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Penser la guerre avec les cartes en Europe

xviie-xxe siècles

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Résumé 

La représentation des espaces de la guerre sous la forme de cartes a des origines très anciennes, mais c’est à l’époque moderne que cet outil commence à modifier la nature du combat et de sa préparation. Les États européens et leurs armées jouent un rôle déterminant dans cette évolution. La cartographie européenne est née en partie de la guerre à partir du xviie siècle, et la guerre s’en est trouvée à son tour transformée. De la planification de la bataille à sa célébration, les cartes jouent des rôles variés dans leur rapport à l’activité guerrière. Elles participent aussi à la redéfinir.

Agence Meurisse, Carte de la guerre sur les boulevards avec curieux la contemplant, photographie de presse, 1918. © Gallica.
Jean-Baptiste Verzy, L’empereur Napoléon dans son bivouac préparant par la pensée la victoire d’Austerlitz, gravure à l’aquatinte, 19,2 x 28 cm, circa 1810. Source : Gallica https://goo.gl/W5vRNi
Kriegsspiel, jeu de guerre conçu en 1812 par Georg Leopold von Reiswitz pour Friedrich Wilhelm III (Fondation des châteaux et jardins prussiens de Berlin-Brandebourg) https://goo.gl/uLmcwN

(3 photos)
Agence Meurisse, Carte de la guerre sur les boulevards avec curieux la contemplant, photographie de presse, 1918.
Source : Gallica.

Les liens entre la bataille et la carte, prise ici dans son acception la plus large, sont anciens. Végèce évoque l’utilisation de documents cartographiques par l’armée romaine dans son Epitoma rei militaris (ive siècle). Mais c’est avec la naissance de l’État moderne que les cartes de la guerre commencent à jouer un rôle déterminant dans la construction des imaginaires et des territoires en Europe. Aux xixe et xxe siècles, elles participent aussi de leur destruction. Dès lors, on peut s’essayer à une typologie du regard cartographique en fonction de son rapport à la temporalité du combat afin de saisir son rôle dans la gestion de la guerre.

Le premier ensemble regroupe les cartes préparatoires, à partir desquelles le combat à venir est pensé stratégiquement. Au début du xvie siècle, Machiavel, dans son Art de la guerre, conseille aux généraux de toujours se munir de cartes afin de maîtriser le terrain. Les premières tentatives de centralisation de l’information cartographique à des fins militaires se produisent au xviie siècle. Elles participent de l’invention des États en Europe. En France, le Dépôt de la guerre est créé à cet effet en 1688 et la plupart des autres États européens se dotent d’institutions similaires. Les premières cartes d’ensemble fondées sur des relevés systématiques répondent souvent aux besoins de la planification militaire. Les origines de l’Ordnance Survey, devenu au fil du temps l’agence officielle de cartographie en Grande-Bretagne, remontent à la rébellion jacobite en Écosse (1745) ; il s’agissait d’établir une carte précise de cette partie du royaume pour en favoriser le contrôle armé.

Au xixe siècle, la cartographie devient progressivement un élément central de la pensée stratégique comme l’écrit Clausewitz, théoricien la guerre moderne. Elle joue une part notable dans les défaites et victoires qui reconfigurent les espaces en Europe. L’imprécision des cartes proposées avant la fin du xixe siècle, liée aux contraintes technologiques de l’époque, limite toutefois leur efficacité avant la Première Guerre mondiale. Ces faiblesses sont ainsi évidentes au xixe siècle, quand les armées se projettent loin de leurs bases. La guerre de Crimée (1854-1856), qui oppose l’armée russe aux Ottomans, aidés de la France et du Royaume-Uni, commence sans que le commandement britannique ne dispose de cartes adaptées de la péninsule.

Ce n’est qu’au début du xxe siècle, avec les premiers relevés par ballon, puis par avion, que les armées commencent à disposer de cartes précises et à jour des terrains d’opération. La reconnaissance aérienne, qui va bénéficier de nombreuses avancées durant la Seconde Guerre mondiale puis la guerre froide, transforme la collecte des données, leur figuration et la façon même de penser le combat. Ces évolutions ne sont pas linéaires : les armées à repenser leur rapport à la cartographie dans la précipitation des conflits, les manques apparaissant au gré des crises. Ces lacunes sont parfois cultivées pour mieux tromper l’ennemi : les cartes publiées pendant près de cinquante ans par l’Union soviétique étaient volontairement fausses. L’Europe, bouleversée par les conflits mondiaux, puis par la guerre froide, est un terrain privilégié de l’expression du pouvoir bien compris de ces cartes, supports essentiels de la conquête et du contrôle d’un territoire, et parfois de sa dissimulation.

Une seconde catégorie réunit les cartes utilisées dans l’immédiateté du combat, celles que le soldat et l’officier emportent avec eux pour opérer des choix tactiques et pour maîtriser le champ de bataille sous le feu. Les traces directes de ces usages de la carte au combat, ou plus souvent du simple croquis, sont en général perdues. L’anticipation du combat, sous la forme de dessins rapides prévoyant les mouvements à venir, sur le sol bien souvent, a pour vocation de n’être vue que des combattants avant d’être effacée. Des jeux de plateaux anciens, tel le chaturanga originaire de l’Inde, reflètent ce type de pratiques. Elles deviennent en Europe un élément central de la formation des officiers, à l’instar du Kriegsspiel, un jeu de guerre développé par Reiswitz au début du xixe siècle.

La représentation graphique de l’espace du combat peut en effet devenir une arme en soi. En 1870, l’armée prussienne impressionna les Français par son usage des cartes : chaque cavalier consultait les documents à jour rangés dans son havresac tandis que les officiers français peinaient à lire les leurs, souvent lacunaires. Les grandes puissances militaires se dotent de services cartographiques dédiés dès la fin du xixe sans toujours parvenir à fournir à leurs soldats des documents utilisables. Des officiers britanniques se plaignent par exemple que « les fermes ne sont jamais au bon endroit » durant l’opération « Bluecoat » en Normandie (été 1944). Quand les cartes sont disponibles et adaptées, encore faut-il que les soldats arrivent à les lire dans l’urgence, et que le combat ne se déroule pas à la jointure de plusieurs feuillets.

L’avènement du tir d’artillerie indirect, qui consiste à tirer sur un objectif distant et invisible mais localisé avec des coordonnées à trois dimensions, entraîne un autre changement dans les années 1890. Il exige une documentation cartographique adaptée. Les cartes traditionnelles, approximatives dans leur représentation du relief, se montrent insuffisantes. Là encore, la reconnaissance aérienne, et plus récemment l’imagerie satellite, comme le GPS et la surveillance par drones, modifient la visualisation du champ de bataille dans la seconde moitié du xxe siècle. La création de systèmes intégrés, qui permettent aux combattants de se représenter la zone de combat en temps réel à l’aide d’interfaces numériques, fait l’objet d’investissements considérables depuis les années 1990. L’abolition de la distance entre la carte et le territoire, digne de la cartographie au un-unième décrite par Jorge Luis Borges dans L´auteur et autres textes, ne semble ainsi plus très lointaine.

Enfin, on peut rassembler les cartes qui visent à tirer les leçons d’une campagne ou à en célébrer l’issue. Leur rôle dans la construction du récit des gloires militaires a en général favorisé leur conservation et leur mise en valeur. Avec les évolutions des techniques d’impression de la fin du xixe siècle en Europe, ce type de représentation de la bataille devient un lieu commun des publications sur les « guerres au loin » de la période coloniale. La cartographie de la guerre constitue au xxe siècle un outil essentiel de propagande, voire de mobilisation. La mise en scène des dirigeants penchés sur des cartes est d’ailleurs un des lieux communs de la communication de la guerre contemporaine. Hitler en fait un usage répété. Peu après la Grande Guerre, la carte peut aussi se transformer en un instrument de dénonciation des conséquences humaines des conflits. La carte des massacres arméniens publiée en 1920 par Z. Khanzadian dans son Rapport sur l’unité géographique de l’Arménie en est un exemple frappant. Elle devient un mémorial à part entière. Dans tous ces cas, ces cartes de la guerre après le combat deviennent un élément constitutif des imaginaires nationaux, en particulier en Europe où la géographie s’inscrit dans les programmes scolaires dès le xixe siècle.

Ainsi, avant, pendant ou après la bataille, les cartes, qui, comme l’a dit Yves Lacoste, ont souvent servi à faire la guerre, contribuent à la fabrique de territoires qu’elles définissent, commémorent, et aident parfois à ravager. L’Europe n’est pas le seul espace ainsi pensé, mais les liens entre État, armée et terrain qui y sont tissés dès l’époque moderne, en ont fait un champ d’expérimentation bien particulier.