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L’artisanat de tranchée

Matérialité du souvenir de guerre

De tous les artefacts engendrés par la Grande Guerre, les objets d’artisanat de tranchée sont probablement les plus curieux et les plus complexes. Au-delà de leur genèse technique, ces objets témoins posent des questions quant aux attentions et intentions dont ils font l’objet. Expression artistique d’une expérience personnelle faite au cours d’un événement européen majeur, les créations relevant de l’artisanat de tranchée se présentent sous des formes diverses qui font de cette pratique un objet anthropologique et archéologique passionnant à étudier.

Affiche d’Henri Dangon réalisée pour l’exposition L’art de guerre au salon des Armées du 22 décembre 1915 au 22 février 1916.

Affiche d’Henri Dangon réalisée pour l’exposition L’art de guerre au salon des Armées du 22 décembre 1915 au 22 février 1916.
Source : Library of Congress via Wikimedia Commons

Apparue durant la Première Guerre mondiale, l’expression « artisanat de tranchée » (trench art en anglais) désigne le fait de transformer des matériaux liés à un conflit armé, et généralement ramassés sur le champ de bataille, en objets usuels ou symboliques. Des exemples de souvenirs de campagne fabriqués par les soldats d’armées européennes existent dès la fin du xviiie siècle ainsi que pendant le xixe siècle. C’est cependant au cours de la Grande Guerre que l’artisanat de tranchée se développe massivement, des objets étant alors réalisés à la main sur tous les fronts. La durée du conflit et les longues phases d’attente des soldats entre les combats expliquent en grande partie ce phénomène qui touche aussi bien les militaires que les civils. Les intentions qui président à la production de ces objets et l’attention qu’ils suscitent en font des artefacts sociaux et mémoriels incontournables pour comprendre les mentalités en Europe en contexte de guerre et au lendemain des conflits armés.

Sur le front, la fabrication d’objets relevant de l’artisanat de tranchée (ou de guerre) débute avec le besoin des soldats de s’occuper pendant leur temps libre. D’une part, ceux-ci individualisent leur équipement réglementaire au gré de différentes opérations. De nombreux quarts, pipes, gamelles, gourdes ou casques sont peints ou gravés, se retrouvant ornés d’une grande variété de dessins et d’inscriptions. D’autre part, les soldats confectionnent eux-mêmes en nombre de petits objets utilitaires qui s’insèrent dans leur quotidien et remplacent l’équipement fourni par l’armée. C’est le cas des couteaux de tranchées, des tabatières, des coupe-papiers ou encore des briquets. Mais le désir de créer un objet unique, pour soi ou la famille, conduit aussi des soldats à des fabrications spontanées et individualisées pouvant prendre la forme de vrais objets d’art. Parmi ceux-ci, on retrouve des vases décorés, des crucifix, des cannes en bois sculptées ou des instruments de musique. L’artisanat de guerre se popularise au sein des armées surtout lorsque le conflit s’installe dans la durée. Les productions de soldats se font alors plus fréquentes, au point que certains hommes, sans expérience dans la confection d’objets mais influencés par leurs camarades, s’y essayent à leur tour.

L’artisanat de guerre est moins fréquent durant les conflits postérieurs à 1914-1918, principalement en raison de l’abandon de la guerre de position. Cependant, les objets créés par les soldats lors de tous les conflits de l’époque contemporaine gardent les mêmes formes et répondent aux mêmes intentions. Ils permettent de tromper l’ennui, de décorer ou compléter l’équipement individuel. Ceux qui s’adonnent à cette occupation le font aussi dans le but d’échanger leurs créations contre du tabac ou de la nourriture avec des camarades qui sollicitent leur savoir-faire. Mais les soldats en campagne se trouvant souvent loin de leur foyer (soldats coloniaux durant les guerres mondiales, soldats français en Algérie, etc.), ils cherchent aussi, par la confection de ces objets, à se doter de repères familiers leur rappelant la vie d’avant la guerre. À travers leurs créations, les hommes expriment également les idéaux pour lesquels ils se battent, leur vision de l’ennemi ou leurs croyances religieuses. Après le conflit, les objets acquièrent un statut mémoriel, devenant des souvenirs de l’expérience du combattant. Vases décorés et autres briquets portant les dates de la guerre d’Algérie trouvent ainsi une place dans l’espace domestique d’anciens soldats français.

D’autres acteurs que les soldats engagés dans les combats réalisent des objets s’apparentant à l’artisanat de guerre. Appauvris par la guerre, déplacés ou restés dans la zone de conflit, des civils peuvent notamment améliorer leur vie quotidienne en les vendant : c’est le cas par exemple des populations belges. Dans l’après-guerre, et dans le seul cas des années qui suivent la Grande Guerre, une production artisanale civile se maintient même à partir de matériaux récupérés lors de la remise en culture des terres agricoles. Cette commercialisation fonctionne durant plusieurs années grâce au phénomène des pèlerinages sur les champs de bataille. Par ailleurs, hors de la zone de front, l’artisanat de guerre est pratiqué par les soldats prisonniers ou en convalescence. Dans le premier cas, il s’agit d’objets fabriqués dans des matériaux périssables (bois, os, etc.) et destinés à être échangés pour améliorer les conditions de détention des soldats. Dans le second cas, la fabrication d’objets s’inscrit dans un programme de rééducation des soldats blessés ou permet simplement à ceux-ci de se divertir.

Si les productions sont bien attestées, les lieux de fabrication au front restent encore à définir avec exactitude. Les sources écrites et photographiques peuvent servir dans leur identification mais elles ne comblent pas le manque d’exemples concrets de vestiges de terrain. Les fouilles de la ZAC Actiparc d’Arras réalisées en 2000 ont cependant été parmi les premières à livrer des traces d’artisanat, suivies par celles menées à Marcilly-sur-Tille en 2011 ou dans le camp du Borrieswalde (dans la forêt d’Argonne) en 2015. Ces découvertes archéologiques confirment que l’artisanat de guerre s’effectue lors des temps de repos des soldats, en ligne intermédiaire ou en arrière-front, à quelques kilomètres des zones de combat.

Les indices archéologiques de cette activité sont multiples mais difficiles à identifier précisément. Il n’existe, en effet, pas de lieu dédié spécifiquement à la fabrication d’objets, mais un ensemble de traces accumulées permet néanmoins de définir un contexte « d’atelier ». Les étapes de la transformation des matériaux réalisées sont nombreuses : découpe, déformation plastique par martelage à chaud ou à froid, fonte de métaux, soudure et gravure (qui peut se faire également hors de la zone d’« atelier »). Les traces archéologiques se matérialisent par des rebuts de découpes d’objets récupérés sur le front, majoritairement des douilles et des ceintures d’obus, ou des objets semi-finis, découverts dans des fosses dépotoirs ou dans les coins des baraques de soldats. La présence d’outils (marteaux, burins, pinces) peut également constituer un indice d’artisanat, même s’ils ne sont pas spécifiques à la fabrication d’objets. De même, associé à d’autres éléments, un foyer doit être considéré comme un indice important. Il peut témoigner de la volonté de procéder à la déformation plastique ou à la fonte de matériaux, parfois effectuées à de très fortes températures (jusqu’à 1 500° C), ainsi qu’à des soudures réalisées à basse température. Ces opérations impliquent la maîtrise d’un important savoir-faire chez les soldats qui les accomplissent. Néanmoins, seul le site du Borrieswalde a livré des outils et des foyers qui, ajoutés aux rebuts trouvés in situ, atteste de la constitution d’une petite forge.

Ces vestiges constituent des sources d’informations majeures sur la chaîne opératoire technique de fabrication des objets d’artisanat dont la valeur matérielle et symbolique a d’emblée été reconnue par les sociétés belligérantes. Durant la Grande Guerre, la production en nombre et précoce (dès 1915) de ces objets donnent lieu à l’organisation de concours et d’expositions dont l’une, intitulée L’art de guerre, se déroule du 22 décembre 1915 au 22 février 1916 dans les salles du Jeu de Paume aux Tuileries. Mais encore aujourd’hui, il n’est pas rare de croiser dans les musées (par exemple à l’Historial de la Grande Guerre à Péronne) ces assemblages artisanaux, notamment ceux issus de 1914-1918 devenus des objets dépositaires d’une mémoire désormais partagée, celle d’un conflit que d’aucuns considèrent comme une « guerre civile européenne ».