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L’autre monde : saint Michel

xve-xvie siècles

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Résumé 

Michel est un saint particulier. En tant qu’archange, il est un messager privilégié entre le Ciel et la Terre. Son combat contre les forces du Mal lui permet de cumuler également les fonctions d’ange-gardien et de combattant, ce qui fait de lui le protecteur idéal de la monarchie française. La fin du Moyen Âge et le début de l’époque moderne voient ainsi la figure de l’archange s’imposer, particulièrement en France.

Maître de Rohan, « Le mort devant son juge », enluminure des Grandes Heures de Rohan, vers 1440-1445 (Ms latin 9471, fol. 159, BNF).
Rogier Van der Weyden, panneau central du Polyptyque du Jugement (Beaune, musée des Hospices, vers 1445-1450). Source : Wikimedia Commons https://goo.gl/ZwN8wh

(2 photos)
Maître de Rohan, « Le mort devant son juge », enluminure des Grandes Heures de Rohan, vers 1440-1445 (Ms latin 9471, fol. 159, BNF).
Source : Gallica

Michel, littéralement en hébreu « Qui est comme Dieu ? », est le plus célèbre et le plus invoqué des archanges. Son image est ainsi utilisée par les élites dès la fin de l’Antiquité. Les Empires byzantin et carolingien, rappelant la protection qu’il donne aux Hébreux dans l’Ancien Testament, montrent un profond attachement au culte de l’archange qui se développe. Les Capétiens, qui revendiquent poursuivre la mission de l’archange, se situent dans cet héritage. Mais son combat contre le dragon de l’Apocalypse lui donne une envergure que n’ont pas les autres anges : d’ange tutélaire d’un royaume, il devient l’ange luttant contre les forces du Mal et peut donc être invoqué personnellement, intimement même, dans l’espoir d’une intercession de sa part auprès de Dieu.

L'archange Michel, messager et intercesseur, lien privilégié entre Terre et Ciel

La tradition chrétienne voit les archanges Michel, Gabriel et Raphaël comme des intercesseurs auprès de Dieu : dans la Bible, Raphaël dévoile que les « sept Anges [dont Michel, Gabriel et lui-même] se tiennent toujours prêts à pénétrer auprès de la Gloire du Seigneur » (Tobie XII, 15). La hiérarchie céleste fixée à la fin de l’Antiquité par le Pseudo-Denys, qui classe les êtres célestes, des séraphins aux simples anges, confirme ce rôle en plaçant les archanges, Michel en tête, auprès des hommes et du monde matériel. Ils détiennent ainsi un lien privilégié entre Ciel et Terre et sont invoqués pour cela.

Il n’est donc pas étonnant pour les fidèles, qui déjà peuvent se tourner vers eux lors de leurs prières, de les voir jouer ce rôle dans les pièces de théâtre religieux dont l’apogée se situe entre la fin du xve siècle et le milieu du xvie siècle. Les Passions en particulier, ces pièces destinées à mettre en scène la vie publique du Christ, voient saint Michel prendre, au fil des représentations, une place de plus en plus importante. En prenant des libertés avec les autorités scripturaires, mais en s’appliquant davantage à la société contemporaine, elles accentuent l’image de l’archange loyal et dévoué à Dieu son seigneur. À de nombreuses reprises, Dieu appelle Michel, qu’il nomme parfois son « glorieux messager » ou son « vaillant champion » (Passion d’Arnoul Gréban, 1455), pour l’envoyer sur terre avec pour mission de soutenir Jésus lors de la Tentation au désert, de le rassurer au mont des Oliviers, de détruire le Temple lors de la mort du Christ, ou encore d’accueillir les saintes femmes au tombeau, tout comme Il envoie Gabriel annoncer la bonne nouvelle à la Vierge Marie. La réponse de l’archange est toujours empreinte d’une fidélité sans faille.

L'ange gardien individuel

Ce qui fait la spécificité de Michel parmi les archanges est sa lutte contre le dragon, symbolisant le démon, relatée dans l’Apocalypse : « Alors, il y eut une bataille dans le ciel : Michel et ses anges combattirent le Dragon » (Apocalypse XII, 7-9). Luttant contre les forces du mal, il peut donc protéger l’âme du défunt, d’autant plus qu’il devient, dans les évangiles apocryphes et la littérature religieuse médiévale, le gardien de la porte du paradis. Mais ce combat le fait aussi apparaître comme le protecteur du croyant de son vivant ; ainsi Michel devient-il l’ange-gardien par excellence. Dans sa Légende dorée, Jacques de Voragine (v. 1228-1298) profite de la Saint-Michel (29 septembre) pour évoquer tous les anges, indiquant ainsi implicitement que l’archange en est le plus important : « Cette fête s’appelle Mémoire de saint Michel, bien que nous y fassions mémoire de tous les anges, et que nous les honorions collectivement ». Surtout, il précise que les anges « sont nos gardiens, nos assistants, nos frères et nos concitoyens, les porteurs de nos âmes vers le ciel ». Les prédicateurs comme Vincent Ferrier ou Jean Gerson lui donnent un rôle important dans leurs sermons et véhiculent l’image d’un saint Michel psychopompe, guide des âmes vers le paradis. Ce rôle essentiel de protection au moment de la mort du fidèle explique la profusion d’autels, de luminaires et de cimetières à son nom en Avignon et en Provence et traduit l’angoisse de la Fin des temps propres aux xve-xvie siècles et la nécessité d’assurer son salut.

Les chrétiens, qui espèrent voir saint Michel accompagner leur âme après leur mort, l’invoquent régulièrement en lisant leurs livres d’heures : les suffrages de saint Michel se généralisent alors dans ces livres de prières quotidiennes. Leur première page est d’ailleurs souvent ornée soit d’une psychomachie où saint Michel combat un diable pour conserver l’âme du défunt, soit d’un combat contre le dragon. On perçoit la même évolution dans les testaments : à partir du milieu du xve siècle, les testateurs dictent des listes d’intercesseurs de plus en plus longues, dépassant le traditionnel « À Dieu, à ND et à toute la Cour céleste » pour ajouter les archanges et toute une myriade de saints. Saint Michel y est presque systématiquement évoqué, plus souvent que Gabriel et Raphaël moins à même d’accompagner l’âme du défunt.

On donne en effet à l’archange gardien de la porte du paradis un pouvoir que les autres anges n’ont pas : la psychostasie, la pesée des âmes, qui lui permet d’accompagner l’œuvre divine de jugement de l’âme après la mort. C’est ainsi qu’il apparaît dans le Pèlerinage de l’âme de Guillaume de Digulleville, l’une des visions de l’au-delà les plus célèbres aux xve-xvie siècles. Le motif est surtout présent dans les représentations figurées, en premier lieu du Jugement dernier et ce, depuis l’époque carolingienne. Ce n’est pas systématique, mais il y est régulièrement représenté, agissant avec fermeté et sévérité, la balance en sa main droite. Il apparaît alors comme un supplétif de la puissance divine dans l’action essentielle du partage.

Un saint français ?

Le culte de l’archange est présent dans toute la chrétienté. L’Empire byzantin y est particulièrement sensible. De son côté, Rome y est très attachée depuis le pontificat de Grégoire le Grand et la peste de 590 apr. J.-C., le château Saint-Ange en atteste. De grands centres de pèlerinage sont dévolus à l’archange : le sanctuaire de Monte Gargano et la Sacra di San Michele en Italie, Saint-Michel-de-Cuxa dans les Pyrénées-Orientales et le mont Saint-Michel. Mais si ce culte rend compte d’un fond culturel européen, véhiculé par la Légende dorée, il est cependant plus significatif en France. En effet, à l’instar de la dynastie carolingienne qui lui vouait un culte particulier, l’archange retient l’attention des Capétiens qui sont sensibles au « grand Prince » de l’Ancien Testament, protecteur d’Israël et combattant les autres nations. La spécificité française se renforce lors de la guerre de Cent Ans : le mont Saint-Michel ayant toujours résisté aux assauts anglais et la voix de Michel étant l’une des voix entendues par Jeanne d’Arc, l’archange aurait sauvé la France des Anglais. Il s’impose alors comme l’un des saints protecteurs de la monarchie française. Les rois de France lui en seront reconnaissants : Louis XI crée l’ordre de Saint-Michel en 1469 et désigne le mont comme son siège, bien qu’aucune réunion de l’ordre ne s’y soit jamais tenue.

Cette dévotion royale dont il fait l’objet depuis le xve siècle a certainement aidé le développement du culte de l’archange en France face aux autres saints militaires à la fin du xve et au xvie siècle. On a pu exagérer, pour les besoins de la démonstration, l’éclipse d’un saint Georges trop anglais par saint Michel au sortir de la guerre de Cent Ans. Mais si une partie de la noblesse continue d’invoquer et de représenter saint Georges par tradition, c’est l’archange qui connaît une réelle diffusion à partir de la seconde moitié du xve siècle. Cela s’explique par son statut d’ange-gardien et d’ange psychopompe, mais aussi parce qu’il est associé étroitement à la royauté. Il l’est d’autant plus lors des troubles religieux du xvie siècle : Henri II l’invoque pour justifier sa lutte contre le protestantisme, associé au dragon que le saint terrasse. À la fin du siècle, la ville de Grenoble choisit le jour de la Saint-Michel, le 29 septembre 1589, pour refuser d’accorder son allégeance à Henri IV, pensant ainsi éviter une damnation certaine.