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Les questions de genre dans le protestantisme français et européen

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Résumé 

Les questions de genre dans le protestantisme français et européen s’articulent autour de trois pôles : la participation aux luttes dans la société pour l’égalité des droits, l’inclusion et l’égalité dans les Églises, la production de théologies féministes ou LGBT. Des protestantes participent dès le xixe siècle aux premières luttes des femmes, sans que soit produite de théologie féministe. Dans la première partie du xxe siècle, alors qu’émerge la question de l’accès des femmes au ministère pastoral, se structurent des mouvements de jeunesse féminins, amenant la création d’un féminisme protestant dans les années 1960, actif dans les luttes pour la contraception et l’avortement. Les premières théologies féministes éclosent réellement dans les années 1970, particulièrement en Allemagne. À cette même période naissent des mouvements LGBT chrétiens, principalement en Grande-Bretagne dans un dialogue avec les États-Unis. Dans les Églises, les débats se concentrent sur l’accès des personnes LGBT au ministère de pasteur et de la demande de bénédiction d’union pour les couples de même sexe.

La consécration de deux nouveaux évêques par l’archevêque de l’Église de Suède Antje Jackelén (centre) : Johan Dalman, évêque de Strängnäs (gauche), et Mikael Mogren, évêque de Västerås (droite), cathédrale d’Uppsala, 6 septembre 2015.

La consécration de deux nouveaux évêques par l’archevêque de l’Église de Suède Antje Jackelén (centre) : Johan Dalman, évêque de Strängnäs (gauche), et Mikael Mogren, évêque de Västerås (droite), cathédrale d’Uppsala, 6 septembre 2015.
Source : Wikimedia Commons

Alors que dans le monde anglo-saxon apparaissent dès la fin du xixe siècle les prémices d’une théologie féministe insistant sur une relecture non patriarcale de la Bible et des images de Dieu, les questions de genre s’invitent dans le protestantisme français par l’engagement sur le terrain social et politique. Des femmes de la bourgeoisie philanthropique protestante (Jenny d’Héricourt 1809-1875, Henriette de Witt-Guizot 1829-1908) s’engagent en 1848 dans La Voix des femmes (quotidien féministe pour l’égalité politique des femmes et des hommes), dans La Société pour l’émancipation des femmes (revendiquant l’autonomie financière), ou dans la lutte contre la prostitution. Le Conseil national des femmes – présidé par Sarah Monod (1836-1912) et Julie Siegfried (1848-1922) – marque en 1901 le passage de la philanthropie à l’action sociale et politique. Dans les Églises, un long combat s’engage pour l’accès des femmes au ministère de pasteur. Si les Églises congrégationalistes anglaises l’acceptent dès 1917, la généralisation n’a lieu en Europe que dans les années 1960, d’abord en Scandinavie, Allemagne ou Suisse, en France en 1966, en 1969 en Belgique. Ce n’est toujours pas le cas dans la plupart des églises évangéliques. En 2013, pour la première fois, une femme – Antje Jackelén (née en 1955) – devient l’archevêque dirigeant l’Église luthérienne de Suède, et en janvier 2015 la première femme évêque, Libby Lane (née en 1966), est ordonnée au sein de l’Église d’Angleterre. En 2017, Emmanuelle Seyboldt (née en 1970) devient présidente de l’Église protestante unie de France.

Au début du xxe siècle, les mouvements de jeunesse protestants s’ouvrent aux femmes, comme les comités de la « Fédé » des étudiants protestants français à partir de 1908. En 1911, l’Union chrétienne des jeunes filles (UCJF) est fondée en France. Refusées initialement dans le scoutisme par son fondateur Baden-Powell (1857-1941), des éclaireuses constituent leurs propres groupes, d’abord en Angleterre en 1910. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ces mouvements de jeunesse jouent un rôle central dans la création en 1948 du COE (Conseil œcuménique des Églises, réunissant principalement les Églises protestantes et orthodoxes du monde entier), qui aborde, dès son premier congrès, la place des femmes dans les Églises.

Issu de ces associations, le mouvement Jeunes Femmes s’autonomise et s’engage dans la lutte pour la contraception et dans le combat pour l’avortement. En 1956, ses membres participent à la création de « la Maternité heureuse » pour le droit à la contraception qui devient le Mouvement français pour le planning familial (MFPF) en 1960. La protestante Simone Iff (1924-1994) en devient la présidente en 1973 et participe la même année à la création du MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) dont elle est vice-présidente.

Ces évolutions se traduisent dans les débats théologiques. Succédant à la « théologie de la féminité », principalement catholique, écrite par des hommes pour célébrer l’éternel féminin de la mère et épouse, apparaît une première vague de théologie féministe française qu’illustre en 1967 l’ouvrage L’autre semblable écrit par Francine Dumas (1917-1999), l’une des animatrices de Jeunes Femmes, où elle critique l’ordre hiérarchique et les stéréotypes sexuels.

Dans les années 1970, la lutte pour l’avortement, la montée de la contestation politique et des courants de gauche dans le protestantisme, l’influence du féminisme américain radicalisent les positions de théologiennes, comme les Allemandes Elisabeth Moltmann (née en 1926) et Dorothee Sölle (1929-2003). Les théologies féministes s’inscrivent dans le sillage de la théologie de la libération issue des luttes socio-politiques du tiers monde, notamment en Amérique latine dans les années 1960-1980. La théologie traditionnelle partait des concepts et/ou de la lecture de la Bible pour analyser la réalité sociale, une approche dite « inductive ». Au contraire, les théologies féministes se définissent comme des théologies « contextuelles » ou « déductives » : elles partent de l’expérience de l’oppression des femmes, s’insèrent dans les luttes pour l’émancipation à partir desquelles elles relisent le texte biblique et des concepts théologiques.

Cette approche se traduit par une lecture féministe de la Bible, produit de la culture de son époque : les théologiennes, telles Corinne Lanoir (née en 1959), en contestent les interprétations patriarcales et tentent ainsi de saper les bases d’où découlent des constructions théologiques et anthropologiques sexistes. Elles remettent ainsi en cause la tradition qui, au fil des siècles, a mis en avant certains écrits, personnages masculins ou thématiques et a ainsi produit l’invisibilité des figures féminines. Des ouvrages sont publiés sur les femmes dans le livre des Juges, sur les matriarches, sur les images autres que masculines s’appliquant à Dieu. Par exemple dans l’Ancien Testament, on insiste davantage sur sa ruah (esprit, âme, souffle de vie) ou sa shekinah (présence immanente) plutôt que sur la force de Dieu. Sont mis en avant les très nombreux passages bibliques employant l’image de la Mère plutôt que celle du Père pour qualifier Dieu. L’Allemande Elga Sorge (née en 1940) tente ainsi de substituer au judaïsme – religion du père – et au christianisme – religion du fils – une « théa-sophie  » – religion de la Déesse. Dorothee Sölle insiste sur la nécessaire rupture avec la représentation du Dieu-Père sans pour autant lui substituer une image féminine et revendique des images mystiques au-delà des genres comme celles de l’abîme, la source ou l’océan, pour une commune libération des hommes et des femmes dans un temps messianique où il n’y aurait ni patriarcat, ni matriarcat, car toute domination de l’humain sur l’humain aurait cessé.

Au début des années 1970 se créent les premières associations chrétiennes homosexuelles, comme David et Jonathan en France (1972) ou la Communauté du Christ libérateur en Belgique (1974). Mais l’élaboration théologique issue de l’expérience de vie LGBT est principalement produite entre les États-Unis et la Grande-Bretagne. D’abord inspiré de la théologie libérale, il s’agit de faire accepter les personnes homosexuelles dans une démarche d’intégration non contestatrice des institutions religieuses. À partir de la fin des années 1970, une théologie gay et lesbienne de la libération se développe. Le sociologue britannique Malcolm Macourt (né en 1950) s’en réclame dans l’ouvrage Towards a Theology of Gay Liberation (1977). Ces théologiens insistent sur l’expérience de lutte contre l’homophobie et contre le sida pour produire une théologie plus contestatrice des mécanismes de pouvoir et de normalisation des Églises. Dans les années 1990, une théologie queer conteste les catégories de genre elles-mêmes et dénonce le rôle des Églises dans leur essentialisation, comme la théologienne Elizabeth Stuart (née en 1963). Tous dénoncent les interprétations des textes bibliques dans un sens homophobe.

Au xxie siècle, le protestantisme en Europe est profondément divisé sur la question LGBT. Alors que les Églises protestantes historiques acceptent progressivement la présence de ministres LGBT et bénissent l’union des couples de même sexe, les Églises dites « évangéliques » s’y opposent fermement. Elles sont souvent au premier rang des manifestations contre le mariage pour les personnes de même sexe. C’est pour elles un marqueur : soutenir l’égalité des droits serait le signe d’un éloignement des fondements de la foi chrétienne.