L’antiféminisme

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Résumé 

L’antiféminisme est le contre-mouvement de pensée et d’action qui s’oppose au féminisme. Sa palette thématique est aussi riche que les champs d’intervention du féminisme et évolue au fil du temps pour s’opposer aux droits progressivement acquis par les femmes. Divagations d’esprits torturés ? Voix isolées portant l’immémorielle misogynie jusque dans la modernité ? Discours politique enraciné dans la pensée contre-révolutionnaire ? Réaction somme toute logique de la « classe des hommes » mobilisée pour conserver son pouvoir ? L’ampleur du sujet impose une périodisation qui suit logiquement celle de l’histoire du féminisme, dont la « première vague » s’étend en Europe de la fin du xixe siècle au début des années 1960.

Affiche de la National League for Opposing Woman Suffrage, vers 1910, Royaume-Uni.
Affiche de la National League for Opposing Woman Suffrage, vers 1910, Royaume-Uni.

« Antiféminisme » : le mot date de la fin du xixe siècle, au moment où « féminisme » devient d’usage courant. Sur le plan politique, l’antiféminisme est bien intégré dans le corpus des droites européennes, mais il séduit aussi d’autres familles de pensée. Ainsi, au milieu du xixe siècle, le Français Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), « père de l’anarchisme », se montre à la fois misogyne, partisan de la domination masculine et antiféministe. Si dans son ensemble l’antiféminisme trouve sa justification dans la défense de la tradition, il est assez flexible pour devenir aussi une dimension de la modernité : les futuristes italiens du début du xxe siècle veulent « glorifier la guerre – seule hygiène du monde – le militarisme, le patriotisme […] et le mépris de la femme » (Manifeste du futurisme, 1912).

Ce qui réunit les antiféministes est un discours farouchement différencialiste sur les sexes dont les fonctions sociales hiérarchisées et complémentaires sont, selon eux, prescrites par la nature et/ou la volonté divine. Tout changement est interprété comme un danger pour l’ordre social et l’avenir de l’humanité. Un pessimisme intense nourrit cette pensée décliniste. La dévirilisation de l’homme blanc castré par la gynécocratie est un de ses thèmes centraux. La métaphore sexuelle vient comme un rappel à l’ordre patriarcal fondé sur la norme hétérosexuelle. Ce discours, puisant son inspiration dans une misogynie pluriséculaire, en reprend des topoï tels que la « dispute de la culotte » qui a inspiré tout l’Occident médiéval, un avatar de la « guerre des sexes » que l’on retrouve dans l’Europe de la fin du xixe siècle dans les caricatures antisuffragistes montrant des hommes dominés et battus par leurs femmes émancipées. Cette inquiétude masculine montre combien « le privé est politique », car les mutations en cours mettent en péril les rapports sociaux traditionnels entre hommes et femmes.

Sur le plan philosophique, la pensée de la modernité se colore d’antiféminisme avec, entre autres, les philosophes allemands Arthur Schopenhauer (1788-1860), et surtout Friedrich Nietzsche (1844-1900). Défenseur de l’homosocialité masculine et même d’une émancipation homosexuelle (virile), fasciné par la mystique du Männerbund (l’entre-soi masculin), Hans Blüher (1888-1955) s’oppose quant à lui au féminisme et veut limiter le rôle des femmes à la sphère strictement familiale. Sexe et caractère (1903), l’ouvrage du jeune juif viennois converti au christianisme Otto Weininger, fournit aux antiféministes une « bible » qui décline la peur de la faiblesse, doublement incarnée par les femmes et les juifs. Plus généralement, la littérature de l’époque produit une intersectionnalité des haines, qui vise les femmes, les juifs et les homosexuels. L’antiféminisme s’exprime également dans le théâtre et le roman soit directement dans des œuvres à thèse telles celles du Français Théodore Joran (1858-1942) ou du Suédois August Strindberg (1849-1912), soit dans la critique d’auteur.e.s progressistes et révolutionnaires dont les œuvres circulent en Europe : la Suédoise Ellen Key (1849-1826), le Norvégien Henrik Ibsen (1828-1906), la Russe Alexandra Kollontaï (1872-1952), l’Italienne Sibilla Aleramo (1876-1960)...

Si de telles idées se diffusent largement, la constitution de mouvements antiféministes ne s’impose pas. En effet, la plupart des organisations existantes, masculines ou reléguant les femmes dans des branches séparées, font déjà bon accueil à ces positions conservatrices. Le Royaume-Uni voit toutefois naître, au beau milieu de la mobilisation des suffragettes, deux associations opposées au suffrage des femmes, l’une féminine (Women’s National Anti-Suffrage League, 1908) qui compte jusqu’à 42 000 membres, l’autre masculine (Men’s League for Opposing Woman Suffrage, 1909). Issue de leur fusion, la National League for Opposing Woman Suffrage disparaît en 1918, quand les femmes (de plus de 30 ans) obtiennent les droits civiques.

En Allemagne, la Ligue pour la lutte contre l’émancipation des femmes (Bund zur Bekämpfung der Frauenemanzipation) est créée en 1912. S’appuyant sur un recrutement élitaire, l’association compte moins de 5 000 membres, dont environ 20 % de femmes, particulièrement sensibles à l’idéal du retour des femmes au foyer et à l’idée que leur mission est de glorifier les traditions allemandes. Son discours est nationaliste, pangermaniste et antisémite.

Le droit de vote étant perçu, selon la formule d’Hubertine Auclert (1848-1914), comme « la clef de voûte de tous les autres droits » (éducation, travail, égalité civile), chacun de ces combats suscite des oppositions et nourrit la peur de la « femme nouvelle », indépendante et affranchie des normes de son temps. L’opposition au suffrage féminin est centrale dans les années 1910, l’un des arguments consistant à minorer le nombre de ses partisans. Ainsi, le Bund zur Bekämpfung der Frauenemanzipation affirme que les mannweiber (« femmes-hommes ») qui réclament le vote ne sont qu’une toute petite minorité (de 10 000 femmes), les féministes allemandes annonçant être, de leur côté, un demi-million. En dépit de ces oppositions, l’émancipation économique, sociale, culturelle et politique des femmes progresse dans l’Europe du premier tiers du xxe siècle. La Russie d’après 1917 offre même l’exemple d’un pays qui veut émanciper les femmes et qui légalise l’avortement.

Mais les idées antiféministes remportent une immense victoire politique dans les années 1930 et 1940 avec l’avènement de dictatures qui imposent un ordre genré traditionnel et glorifient la virilité (Portugal, Italie, Allemagne, Espagne, France de Vichy). À la fin de la Seconde Guerre mondiale, des femmes sont tondues partout en Europe, manière de réaffirmer le contrôle masculin sur leur corps. L’extension du droit de vote aux femmes dans les derniers pays d’Europe qui le leur refusaient, en France, en Italie, ou en Suisse, suscite encore et toujours des réactions farouchement hostiles. Un ordre moral conservateur persiste mais est de plus en plus contesté. L’émergence des mouvements de libération des femmes à la fin des années 1960 provoque une recomposition de l’antiféminisme qui se polarise désormais sur le refus du droit des femmes à disposer de leur corps. Dans plusieurs pays sont fondées des associations comme la Society for the Protection of Unborn Children au Royaume-Uni (1967), Laissez-les vivre en France (1971) ou l’Aktion Lebensrect für Alle en Allemagne (1977). Dans les pays catholiques, les traditionalistes sont très mobilisés, à la suite de l’encyclique Humanae Vitae promulguée par le pape Paul VI en 1968.

Dans les années 1980, à la faveur de la révolution conservatrice (que symbolise la victoire de Margaret Thatcher), les idées antiféministes retrouvent une vigueur en Europe. C’est le backlash. Dans ce contexte surgit un nouveau courant, le « masculinisme », qui se donne pour mission la défense des « droits des hommes » dans une société qui serait désormais dominée par les femmes.