Prologue aux guerres de religion : le sac de Rome (1527)

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Résumé 

Le sac de Rome par les troupes de l’empereur Charles Quint – roi de Germanie, d’Espagne, de Naples et de Sicile, seigneur des Pays-Bas – en mai 1527 est un événement d’une rare violence qui a marqué tous les esprits au xvie siècle. Accident d’une guerre opposant une bonne partie des princes européens, il sert en partie d’exutoire aux tensions religieuses qui s’accumulent depuis la fin du Moyen Âge. Les protestants, mais aussi les soldats catholiques, y communient dans une ivresse sacrale qui annonce les conflits confessionnels à venir. Les soldats y conservent, cependant, une réelle rationalité – qui accorde tout son poids aux logiques de prédation. Rapidement connues dans toute l’Europe, ces exactions sont très majoritairement interprétées comme un événement religieux : juste châtiment de l’antéchrist papiste ou de la corruption de l’Église, fléau divin, sacrilège ou occasion de réconcilier les chrétiens dans la réforme universelle.

Représentation du sac de Rome en fléau divin dans un traité et pronostication sur la guerre de Rome, ms. Spencer 81, f° 3v, New York Public Library.
La descente de Bourbon en Italie. Carte de l’auteur.

(2 photos)
Représentation du sac de Rome en fléau divin dans un traité et pronostication sur la guerre de Rome, ms. Spencer 81, f° 3v, New York Public Library.
Source : Wikimedia Commons

Rome, cité martyre d’un conflit européen

Le 5 mai 1527, une armée impériale composée d’Espagnols, de Flamands, d’Italiens et d’Allemands campe devant Rome. À sa tête, le duc de Bourbon menace la capitale religieuse du continent. Voilà plus d’un mois qu’il vit sur le pays, en cherchant à contenir cette troupe mécontente et privée de solde depuis un an.

Il faut revenir deux ans plus tôt, le 24 février 1525, pour comprendre la situation. Ce matin-là, les troupes impériales écrasent les Français devant Pavie ; François Ier, qui avait pris la tête de ses armées, est capturé puis transféré auprès de l’empereur Charles Quint, en Espagne. L’Italie et l’Europe prennent peur, face à ce prince trop chanceux. Une double ligue se forme autour du pape Clément VII pour expulser l’empereur d’Italie du Nord. Occupant Parme, Florence et Modène, le pontife s’entend avec Milan et Venise d’un côté, la France et l’Angleterre de l’autre.

Les impériaux contre-attaquent en ordre dispersé. Ugo Moncada, le gouverneur de Naples, aide le cardinal Pompeo Colonna à fomenter une révolte contre le pape à Rome en septembre 1526. À Carthagène, le duc de Bourbon s’embarque pour Gênes avec une nouvelle armée espagnole ; il est rejoint à Milan par douze mille lansquenets venus d’Allemagne. À Rome même, le vice-roi Charles de Lannoy joue l’intimidation militaire et obtient un accord avec le pape le 25 mars 1527. Confronté à une mutinerie devant Bologne en mars, Bourbon commence à razzier la Romagne en direction de Florence, dont le siège peut lui permettre de payer ses soldats. Le 25 avril, l’arrivée des troupes de la ligue à Florence et la rupture de la trêve par le pape amènent le duc à changer de cible. Il lance son armée contre Rome, en promettant le butin de la ville la plus riche du monde. Bourbon meurt au premier assaut. Faute de chef – les ordres de l’empereur mettent des semaines à arriver et le jeune prince d’Orange, choisi pour succéder au duc, n’a pas l’autorité de son prédécesseur – l’armée se déchaîne contre la cité.

Pendant huit jours, la Ville est soumise au pillage et aux violences. Les défenseurs sont vite éliminés dans les combats. La population est massacrée, torturée et rançonnée sans distinction d’âge ou de sexe, de nationalité ou de fidélité. On tue jusqu’aux malades des hospices et aux alliés notoires de la cause impériale. Les femmes sont violées. Les églises et les palais sont forcés et vidés de leurs objets de valeur. Les archives et les bibliothèques sont brûlées. Le pape et une partie de sa cour parviennent à s’enfermer dans le château Saint-Ange où ils restent en sécurité pendant le pillage. L’ambassadeur de Venise décrit la situation comme pire que l’enfer. Il y a au moins douze mille morts, auxquels s’ajoutent bientôt les victimes de la faim et des épidémies. Malgré la signature d’un traité en juin, les violences continuent, notamment lorsque l’armée rentre de ses quartiers d’été, en septembre.

Violence sacrale et économie de prédation

On souligne surtout la violence religieuse des lansquenets allemands. Depuis dix ans, Luther et ses disciples dénoncent le pape comme l’Antéchrist et Rome comme la nouvelle Babylone ; ils condamnent avec véhémence les superstitions des papistes : culte des saints et des reliques, luxe des églises, etc. Les exactions des troupes allemandes font écho à ces prêches. Dans les églises, ils profanent ou détruisent les reliques, arrachent ou badigeonnent les images, volent et démontent les ornements de messe. Ils parodient la pompe catholique en installant une prostituée vêtue d’habits sacerdotaux sur le trône de saint Pierre, en chantant « Vivat Lutherus pontifex ! » dans de fausses processions ou en présentant des animaux à la communion. Les religieux sont les victimes de prédilection des soldats : les prélats sont tués, humiliés ou vendus comme esclaves, les nonnes sont violées et des moines castrés.

Mais la violence religieuse n’est pas le seul fait des luthériens. Dans l’Europe catholique, aussi, les critiques s’élèvent contre la corruption du pape et de la Curie, sans compter les prophètes et astrologues qui annoncent le châtiment imminent de l’Église, prologue à sa réforme universelle et au retour du Christ. Depuis 1524, les signes avant-coureurs du fléau se multiplient. Or Bourbon et une partie de la chevalerie européenne se voient comme les instruments de Dieu dans un monde gouverné par la providence. Ils vivent le combat comme une expérience mystique et ordalique, dans laquelle l’abandon à la volonté divine est un moyen de sauver son âme et de faire advenir le règne de Dieu sur Terre.

Au-delà du religieux, le sac est aussi une affaire d’argent. Les occupants instaurent une véritable économie de la rançon : pour sauver sa vie et ses biens il faut payer. Le général italo-impérial Ferrante Gonzaga fait ainsi verser par sa mère de fortes sommes d’argent à ses hommes pour éviter le pillage du palais familial. Une bonne partie des actes de torture, de même, est le fait de soldats qui veulent faire avouer à leurs victimes où elles ont caché leur argent ou les forcer à emprunter. L’économie de prédation s’applique aussi aux reliques, objet de trafics et de spéculation.

L’Europe à témoin

Si quelques humanistes choisissent une lecture historique en rapprochant l’événement du sac de la Ville par Alaric en 410, la plupart des commentateurs privilégient la vision confessionnelle voire providentialiste du drame romain. La nouvelle du sac se répand en effet dans toute l’Europe, d’abord sous forme de rumeurs puis de témoignages de plus en plus précis et cohérents. Aux dépêches d’ambassadeurs connues seulement des cours succèdent les lettres et les rapports de rescapés, puis les journaux et les occasionnels imprimés pour une large diffusion. Le premier d’entre eux sort des presses vénitiennes dès la mi-mai.

En Allemagne, Luther et les réformés exultent. L’antéchrist romain et sa nouvelle Babylone ont enfin été punis. En Espagne, en France, aux Pays-Bas, les érasmiens et les évangélistes modérés sont plus circonspects. Nombreux sont ceux qui considèrent que le sac est le juste châtiment de la corruption de la Curie et du pape, que l’empereur doit en profiter pour réunir le concile et imposer la réforme de l’Église catholique qu’ils attendent depuis le début du siècle ; l’ampleur des massacres et des destructions leur fait néanmoins horreur. Une partie des catholiques partage cet avis, alors que d’autres se scandalisent surtout du sacrilège commis par l’empereur et ses troupes impies.

La chancellerie impériale est donc contrainte de se justifier, malgré les divisions qui règnent en son sein. Charles Quint, frappé de stupeur, se mure dans le deuil. Gattinara, son chancelier, le presse de déposer le pape et de convoquer un concile universel ou de désavouer ses généraux. Fin juillet, le secrétaire impérial Alonso de Valdes écrit une double justification de son maître : une lettre adressée à tous les princes chrétiens et un Dialogue sur les choses advenues à Rome. Ces deux textes d’inspiration providentialiste et érasmienne décrivent le sac et les exactions comme le fait d’une armée mutinée, sans chefs ni ordres. Soulignant le profond chagrin que l’événement cause à l’empereur, Valdes l’assimile à un fléau divin dirigé contre Clément VII et la corruption de la Curie, qui doit permettre la réconciliation et la réforme de toute la chrétienté.

Tant par la violence qui s’y déchaîne que par les interprétations qu’il suscite, le sac de Rome préfigure ainsi les guerres de Religion qui vont bientôt déchirer l’Europe. Il constitue aussi un seuil, au-delà duquel l’antiromanisme catholique, très fort depuis le xve siècle, commence à décliner. Pour la papauté, il marque enfin le début d’une reconstruction : l’antiquité païenne – à l’honneur à la cour pontificale depuis les années 1490 – est répudiée au profit de l’antiquité biblique, tandis que la Ville est reprise en main pour devenir le symbole de la pureté de l’Église.