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Le projet colonial hollandais pendant la Seconde Guerre mondiale

Il s’agit ici d’étudier la contribution hollandaise à l’exploitation et à la colonisation de l’Europe de l’Est par l’Allemagne (1939-1944). En effet, contrairement à d’autres pays « germaniques », la Hollande fournit un large soutien au programme de germanisation des nazis, ce qui ne s’explique qu’en partie par des convictions politiques communes aux deux pays. Aux yeux des Hollandais, la participation à ce projet représente une opportunité de résoudre leurs problèmes nationaux : l’Est occupé met des terres à la disposition de fermiers qui n’ont pas d’avenir dans leur pays natal densément peuplé, en même temps qu’il fait office de substitut aux Indes orientales néerlandaises perdues, restaurant ainsi la grandeur coloniale de la nation.

« L’appel de l’Est ». Sous la direction de Rost van Tonningen, la Compagnie orientale néerlandaise encourage les Hollandais, et notamment les fermiers, à émigrer dans le but de coloniser et d’aryaniser l’Europe de l’Est. Affiche de propagande, 1942.

« L’appel de l’Est ». Sous la direction de Rost van Tonningen, la Compagnie orientale néerlandaise encourage les Hollandais, et notamment les fermiers, à émigrer dans le but de coloniser et d’aryaniser l’Europe de l’Est. Affiche de propagande, 1942.
Source : Nederlands Instituut voor Oorlogsdocumentatie

Si les migrations au sein de l’Europe ne constituent pas des phénomènes propres à l’époque contemporaines, les transferts de population à grande échelle sous la conduite des États le sont. Ils sont le produit de la constitution des États-nations européens à partir du xixe siècle. Les jeunes nations mettent régulièrement en place des politiques discriminatoires à l’encontre des étrangers dans le but de promouvoir l’homogénéité culturelle et/ou linguistique au sein des frontières nouvellement tracées. On assiste dès lors à des expulsions ainsi qu’à d’autres formes de nettoyage ethnique au cours de la Première Guerre mondiale, et notamment en Anatolie où des centaines de milliers d’Arméniens sont tués. Dans l’après-guerre, les minorités ethniques des États-nations apparus dans l’Europe centrale et de l’Est sont souvent les cibles d’agressions. Les Allemands sont, par exemple, soumis à des mesures discriminatoires dans la République polonaise et la Tchécoslovaquie nouvellement fondées. Dans les années 1920, les disputes frontalières opposant la Turquie à la Grèce aboutissent à des échanges forcés de populations, contraignant au départ plus d’un million de Grecs et plus de trois millions et demi de Turcs.

Avant le début de la Première Guerre mondiale déjà, le pangermanisme gagne en popularité dans la jeune nation allemande, où beaucoup estiment qu’une guerre de conquête sera nécessaire pour assurer l’avenir de l’Allemagne : le pays doit étendre son territoire pour accueillir toutes les populations « germaniques » situées dans et en dehors du pays. À la signature du traité de Brest-Litovsk en mars 1917, le peuple allemand est pris d’euphorie lorsqu’il apprend que les bolchéviques cèdent de vastes territoires, offrant à l’Allemagne un accès à la mer Noire ainsi qu’à la mer Baltique, et fournissant de nouvelles terres pour les colons allemands. L’armistice de novembre 1918 vient cependant réduire à néant les aspirations de l’Allemagne, qui perd des populations aussi bien que des territoires. Le ressentiment des citoyens est encouragé par divers mouvements nationalistes ou d’extrême droite.

La renégociation du traité de Versailles et la restauration de la grandeur allemande sont deux points cruciaux du programme politique d’Hitler lorsque celui-ci arrive au pouvoir en 1933. À cette fin, l’Allemagne nazie utilise ses forces armées dès 1938 pour établir sa domination sur le continent. La victoire militaire n’est cependant qu’une étape dans la concrétisation d’aspirations de bien plus grande ampleur : la création d’un Grand Reich germanique nettement plus vaste et ethniquement pur. Les nations abritant des populations de « sang germanique » doivent être convaincues de vouloir s’affilier ou même d’être absorbées ; les autres régions, principalement celles d’Europe centrale et de l’Est, sont pour leur part appelées à servir à la « colonisation germanique ». Les résultats de ce programme sont visibles en Pologne, dans le Warthegau nouvellement formé, ainsi que dans le district de Lublin, où des milliers de Polonais et de juifs sont expulsés ou tués.

Des populations de sang « purement germanique » sont appelées à prendre leur place, mais trouver des colons présentant les qualifications raciales et professionnelles nécessaires s’avère bien plus difficile que prévu. Le nombre de volontaires issus de l’Allemagne elle-même reste inférieur aux attentes et la plupart des colons qui s’installent effectivement en Pologne sont des « Allemands ethniques », originaires de l’Europe de l’Est, dont le transfert est le fruit d’accords que le régime nazi conclut avec les dirigeants de l’Union soviétique et de divers États baltes. Au même moment, les plans de colonisation allemands deviennent nettement plus ambitieux, particulièrement après le déclenchement de l’opération Barbarossa et la conquête de la Biélorussie, des pays baltes et de la portion occidentale de l’Ukraine. Si Hitler et les dignitaires de son régime s’accordent sur le fait que les migrations de masse ne pourront commencer qu’une fois la victoire sur l’Union soviétique acquise et la mainmise allemande sur les territoires de l’URSS incontestable, des projets de colonisation à petite échelle prennent néanmoins leur essor. À nouveau, il faut des candidats et, une fois de plus, le régime nazi va chercher ceux-ci en dehors de l’Allemagne à proprement parler. Cette fois, cependant, c’est surtout dans les pays occupés d’Europe du Nord et de l’Ouest qu’il va puiser.

À l’époque, le manque de terres, notamment au sein des frontières nationales hollandaises, laisse penser que les candidats ne manqueront pas pour s’installer dans l’Est conquis. Cette hypothèse s’avère juste : alors que les initiatives allemandes dans d’autres pays « germaniques » échouent, les Hollandais jouent bientôt un rôle important dans le programme de germanisation des nazis. Dès juillet 1941, un accord portant sur le recrutement de fermiers hollandais dans les territoires soviétiques occupés est conclu, prévoyant qu’une part des récoltes ira à l’État hollandais. Dans les derniers mois de 1941, les deux cents premiers volontaires prennent le départ ; deux cents autres les rejoignent au printemps 1942. Entre les étés 1942 et 1944, l’État hollandais investit des millions dans des initiatives économiques au sein de ces régions d’Europe. Environ cinq mille cinq cents volontaires hollandais sont recrutés comme travailleurs. Fermiers et maraîchers investissent ces territoires pour reprendre en main des fermes, tandis que les hommes d’affaires hollandais se rendent à l’est pour occuper des fonctions de direction au sein de sociétés confisquées. Des artisans et petits commerçants sont choisis pour combler le vide laissé par leurs homologues juifs assassinés.

Ce remarquable empressement à collaborer trouve ses racines dans de fermes convictions parmi les Hollandais, devenus les acteurs d’un nouvel ordre européen fondé sur la race et conduit par les peuples d’ascendance germanique. Les responsables hollandais du projet et la grande majorité des volontaires soutiennent avec enthousiasme l’idée d’un Grand Reich germanique. Dans le même temps, cependant, ils poursuivent aussi des objectifs nationaux distincts. Les territoires supposément vides de l’Europe de l’Est occupée sont censés offrir un foyer aux trop nombreux fermiers hollandais, soulageant ainsi la pression démographique qui pesait sur les terres arables des Pays-Bas. Les territoires de l’Est occupé sont en outre censés remplacer les marchés auxquels la Hollande avait accès avant la guerre, notamment les Indes orientales néerlandaises. La colonisation hollandaise dans l’Est nazi a ainsi vocation à confirmer la grandeur coloniale de la nation, qui est menacée depuis que les Japonais ont conquis ses principales colonies outre-mer.

Le projet de Grand Reich germanique revêt donc aussi un aspect utilitaire pour les Hollandais, qui prévoient d’obtenir une position de force et de souveraineté dans le cadre du programme commun de germanisation, tout en résolvant leurs problèmes nationaux : la crise dans l’agriculture hollandaise et la perte imminente de leurs colonies ainsi que de leurs marchés outre-mer. Malgré cet enthousiasme et d’immenses investissements, l’entreprise hollandaise ne sera cependant pas couronnée de succès. Le temps manquera : quelques années plus tard seulement, l’Armée rouge reconquiert l’intégralité des territoires concernés. En outre, le partenariat germano-hollandais est marqué dès le début par des tensions. En tant que membres de la même « race », les Hollandais s’attendent à être traités comme des égaux, mais aux yeux des administrateurs allemands locaux, la présence de Hollandais sur leurs territoires ne s’accompagne pas de droits en tant que germains, mais constitue une faveur accordée par l’Allemagne. Ces tensions vont croissantes au fur et à mesure que les résistants et l’Armée rouge remettent sérieusement en cause l’hégémonie allemande en Europe de l’Est. Les ressources et la main-d’œuvre manquant cruellement, la politique coloniale allemande laisse rapidement place à un pillage débridé. Le climat engendré par ces exactions voue à l’échec le projet hollandais, qui repose sur des plans agronomiques à long terme et l’implantation de colons. À l’été 1944, la plupart des volontaires ont été évacués de ces régions, qui deviennent bientôt les témoins d’une autre vague de purification ethnique, cette fois à l’encontre des peuples d’origine allemande.