Message d'erreur

Deprecated function : Methods with the same name as their class will not be constructors in a future version of PHP; mPDF has a deprecated constructor dans include_once() (ligne 38 dans /sites/ehneweb/www/web_dico/sites/all/modules/contrib/print/print_pdf/lib_handlers/print_pdf_mpdf/print_pdf_mpdf.module).

L’expulsion des Allemands de Tchécoslovaquie après la Seconde Guerre mondiale

Histoire et mémoires conflictuelles

-A A +A
Résumé 

L’expulsion des Allemands de Tchécoslovaquie en 1945-1946 vient mettre un terme à la présence pluriséculaire de populations germanophones dans cette partie de l’Europe médiane. Le différend germano-tchèque au sujet de ces expulsions reste fort tout au long du second xxe siècle. Les souffrances endurées par les Tchécoslovaques sous la domination nazie et celles subies par les populations germanophones au moment de leur expulsion alimentent depuis 1945 un fort ressentiment de part et d’autre. Cette rancœur est longtemps renforcée chez les expulsés par le silence que le régime communiste impose sur cette épineuse question en Tchécoslovaquie, laissant à l’Allemagne de l’Ouest le soin d’accorder des réparations. Dans ces conditions, l’amorce d’un processus de réconciliation est presque impossible. Les discussions engagées depuis 1989 ont toutefois permis de revenir à une relation plus apaisée, davantage en phase avec l’évolution des mémoires de la Seconde Guerre mondiale en Europe.

Le Zentrales Denkmal Flucht und Vertreibung 1945 [Mémorial central de la fuite et de l’expulsion de 1945] conçu par Joachim Bandau et inauguré en 1999, Nuremberg.

Le Zentrales Denkmal Flucht und Vertreibung 1945 [Mémorial central de la fuite et de l’expulsion de 1945] conçu par Joachim Bandau et inauguré en 1999, Nuremberg.
Source : Wikimedia Commons

L’expulsion des Allemands de Tchécoslovaquie en 1945-1946 a plusieurs causes. Si des arguments économiques et sociaux motivent cette décision, son fondement moral, sinon juridique, demeure la culpabilité collective (Kollektivschuld) assignée aux Allemands. Une grande partie des Allemands de Tchécoslovaquie s’est engagée en faveur du Reich hitlérien et la population civile a beaucoup souffert sous la domination nazie, comme le symbolise encore aujourd’hui la destruction du village de Lidice en 1942. Plus largement, la communauté germanophone est accusée d’opprimer la nation tchèque depuis la bataille de la Montagne blanche (1620) qui avait vu la défaite des nobles tchèques, majoritairement passés au protestantisme, contre les forces catholiques des Habsbourg. L’expulsion a donc aussi pour origine un contentieux plus ancien dont les arguments ont été formulés durant la période de cristallisation des discours nationaux à la fin du xixe siècle. La création de la République tchécoslovaque en octobre 1918 a fourni aux Tchèques une première revanche contre les Allemands, fondée sur un rejet de la « communauté de destin » instaurée par l’Empire des Habsbourg. Malgré la participation des partis allemands aux coalitions gouvernementales, c’est bien la « communauté de conflit » qui détermine les relations entre Tchèques et Allemands durant l’entre-deux-guerres. Après 1933, la région des Sudètes, où résident la majeure partie des Allemands regroupés en communautés relativement compactes, est ciblée par la propagande hitlérienne. La création par l’Allemagne nazie du Protectorat de Bohême-Moravie en mars 1939 achève de séparer les deux groupes tandis que la Slovaquie devient un État satellite du Reich allemand. Durant la Seconde Guerre mondiale, les politiciens tchèques exilés, au premier rang desquels Edvard Beneš, en viennent à préconiser l’expulsion des populations allemandes de la Tchécoslovaquie restaurée. Leur projet est soutenu par les Alliés occidentaux ainsi que par l’Union soviétique.

L’expulsion commence dès le mois de mai 1945 et se déroule dans un premier temps selon des méthodes extrêmement brutales, malgré l’existence d’un cadre légal pourvu par les décrets pris le 19 mai 1945 par le président Beneš. Ces textes, connus sous l’appellation de « décrets Beneš », considèrent par principe comme « non fiables » tous les citoyens s’étant déclarés comme Allemands. Des groupes militaires et paramilitaires se livrent dans les premiers mois à des exactions – les estimations les plus sérieuses et les plus récentes approchant les 30 000 morts – qui finissent par cesser, la conférence de Potsdam (juillet-août 1945) faisant obligation à la Tchécoslovaquie de procéder aux expulsions d’une manière plus respectueuse du droit des gens. Au final, ce sont environ trois millions d’Allemands qui sont expulsés et par conséquent expropriés des Pays tchèques et de Slovaquie (où la proportion d’expulsés est nettement moindre) jusqu’à la fin du mois d’octobre 1946.

Les réfugiés, qui arrivent dans une Allemagne ravagée, connaissent une situation matérielle désastreuse auquel s’ajoute le désarroi causé par l’expulsion. Si la plupart des Allemands des Sudètes trouvent asile dans les territoires qui feront partie de la RFA, la majeure partie de ceux de Moravie et de Bohême du Sud passent la frontière autrichienne. L’expropriation est radicale et sans dédommagement. Elle concerne autant les grandes propriétés de la noblesse que les avoirs de toutes sortes, les entreprises et tous les biens que les Allemands ne peuvent pas emmener avec eux. Du côté tchèque, le consensus le plus large règne sur la légitimité de l’expulsion et seules quelques voix s’élèvent pour condamner la phase la plus brutale des expulsions, sans que leur bien-fondé soit contesté. Il faut attendre le dégel éphémère de 1968 pour que des intellectuels tchèques reviennent sur les événements et contestent la théorie de la faute collective mais leurs voix sont étouffées par la « normalisation » qui s’opère après l’intervention des forces du pacte de Varsovie, c’est-à-dire le retour à la norme communiste dont le « socialisme à visage humain » aurait dévié.

Des associations se forment rapidement en Allemagne fédérale (Sudetendeutsche Landmannschaft, Association patriotique sudète) et en Autriche (Verband der Volksdeutschen Landsmannschaften, Union des associations patriotiques allemandes) pour représenter les intérêts des expulsés qui bénéficient d’une loi ouest-allemande votée en mai 1952, ouvrant droit à l’indemnisation des pertes subies. Dans le bloc soviétique en revanche, aucune perspective de dédommagement ou de réparation n’est envisageable dans le contexte de la guerre froide. Les revendications formulées par des Allemands de l’Ouest et des Autrichiens ne sont pas entendues par la Tchécoslovaquie communiste, tandis que la RDA cultive sa bonne entente avec Prague en demeurant silencieuse sur cette question. Ne pas se voir reconnaître la qualité de victimes renforce la conviction d’avoir subi une injustice chez des expulsés au contraire présentés comme des coupables essentialisés et collectifs.

Les associations allemandes et autrichiennes connaissent un regain d’activité après 1989. Elles agissent en tant que lobbies pour essayer de conditionner l’entrée de la République tchèque dans l’Union européenne à la révocation des décrets de 1945. C’est auprès de la CSU bavaroise (parti de droite allié à la CDU à l’échelle fédérale) en Allemagne et auprès des partis d’extrême droite (FPÖ) mais aussi du centre-droit (ÖVP) en Autriche que ces organisations trouvent une oreille attentive. Toutefois les gouvernements allemand et autrichien se gardent de soutenir ouvertement les revendications de ces associations afin de ne pas entraver le processus d’intégration européenne. Malgré la déclaration de Václav Havel qui déplore un « méfait » en janvier 1990, la question des réparations et de la reconnaissance du caractère illégitime des expulsions sur la base de la faute collective n’en continue pas moins à empoisonner durant plusieurs années les relations entre les trois pays et perturbe les négociations d’adhésion avec la République tchèque. Le travail effectué en parallèle par la commission d’historiens germano-tchèque (Gemeinsamedeutsch-tschechische Historikerkommission) ne trouve aucun écho auprès des associations d’expulsés et pas davantage dans l’opinion publique tchèque qui continue à légitimer l’expulsion, non sans reconnaître que les relations entre les deux pays sont grevées par cette mémoire douloureuse.

Pourtant, dans les années 1990 et 2000, des gestes symboliques de réconciliation ont eu lieu, bien que de manière très limitée. Si la langue allemande utilise exclusivement le substantif de « Vertreibung » (expulsion) et que l’on parle surtout en tchèque de « odsun » (déportation), le terme de « vyhnání » (expulsion) apparaît en 1992 dans le traité de bon voisinage et de coopération entre l’Allemagne fédérale et la Tchécoslovaquie. De même, le Fond tchéco-allemand pour le futur (Česko-německý fond budoucnosti) est créé en 1999 sur le modèle de celui dédié aux biens juifs, avec pour objectif de discuter de la possibilité de dédommager les Allemands ayant dû travailler dans les camps de détention avant leur expulsion, ainsi que les victimes d’emprisonnement abusif. Il n’a cependant jamais pu aboutir à un résultat concret. Malgré des efforts de part et d’autre, l’Europe trouve donc là une limite à son ambition de construire une mémoire de la Seconde Guerre mondiale – et des conflits en général – réellement apaisée et partagée.