dépénalisation de l’avortement encourage la revendication de l’accès libre à la stérilisation masculine et un texte intitulé Nous sommes vasectomisés. Manifeste pour la stérilisation masculine est rédigé sur le modèle du manifeste des 343 dans le but de créer une association pour une contraception libre, qui en réalité ne verra pas le jour. Un an plus tard, la Fédération anarchiste, empreinte d’une pratique d’opérations illégales qui n’a pas cessé depuis les années 1950 parmi les libertaires, organise les premières assises de la vasectomie. Ce n’est pourtant qu’en 2001 que la stérilisation à visée contraceptive est légalisée en France, douze ans après l’Espagne, quand vingt-cinq centres spécialisés existent déjà en Angleterre et au pays de Galles. En 2018, alors que l’Allemagne compte par exemple 50 000 vasectomies par an, la France, avec moins d’1 % d’hommes stérilisés, demeure marquée par une très forte inégalité de genre dans la répartition des charges contraceptives.