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Le genre des superstitions

xixe-xxe siècles

À partir de la seconde moitié du xviiie siècle, l’association classique entre femmes et superstitions connaît un renouvellement. Leurs visions, leurs pouvoirs de guérison ou de nécromancie sont tout d’abord réévalués et réinterprétés, mais à l’aune de nouveaux savoirs médicaux ou spirituels dominés par les hommes entre la fin du xviiie siècle et le début du siècle suivant, dans les grandes villes européennes. Les croyances ancestrales et les rites populaires, y compris lorsqu’ils sont pratiqués par les femmes, sont collectés à titre de trésors nationaux ou régionaux tandis que les sorcières sont réintégrées dans l’histoire nationale et le génie des peuples. Mais cette réévaluation est toujours fragile et est contrebalancée par un très fort scepticisme qui parfois l’emporte, comme à la fin du xixe siècle, ou parfois cède devant d’autres intérêts plus politiques, comme dans les années 1930. Dès lors, à mesure que progresse l’idée que les superstitions ne sont plus que des survivances, la question du genre devient moins importante.

« Animal magnetism : The operator putting his patient into a crisis », dans Ebenezer Sibly, A Key To Physic and the Occult Sciences, 1814.
Albert de Rochas, L’extériorisation de la motricité, Paris, Chamuel, 1896, p. 189. Source : Wikimedia Commons https://goo.gl/pRwTtu

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« Animal magnetism : The operator putting his patient into a crisis », dans Ebenezer Sibly, A Key To Physic and the Occult Sciences, 1814.
Source : Wikimedia Commons

Le Dictionnaire de l’Académie française de 1798 (5e édition) définit la superstition comme une « fausse idée que l’on a de certaines pratiques de religion, auxquelles on s’attache avec trop de crainte ou trop de confiance ». Elle ajoute en guise d’exemple : « Les femmes ont beaucoup de penchant à la superstition ».

Depuis le xviiie siècle au moins, les oppositions classiques entre superstition et religion d’une part, et entre superstition et science d’autre part, se recomposent et les lignes se brouillent. Nicole Edelman a montré à partir du cas français comment quelques grands hommes porteurs de renouvellements doctrinaux à portée scientifique, tels l’Allemand Franz Anton Mesmer (1734-1815) ou le Français Allan Kardec (1804-1869), ont redonné des lettres de noblesse à la voyance partout en Europe. Ainsi, entre les mains du magnétiseur savant qu’est Messmer, la somnambule, plongée dans un état magnétique, devient une source de progrès. Si le mesmérisme n’est pas considéré comme une superstition, la somnambule est perçue comme une femme superstitieuse dont le penchant est rectifié par l’homme de science. De même, les pouvoirs de la médium guidés par la doctrine spirite élaborée par Kardec à partir de 1857 ne relèvent plus de l’antique nécromancie mais de la télégraphie spirituelle qui n’a plus rien de superstitieux.

Certes, la superstition reste encore considérée comme le signe d’une faiblesse principalement féminine et la biologisation des sexes contribue à renforcer l’idée que les femmes auraient trop d’imagination et pas assez d’entendement. Elles seraient des êtres plus religieux, plus superstitieux, également plus sensibles aux croyances – à l’égal des enfants et des adolescents. Ce sont d’ailleurs de plus en plus fréquemment des médecins qui examinent ceux et celles qui présentent des dons inquiétants, même si Lavater dès le milieu du xviiie siècle avait ouvert la voie. Ainsi, en 1846, la jeune Angélique Cottin, âgée de 13 ans, surnommée la « fille électrique » est une de ces jeunes filles examinées avec attention par l’Académie des sciences à la recherche de troubles ou de capacités extraordinaires et de forces inconnues. Sont également examinées par les médecins, et sur une longue durée (1857-1877), les « possédées de Morzine » dont les convulsions, visions et autres transes sont interprétées comme des symptômes d’une hystérie collective, maladie forcément féminine.

Pour autant, malgré une tendance assez nette à la pathologisation des croyances superstitieuses, la perception des sorcières, des voyantes, des somnambules est réévaluée grâce à l’émergence d’autres discours qui proviennent d’une relecture du passé. Jacob Grimm, qui collecte les contes de fée et les croyances populaires à travers toute l’Europe, redéfinit les sorcières comme des femmes sages et des gardiennes des traditions ancestrales. Jules Michelet fait de la sorcière la figure d’une guérisseuse du peuple, réprimée par la conspiration des princes, des juristes, des théologiens et des médecins légitimes et reconnus.

Grâce à cette réévaluation liée à l’émergence des sciences de l’homme et au flou qui entoure le savoir des phénomènes de plus en plus qualifiés de paranormaux, certaines femmes reconnues pour leurs dons médiumniques parviennent à accéder à une parole publique au statut assez paradoxal. Elles ne sont a priori que des intermédiaires entre ce monde et celui des esprits, mais ce n’est que par leur don et par leur bouche que les vivants peuvent communiquer avec de grandes figures disparues – le plus souvent des hommes. Elles obtiennent cette place en dehors des sphères consacrées par la religion, qui pouvait reconnaître un pouvoir d’expertise aux femmes visionnaires dans les couvents. La médium suisse Hélène Smith (1861-1929) par exemple, qui communique en sanskrit, devient en 1900 le sujet d’observation privilégié du médecin et psychologue Théodore Flournoy (1854-1920). Eusapia Palladino (1854-1918), originaire d’un petit village italien très pauvre et mariée à un conjureur, réalise des tournées dans les années 1890 et 1900 en France, en Allemagne, en Pologne et en Russie et se produit dans de nombreux salons. Elle est étudiée par des savants du monde entier, de Conan Doyle à Cesare Lombroso, de Camille Flammarion à Alexandre Aksakof et Charles Richet.

Les pratiques spirites permettent également le développement de formes de mixité assez rares dans des sociétés européennes du xixe siècle. La mode des tables tournantes, qui culmine en Europe à l’hiver 1853, mêle hommes et femmes qui, en séance, peuvent se tenir la main avec intensité et effectuer des performances qui parfois troublent le genre.

À la fin du xixe siècle, les soupçons de fraude viennent cependant décrédibiliser ces prises de parole féminines et servent à délégitimer ce savoir/pouvoir. Les sorciers, les voyantes et les médiums deviennent soit des personnages de foires et de fêtes foraines, soit des consultants de cabinets en ville qui offrent une gamme de services détaillés sur des dépliants publicitaires. Ou bien, leur magie devient occulte et n’est plus connue que par une poignée d’initiés dont les grands mages sont majoritairement des hommes. Pourtant, le temps des sorcières revient. Dans l’Allemagne des années 1930, Alfred Rosenberg les instrumentalise pour fustiger le christianisme. Les chasses aux sorcières de l’époque moderne sont relues comme le résultat d’une conspiration judéo-chrétienne contre les traditions germaniques et comme une tentative d’éradication des femmes germaniques (Frauenausrottung). Des groupes néo-païens de danse de sorcières font leur apparition pour lutter contre les cultes établis. Mathilde Ludendorff (1877-1966) est à l’origine d’un de ces groupes qui mélangent idéologie nazie, féminisme radical, racisme et antisémitisme. Entre la fin des années 1920 et le début des années 1970, les sorcières font l’objet de cultes néo-païens en Europe du Nord. Et les discours/pratiques sont parfois contradictoires : il peut tout autant s’agir d’accomplir de vieux rituels de fertilité que de dénoncer, dans les milieux féministes radicaux des années 1970, les gynocides des temps anciens. Ce qui est considéré comme d’anciennes superstitions est réinterprété et instrumentalisé contre les cultes établis.

Pourtant, le xxe siècle va fortifier cette idée déjà très présente depuis le xixe siècle que les superstitieux appartiennent à des groupes résiduels dans les pays avancés : ils se recruteraient principalement parmi les individus isolés géographiquement et culturellement. Dès lors, cela dépasse la question du genre. Les superstitions, de manière générale, ne sont plus considérées que comme des survivances de vieilles croyances populaires amenées à disparaître dans un monde où progressent le « désenchantement », l’urbanisation et les voies de communication. Même lorsque l’ethnologue et anthropologue Jeanne Favret-Saada s’intéresse à la sorcellerie dans un bocage de Mayenne en 1969, elle se heurte à cette conception désormais dominante et partagée à la fois par la communauté savante et par l’opinion publique.