Le masculinisme en Europe

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Résumé 

Le masculinisme est une des manifestations contemporaines de l’antiféminisme dans les pays occidentaux. Il défend l’idée que les femmes dominent désormais les hommes, lesquels sont appelés à se révolter, à organiser la résistance, à restaurer l’identité virile perdue, à revendiquer des droits, notamment en tant qu’époux divorcés et pères. Si les militants de ce qui est devenu un véritable mouvement sociopolitique croient avoir inventé le mot, il n’en est rien. Le terme, qui se banalise à partir des années 2000, apparaît un siècle plus tôt, employé alors par les féministes Hubertine Auclert (1848-1914) en français et Charlotte Perkins Gilman (1860-1935) en anglais pour désigner les défenseurs de la domination masculine. Le mot reste longtemps rare et instable, en français comme en anglais ou en allemand.

Manifestation de Fathers 4 Justice devant le Parlement de Westminster, mai 2004. © DR.

Manifestation de Fathers 4 Justice devant le Parlement de Westminster, mai 2004. © DR.
Source : Flickr

À l’instar de féminisme, le terme masculinisme hérite d’un sens premier pathologisant : la médecine du xixe siècle l’emploie pour diagnostiquer chez la femme la présence de caractères secondaires sexuels masculins. Toutefois ce mot est repris dans les années 1980 pour désigner la défense de la condition masculine. Il suggère l’existence d’une voix politique des hommes, qui serait l’équivalent du féminisme pour les femmes. Ce choix lexical est habile, car se dire masculiniste, c’est masquer son antiféminisme et tenter de donner une identité positive à un mouvement de réaction contre le droit des femmes. Les masculinistes cherchent en effet à imiter le féminisme. Ils réclament par exemple une journée internationale des hommes qui serait leur « 8 mars ». Certes l’opinion n’est pas forcément convaincue et pour contrer l’image négative du masculinisme, certains préfèrent se déclarer « hoministe », et même « humaniste ».

En réaction au féminisme de la deuxième vague des années 1970, le masculinisme se manifeste dans les années 1980 dans le contexte mondial de « révolution conservatrice » dont il est une des expressions. Contraception féminine, droit à l’interruption de grossesse, autorisation/facilitation du divorce, meilleure reconnaissance et pénalisation des violences masculines, légitimation de l’indépendance économique, révolution sexuelle et reconnaissance de droits LGBT : le féminisme serait allé « trop loin », aurait inversé les rapports de pouvoir, laissant les hommes en plein désarroi, en pleine débandade. C’est la « crise de l’identité masculine », formule que s’approprient les masculinistes. La « souffrance des hommes » (perte de confiance, dépression, suicide) est mise en avant par les psychologues québécois Guy Corneau (1951-2017) et Yvon Dallaire (né en 1947), entre autres. L’engagement masculiniste s’entoure d’un discours « psy » et « développement personnel ». La mère toute-puissante, le père absent : telle est la source du mal qui ronge les sociétés dites post-féministes. Il s’agit de reprendre le contrôle, surtout dans le domaine familial : défendre le droit de s’opposer à un avortement, le droit à l’indissolubilité du couple parental (même pour les hommes coupables de violences à l’égard de la mère de leurs enfants), les droits inconditionnels des pères, la dénonciation de l’omerta sur les violences féminines commises sur les hommes. Les militants masculinistes ciblent les pères divorcés et leur offrent une vie associative avec un soutien moral et juridique. Si ce courant est bien plus vigoureux en Amérique du Nord, plusieurs groupes d’activistes s’en inspirent en Europe. SOS papa est fondé en 1990 en France ; le Männerrechtsbewegung (Mouvement pour les droits des hommes) s’est formé à la fin des années 1990 en Allemagne ; Fathers 4 Justice qui est né en 2001 au Royaume-Uni essaime en Italie, aux Pays-Bas... Ils réalisent un travail de lobbying et de sensibilisation afin, selon eux, de restaurer les pères dans leurs droits. S’estimant victimes de discriminations sexistes, ils veulent notamment imposer la garde alternée, au nom de leur conception de l’« intérêt de l’enfant », qui ne correspond pas à celle des juges aux affaires familiales.

Modérés ou radicaux, pacifiques ou violents, les masculinistes ne forment pas un tout homogène. La motivation première peut être la recherche de l’entre soi dans des groupes d’hommes. Certains vont ainsi apprendre ensemble à devenir des séducteurs performants, des « alpha mâles » grâce à une transmission de la virilité d’homme à homme. Deux auteurs américains font référence : Robert Bly (né en 1926), poète et militant, auteur de Iron John, (1990), et Harvey C. Mansfield (né en 1932), professeur de science politique à Harvard et auteur de Manliness (2006). Ils prônent un retour à la virilité, à ses rites et ses traditions.

La motivation religieuse est plus classique, dans la continuité d’une opposition de longue date à l’émancipation des femmes. Sous l’étiquette de « nouveau féminisme », l’encyclique Evangelium vitae de Jean-Paul II (1995) valorisait un modèle traditionnel. Mais avec Benoît XVI, c’est une attitude antiféministe plus combative qui est légitimée alors que s’organise la riposte au mariage pour tous. En 2009, le pape écrit que le féminisme est une « autodestruction de l’homme et donc une destruction de l’œuvre de Dieu lui-même ».

De nouveaux groupements religieux masculins non mixtes – retraites, communautés charismatiques – se forment. Le secret de l’âme masculine, de John Eldredge (auteur américain né en 1960) est une des lectures conseillées pour retrouver le sens du « combat », de l’« aventure » et de « l’amour de la Belle ». L’influence en Europe des évangélistes d’Amérique du Nord est un autre vecteur de diffusion. La volonté de « redifférencier » les sexes en valorisant la virilité traditionnelle n’est toutefois pas exclusivement religieuse : elle est partagée avec des sensibilités masculinistes païennes et agnostiques.

Le masculinisme du début du xxie siècle riposte également à la troisième vague du féminisme. La « théorie du genre » et les mouvements gais, lesbiens et trans sont devenus des cibles et font l’objet de « croisades anti-genre ».

Les discours masculinistes expriment une forte intersectionnalité des haines : la misogynie et le virilisme côtoient la lgbtphobie, l’antisémitisme, l’islamophobie…

À l’initiative d’hommes et de femmes politiques issus des rangs de la droite et de l’extrême droite, le masculinisme s’invite aussi dans l’agenda politique. Il s’agit en effet de revenir sur les acquis législatifs récents, souvent fragiles et toujours controversés, à l’exemple du Premier ministre hongrois Victor Orbán premier ministre à avoir interdit à l’automne 2018 les études de genre dans son pays.

Le Parlement européen est accusé d’être l’instrument d’une politique égalitariste imposée aux peuples. Le lobbying masculiniste s’exerce donc au niveau étatique et supra-étatique, souvent en masquant ses visées anti-égalitaires puisqu’il prétend rétablir l’égalité dont les hommes seraient privés. Le féminisme d’État et ses « fémocrates » sont présentées comme la preuve même de la domination féminine dans les sociétés occidentales, il en va de même pour le pouvoir judiciaire accusé d’être féminisé et partial.

Le répertoire d’action est assez large. Pour compenser la faiblesse des effectifs militants, l’action spectaculaire est une stratégie transnationale pour les masculinistes déguisés en Superman et ou « perchés » sur des grues (comme à Nantes en 2013). À l’ère d’internet, les réseaux, les sites, les blogs sont massivement utilisés. Le cyberharcèlement des féministes est devenu une forme majeure d’antiféminisme. Une « manosphère » se dessine au-delà des frontières de l’Europe occidentale. Le pouvoir poutinien y est donné en exemple. On se souvient de sa fermeté à l’égard du groupe punk des Pussy Riots, féministes condamnées en 2012 à une peine de deux ans de travaux forcés pour une performance dans une église orthodoxe.

Autre nouveauté : le masculinisme inspire des tueurs de masse. Le Québec a connu Marc Lépine qui assassina 14 étudiantes en 1989 animé par la haine des féministes ; la Norvège Anders Breivik, meurtrier de 77 personnes en 2011, imprégné des thèses masculinistes et suprémacistes. Le meurtre est prôné par la communauté des Incels (Célibataires involontaires), comme un moyen de terroriser les femmes auxquelles ils reprochent de se refuser sexuellement à eux. Sur internet, la diabolisation des féministes (les « féminazies ») laisse accroire que la violence est du côté des féministes accusées de misandrie.

Le masculinisme n’est sans doute que la pointe émergée de l’iceberg, un symptôme voyant, à l’image du virilisme spectaculaire de chefs d’État tels Donald Trump et Vladimir Poutine. Ce courant témoigne d’une forme extrême de réaction aux évolutions en cours vers plus d’égalité entre les sexes, perçues comme une atteinte à ce qui serait le cœur de la masculinité, l’essence même de la domination masculine.