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Le salon : un modèle de sociabilité pour les élites européennes ?

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Résumé 

Le salon, auprès de l’académie, de la loge maçonnique et du café, est l’un des hauts lieux de la sociabilité mondaine et intellectuelle des xviie et xviiie siècles. Associé le plus souvent à la ville de Paris où il est né, il évoque simultanément le raffinement de la vie aristocratique, la frivolité des divertissements mondains et la profondeur des conversations entre beaux esprits. Au-delà du tableau de Lemonnier mettant en scène la lecture (fictive) de L'orphelin de la Chine de Voltaire chez Madame Geoffrin, le salon renvoie donc à une réalité complexe car il met en relation des catégories sociales variées (princes de sang, hommes de lettres de diverses envergures, bourgeois cultivés, etc.) et prend en charge plusieurs fonctions : divertir bien sûr, mais aussi susciter le débat d’idées, faire circuler des connaissances et créer de la distinction au sein de l’élite. Symbole de la culture française des xviie et xviiie siècles, cette pratique est réputée à travers l’Europe et parfois imitée, avec un succès néanmoins relatif.

<p>Anicet Charles Gabriel Lemonnier (1743-1824<i>), Lecture de la tragédie «&nbsp;L’orphelin de la Chine&nbsp;», de Voltaire dans le salon de madame Geoffrin</i>, huile sur toile, 129,5 x 196 cm, 1812, Château de Malmaison.

Anicet Charles Gabriel Lemonnier (1743-1824), Lecture de la tragédie « L’orphelin de la Chine », de Voltaire dans le salon de madame Geoffrin, huile sur toile, 129,5 x 196 cm, 1812, Château de Malmaison.
Source : Wikimedia Commons

Au xviiie siècle, le terme « salon » relève de l’architecture. Il désigne une grande salle de réception. Jusqu’à la Révolution, on ne parle que de « cercle » et de « société » pour qualifier cette forme de sociabilité privée, toujours située hors de la cour, dans laquelle la maîtresse de maison accueille des invités choisis avec soin avant leur première venue. Le terme, anachronique aux xviie et xviiie siècles, désigne donc des lieux variés dont le point commun est une pratique de la convivialité par les élites urbaines. Quelques caractéristiques se dégagent : le rôle central des femmes et la mixité des convives, l’importance de l’hospitalité et sa régularité, la très forte codification de ces réunions et la fonction sociale que leur attribuent les participants. Ces salons composent un espace social, que les contemporains appellent « le monde ».

Conversation et écriture, préciosité et galanterie au XVIIe siècle

Les salons apparaissent en France, au début du xviie siècle. Le modèle en est esquissé par la marquise de Rambouillet (Catherine de Vivonne, 1588-1665) qui, de 1608 à 1659, réunit dans son hôtel particulier proche du Louvre les beaux esprits de son temps : Guez de Balzac, Voiture, La Rochefoucauld, Madame de Sévigné, Malherbe, etc. À la suite de Madeleine de Scudéry, la duchesse de Longueville et d’autres introduisent dans leurs hôtels parisiens une politesse et une vie intellectuelle inspirées de la cour, à l’écart du prince. Elles favorisent l’apparition de nouvelles pratiques d’écriture et le développement d’une esthétique nouvelle, dite « galante » ou « précieuse ». D’abord parisiens et aristocrates, les salons se multiplient ensuite en province et dans la bourgeoisie. L’apogée du phénomène a lieu dans les années 1650, avant que l’attraction de la cour de Louis XIV ne ramène à Versailles le centre de gravité de la vie mondaine.  

Riches et bien nées, les salonnières ont néanmoins besoin de l’autorisation d’un mari tolérant, ou de son absence, pour tenir société. Autodidactes – les jeunes filles n’ayant qu’une éducation assez sommaire –, elles sont cultivées et curieuses. Elles considèrent leur salon comme un lieu d’apprentissage et de circulation des savoirs, notamment en matière scientifique, même si les belles lettres, le beau langage et les beaux sentiments constituent l’essentiel de la conversation. Enfin, le salon constitue pour elles le cadre dans lequel elles peuvent se mettre à écrire – sans pour autant publier. Bien que les lettres de la marquise de Sévigné aient toujours circulé manuscrites et que la comtesse de Lafayette n’ait jamais avoué avoir écrit La princesse de Clèves, nombre d’entre elles sont aujourd’hui considérées comme des auteurs à part entière. Ce premier âge des salons constitue ainsi le premier temps d’un rapprochement entre le monde des lettres et certains segments de l’aristocratie urbaine. Animés par des femmes, on ne trouve guère d’équivalent aux salons français dans l’Europe du xviie siècle. En Angleterre, la révolution des années 1640-1650 désorganise la vie mondaine et favorise les cafés et la villégiature thermale au détriment des salons. Dans le monde germanique, les sociabilités intellectuelles restent liées aux universités, alors que le développement tardif de la politesse de cour et de la littérature de langue allemande est également un frein.

République des lettres, Lumières et politique au XVIIIe siècle

Au cours du siècle suivant, les salons se multiplient à nouveau à Paris, atteignant le nombre de soixante-deux sous le règne de Louis XVI. Comme ceux du xviie siècle, ces salons sont à la fois un espace de rencontre et une forme singulière de sociabilité, dominés par des femmes, bien que la mixité soit toujours de mise. Les salonnières ne sont pas toutes des aristocrates telles les duchesses de La Vallière et de Luxembourg. Mme Geoffrin (1699-1777) est l’épouse du directeur de la manufacture de Saint-Gobain et Mme Necker (1737-1794), l’épouse du ministre des Finances de Louis XVI, est la fille d’un pasteur suisse.

« Chez le peuple des salons, la première affaire, celle de tous les jours, c’est de s’amuser », commente Louis-Sébastien Mercier (1740-1814). On y joue, on y mange ou on y boit du thé, on y fait du théâtre et on y pratique des formes particulières de littérature : poésie galante ou art épistolaire. Néanmoins, au xviiie siècle, il ne s’agit plus d’un lieu où les femmes s’affirment comme auteur. Leur rôle, par le biais de la réception et de la conversation, est pensé comme civilisateur dans l’ordre social et politique du temps. Le respect de la politesse et des règles du savoir-vivre mondain est en effet essentiel pour assurer la qualité des échanges au sein de la société, tout autant que les traits d’esprit et le génie de certains. L’hôtesse y veille ; c’est aussi pour cette raison qu’elle choisit avec soin ses convives, sur des critères sociaux, de réputation ou, dans le cas des artistes, de talent. Quelles que soient leurs origines géographiques ou sociales, les habitués en viennent ainsi à constituer la « bonne société ». Pour autant, le salon n’efface pas les distinctions sociales et les inégalités ; il les déplace. Il réunit l’aristocratie urbaine et une partie des hommes de lettres autour d’un ensemble de valeurs partagées. Dans ces conditions, il est aussi un lieu où se jouent les dynamiques sociales de l’espace mondain. Il crée une nouvelle hiérarchie dans laquelle l’homme du monde – pas nécessairement noble – détrône le courtisan.

Interface entre plusieurs milieux (la cour, les milieux littéraires, le monde politique, etc.), le salon représente également un nœud de circulation de l’information politique, littéraire et mondaine. Certaines réputations ou carrières s’y font ou défont. Nouvelles et rumeurs y sont débattues. Certains salons deviennent un vivier d’opposition – comme celui du duc Étienne François de Choiseul (1719-1785) à Chanteloup. Les étrangers de passage s’en servent de relais pour promouvoir leur politique. Quant aux écrivains des Lumières, il s’agit pour eux d’un espace où recueillir avantages matériels, protections et assise sociale. Loin de constituer un univers renfermé sur lui-même, les salons se trouvent donc au cœur des mécanismes sociaux, culturels et politiques du xviiie siècle. Pour autant, ils ne peuvent être confondus avec l’espace public. Ils ne constituent pas un lieu ouvert et accessible comme le sont les cafés par exemple, et les débats qui y sont menés reposent sur des connivences sociales qui produisent le plus souvent des jugements sans portée politique.

À la faveur de la mobilité grandissante des élites et du rayonnement de la culture française, cette forme de sociabilité a donné lieu à des imitations dans l’Europe du xviiie siècle – de la Russie au Royaume-Uni, de la Suède à l’Italie. Le phénomène y est cependant nettement plus modeste qu’en France. Par ailleurs, la place centrale des femmes et la présence des hommes de lettres y sont moins évidentes. Quelques salons tenus par des femmes apparaissent durant la seconde moitié du siècle : Henriette Herz (1764-1847) tient salon à Berlin, la comtesse Caterina Vignati di Saint-Gilles (1714-1800) à Turin. Malgré le caractère très masculin de la sociabilité politique et culturelle liée à la Curie, quelques femmes imposent aussi leur présence dans la vie mondaine romaine. En Angleterre, la sociabilité intellectuelle se concentre surtout dans les cafés et les clubs. Leur clientèle est donc masculine, moins mondaine, davantage politisée et, surtout, ils reposent sur une logique commerciale. L’exceptionnalité du « cercle des bas-bleus » formé à Londres par la femme de lettres Elizabeth Montagu (1718-1800) n’en est que plus criante. En définitive, malgré sa renommée européenne, le modèle français s’adapte difficilement aux contextes nationaux à cause de l’écart qui sépare, dans la plupart des pays, le monde des élites de cour et les cercles intellectuels.