Lectrices et lecture féminine en Europe

xixe-xxie siècles

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Résumé 

Dans l’Europe chrétienne, l’apprentissage de la lecture et l’accès aux livres ont longtemps été réservés à une petite élite en majorité masculine. Au début de l’époque contemporaine, avec le décollage de l’alphabétisation dans la plupart des pays européens, le lectorat se féminise. Outil de savoir, la lecture représente pour beaucoup de femmes un pas vers l’émancipation. Mais au xixe siècle, les pratiques de lecture révèlent de nombreuses inégalités de genre : celles des femmes, dont il faut préserver la morale, sont particulièrement surveillées. Il faut attendre le tournant du xxe siècle, l’accès des femmes aux études supérieures et l’apparition d’une culture de masse pour que les mentalités évoluent. Aujourd’hui, le rapport au livre est complètement inversé : l’univers du livre est généralement considéré comme féminin et ce sont les femmes qui, en Europe, lisent le plus.

Georges Croegaert (Belgique, 1848-1923), La Lecture, 1890, huile sur toile, Musée Carnavalet, Paris. © Carnavalet/Roger-Violet.
Georges Croegaert (Belgique, 1848-1923), La Lecture, 1890, huile sur toile, Musée Carnavalet, Paris. © Carnavalet/Roger-Violet.
Vue de la bibliothèque Marguerite Durand à la mairie du Ve arrondissement entre 1936 et 1940. La bibliothèque Marguerite Durand, spécialisée dans l’histoire des femmes, des féminismes et du genre, a ouvert ses portes en 1932. © Bibliothèque Marguerite Durand.
Vue de la bibliothèque Marguerite Durand à la mairie du Ve arrondissement entre 1936 et 1940. La bibliothèque Marguerite Durand, spécialisée dans l’histoire des femmes, des féminismes et du genre, a ouvert ses portes en 1932. © Bibliothèque Marguerite Durand.

Au début du xixe siècle, alors que le monde du livre connaît de profondes transformations (progrès techniques, meilleure diffusion), les femmes participent à cette « révolution » de la lecture. Cela s’explique par le décollage, lent et inégal, de l’alphabétisation féminine : plus élevée dans l’Europe du Nord et protestante (Danemark, Finlande, Prusse), elle avoisine les 25 % en France au début du siècle. À l’inverse, en Europe orientale, toute la population, femmes comme hommes, est quasi analphabète.

Partout néanmoins, des disparités entre les pratiques de lecture des femmes et des hommes perdurent. En terre catholique comme protestante, dans les petites écoles ou les sunday schools qui accueillent les jeunes enfants, les filles apprennent à lire, de manière rudimentaire, plutôt qu’à écrire. Elles doivent savoir lire et réciter les prières usuelles, et peuvent se contenter de livres de piété (Bible, Vies de saints, Imitation de Jésus-Christ, etc.). Elles sont rarement encouragées à poursuivre l’étude, car la figure de la grande lectrice est déviante. En l’absence de contrôle, on craint de former des précieuses ou blue-stocking [bas-bleus] ou, à l’opposé, des sorcières et des possédées, qui s’approprieraient le contenu des livres de manière erronée ; en 1801, le pamphlétiste français Sylvain Maréchal (1750-1803) publie un provoquant Projet d’une loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes.

Certains milieux sociaux, comme la noblesse, sont plus favorables à l’éducation littéraire des filles. À la faveur des Lumières et du romantisme naissant, quelques femmes très lettrées en Allemagne, en Italie ou en France occupent un statut à part. Ces salonnières, grandes lectrices qui souvent prennent la plume, alimentent les débats sur les nouveautés littéraires dans leurs correspondances et leurs salons. Celui de Germaine de Staël (1766-1817), à Coppet en Suisse, devient une véritable plaque tournante de l’Europe littéraire, tout comme le salon de la Berlinoise Rahel Levin-Varnhagen (1771-1833). À l’opposé de l’échelle sociale, l’acquisition d’une culture littéraire semble plus difficile, mais pas impossible. L’Italienne Angela Veronese (1778-1847) ou la Française Suzanne Voilquin (1801-1877), respectivement fille de jardinier et d’ouvrier chapelier, racontent dans leur autobiographie leur parcours d’autodidacte passionnée de lecture.  

Pour cibler ce nouveau public féminin, l’Europe se couvre de journaux de mode, comme le Journal des Luxus und der Moden (1786-1816), de collections pour dames, de manuels de savoir-vivre ou d’économie domestique, genres « féminins » qui explosent dans le second xixe siècle. Mais, au-delà de cette segmentation éditoriale, les lectrices manifestent une curiosité pour les sciences, l’actualité, la philosophie. La lecture entre dans un quotidien difficile à contrôler, et certains moralistes ou médecins s’alarment d’un prétendu goût immodéré des femmes pour la lecture. Le thème de la lectrice seule, dans l’intimité de sa chambre, plongée dans son livre, devient récurrent dans la peinture au cours du siècle. Se multiplient en France, Espagne ou Angleterre, des ouvrages scientifiques ou pseudo-scientifiques incriminant une mauvaise façon de lire, due à une « nature féminine » sensible, impressionnable, peu rationnelle. Médecins spécialistes des « maladies de femmes » trouvent dans la lecture sans surveillance une cause déterminante de l’hystérie ou de comportements sociaux déviants (suicide ou adultère). L’anglais E. J. Tilt (1815-1893) recommande ainsi dans son traité On the Preservation of the Health of Women (1851) de proscrire la lecture des romans pour éviter les stimuli déclenchant l’hystérie.

Les prescriptions à l’égard de la lecture visent à préserver la pudeur et l’innocence : une honnête fille ne lit pas de romans, ou seulement des romans moraux, véritables succès de librairie partout en Europe ; elle ne lit pas seule, pour éviter la rêverie, ou pire, l’onanisme. Les pratiques de lecture participent de la fabrique des identités sexuées, et les livres lus doivent renvoyer des modèles genrés. Ce code moral s’assouplit après le mariage, même si, à la suite de la parution du roman de Flaubert en 1857 (rapidement traduit dans de nombreux pays européens), on craint des Emma Bovary qui confondent fiction et réalité et tombent dans l’adultère.

À ces obstacles moraux s’ajoutent des obstacles matériels. Pour lire, encore faut-il pouvoir accéder aux livres. En dehors des cabinets de lecture, où les lectrices peuvent louer des romans ou des journaux à bas coût, les bibliothèques publiques qui ouvrent dans la plupart des villes européennes, véritables « citadelles du savoir », demeurent symboliquement difficiles d’accès pour les femmes en vertu de la tradition et de la morale. Elles sont également exclues de la plupart des clubs ou sociétés littéraires, qui entretiennent une sociabilité bourgeoise et masculine durant tout le siècle. Cette inégalité pousse des étudiantes russes et polonaises présentes à Paris dans les années 1860 à pétitionner pour la mise en place de séances du soir exclusivement féminines à la bibliothèque Sainte-Geneviève.

Après 1850, alors que l’alphabétisation féminine rattrape celle des hommes dans les pays scandinaves, en Allemagne, France ou Angleterre, elle accuse un fort retard en Italie, Grèce ou dans la péninsule Ibérique. Seules 10 % des Espagnoles savent lire en 1870. Dans les pays de tradition catholique, même si l’éducation élémentaire des filles des classes populaires s’améliore, la censure morale pèse toujours au début du xxe siècle. En France, l’essai de l’abbé Béthléem (1869-1940), Romans à lire, romans à proscrire (1905) est un véritable best-seller, constamment réédité jusqu’aux années 1930. En Italie, la presse catholique de l’époque continue de lister les diverses pathologies encourues par les lectrices : chlorose, déviation de la colonne, hystérie. À l’opposé, en URSS où les femmes bénéficient des campagnes d’alphabétisation massives des années 1920, l’hebdomadaire Rabotnitsa (La Travailleuse) prône leur l’émancipation par le travail et l’implication dans la vie sociale.

Il faut attendre l’entre-deux-guerres pour que s’élèvent des voix féminines revendiquant une lecture sans entrave, essentielle pour la liberté de pensée et la construction de soi. Avec l’ouverture des universités aux femmes, le partage des savoirs devient moins strict, même si des obstacles perdurent : Virginia Woolf (1882-1941) raconte dans A Room of One’s Own (1929) comment, dans l’Angleterre des universités prestigieuses, les bibliothèques estudiantines restent interdites aux femmes non accompagnées.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’offre se diversifie, et la lecture devient une pratique majoritairement féminine et plus populaire dans la plupart des pays européens. Les magazines féminins, de mode ou people, les livres bon marché (Livre de poche en France, le canadien Harlequin, introduit en Europe dans les années 1970), symboles de la culture de masse, facilitent l’accès à la lecture tout en véhiculant des représentations paradoxales. S’ils encouragent les femmes à se prendre en charge, ils figent aussi les rôles traditionnels. Dans la presse féminine tend à s’imposer le modèle de la « fée du logis », même si certains titres, comme Damernas Värld (Women’s World) en Suède, proposent une image moderne de femme alliant vie familiale et professionnelle.

Depuis les années 1970, l’univers du livre, tant amateur que professionnel, est perçu comme féminin. Les métiers du livre, dans les bibliothèques ou l’édition, se sont largement féminisés au cours des dernières décennies. Les cercles de lecture attirent surtout des femmes, tout comme, sur internet, la rédaction de blogs de lecture. À l’échelle européenne, les femmes fréquentent plus souvent les bibliothèques, et elles se déclarent davantage lectrices que les hommes : en 2016, 81 % des Finlandaises ont lu un livre ou plus au cours de l’année écoulée, contre 64,5% d’hommes ; 69 % des Hongroises et 61 % des Grecques, contre respectivement 53 % et 36,8 % des hommes. Mais les enquêtes européennes sur la culture témoignent de pratiques encore fortement genrées : les femmes lisent plus de romans, les hommes davantage le journal ou des essais ; elles liraient pour leur plaisir, quand les hommes chercheraient d’abord à s’informer. Enfin, certains genres littéraires, comme le roman sentimental, continuent d’avoir « mauvais genre », et peu d’hommes en avouent la lecture.