Paneurope

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Résumé 

Paneurope, créée après la Première Guerre mondiale par le comte Richard Coudenhove-Kalergi, est aujourd’hui présentée comme l’ancêtre des mouvements européistes, dans le cadre d’une réflexion sur une « préhistoire » de la construction européenne. Cette organisation, qui essaime dans toute l’Europe et obtient le soutien d’hommes politiques tels que l’Allemand Paul Löbe ou le Français Aristide Briand, ainsi que de grands intellectuels comme Stefan Zweig ou Romain Rolland, devient ainsi pour de nombreux contemporains le symbole même d’une idéologie naissante, l’européisme. Après la Seconde Guerre mondiale, Paneurope continue sur sa lancée, bien que désormais concurrencée par les très nombreux mouvements fédéralistes qui apparaissent alors et démontrent une certaine démocratisation de l’activisme européiste. L’étude de cette organisation est l’occasion d’évoquer une première génération militante, d’analyser son fonctionnement entre organisation collective et pratique verticale de l’action, ménageant idéal communautaire et souverainetés nationales, et de comprendre son évolution jusqu’à nos jours.

Richard Coudenhove-Kalergi, autour de 1926, Rozpravy Aventina, année 1926-1927, no 5, p. 55.
Richard Coudenhove-Kalergi, autour de 1926, Rozpravy Aventina, année 1926-1927, no 5, p. 55. Source : Wikipedia

L’Union paneuropéenne internationale est fondée en 1926 par le comte Richard Coudenhove-Kalergi (1894-1972), auteur du manifeste programmatique de ce mouvement, publié trois ans plus tôt. Cette organisation européiste s’installe à Vienne, dans l’ancien palais impérial de la Hofburg, et diffuse ses idées à travers la revue Paneuropa, également éditée dans la capitale autrichienne dès 1924. Paneurope a donc trois sens : un livre, une revue et très vite une organisation.

Le raisonnement de Coudenhove est avant tout géopolitique : il s’agit pour le Vieux Continent d’exister entre de grands ensembles, tels l’immense Amérique ou l’inquiétante URSS. Son continentalisme tient compte de la révolution économique et des techniques de communication, qui rendent le cadre national obsolète en Europe. Dans cette optique, Coudenhove distingue cinq grandes unités dans le monde, définies par leurs poids respectifs : l’Europe (avec ses colonies), l’Empire britannique, la Russie, Amérique et Asie. Le Royaume-Uni et le monde soviétique ne sont donc pas considérés comme parties prenantes de l’Europe. L’URSS est exclue pour des raisons idéologiques, le mouvement paneuropéen étant marqué par l’anticommunisme virulent de son fondateur. Coudenhove se montrera plus souple dans son positionnement vis-à-vis du Royaume-Uni, qui a ses propres projets européistes. Sa tentative d’implanter un groupe affilié dans ce pays échoue toutefois sans éclat en 1930.

Le mouvement s’organise sur un mode très hiérarchisé : un Comité central est constitué à Vienne, dont Coudenhove est le responsable, alors que des sections nationales sont établies dans les pays européens, soutenues par des comités dans lesquels figurent des hommes d’affaires et des politiques. Le recrutement reste motivé par l’engagement individuel (les premiers membres ont été sensibilisés par les appels de Coudenhove dans la presse), les contacts personnels et la cooptation. On ne peut nier la part de la confidentialité dans ce processus, où l’entregent a son importance, ce qui aboutit à un recrutement très élitiste. De fait, Paneurope obtient très vite des soutiens de poids : le futur président tchécoslovaque Edvard Beneš, le président du Reichstag allemand Paul Löbe, le ministre français Édouard Herriot. Coudenhove trouve également un allié déterminant en la personne d’Aristide Briand, qu’il rencontre alors qu’il prépare le premier congrès paneuropéen à Vienne (3-6 octobre 1926), obtenant du ministre des Affaires étrangères français qu’il accepte la présidence d’honneur du mouvement. D’autres soutiens sont sollicités par Coudenhove, tel Mussolini qu’il rencontre à deux reprises dans les années 1930, démontrant que son projet ne se cantonne pas toujours aux formules démocratiques classiques. Peu à peu, le terme Paneurope devient l’équivalent d’européisme pour les contemporains. On ne peut cependant parler de popularisation de la cause avant le congrès paneuropéen de Bâle, en octobre 1932, où il sera question de créer un « parti européen » apte à contrer la montée des mouvements extrémistes, à un moment où le reflux de l’idée européenne est cependant déjà trop important.

Cependant, les temps ne sont pas mûrs et le projet qu’Aristide Briand présente à la tribune de la SDN le 5 septembre 1929 de soutenir l’établissement, entre les pays européens, d’une « sorte de lien fédéral » s’effondre. Il emporte avec lui les espérances de Paneurope, qui en avait épousé (Coudenhove ira jusqu’à dire « inspiré ») les contours. De fait, Paneurope se replie en Autriche, dans un effort de reviviscence de la formule mitteleuropéenne – et une certaine nostalgie de la monarchie danubienne des Habsbourg. Le modèle est cependant totalement décalé par rapport aux réalités géopolitiques du Vieux Continent. Avec l’avènement au pouvoir du national-socialisme en Allemagne et son expansion sur le continent, elle est d’abord combattue puis pourchassée après l’Anschluss ; Coudenhove finit par s’enfuir aux États-Unis en 1940.

L’après-guerre voit la renaissance des idéaux européistes, malgré de nombreuses difficultés et un contexte marqué par la confrontation bipolaire. La création des institutions communautaires, fussent-elles cantonnées à l’Ouest, représente pour certains la réalisation des idéaux de coopération et d’intégration que l’Union paneuropéenne défend depuis le départ. La différence est que celle-ci n’est plus seule à soutenir le processus communautaire, et qu’elle est dépassée par l’activisme militant de groupements fortement idéologisés. De fait, on assiste à un glissement général du paysage politique européen vers la gauche en accord avec les idéaux qui triomphent à la Libération, et qui ont tendance à marginaliser un mouvement jugé trop conservateur. De manière générale, l’européisme post-1945 se vit comme « spontané » et ne reconnaît pas les liens qui peuvent le rattacher au monde de l’avant-guerre. Même si Coudenhove est bien présent lors du « congrès de l’Europe » à La Haye en mai 1948, son mouvement n’occupe plus qu’une place secondaire dans l’esprit du comte lui-même, qui crée une Union parlementaire européenne (UPE) en 1947, dont les adhérents se constituent en intergroupes dans les parlements occidentaux : 114 députés et sénateurs issus de dix pays différents assisteront ainsi au premier congrès de l’UPE, à Gstaad (8-10 septembre 1948).

Coudenhove relance vraiment Paneurope en 1952, affichant dès lors un message prudent, à mesure que l’européisme militant, à la suite de l’échec de la CED, ne peut plus afficher avec autant d’énergie ses intentions fédéralistes. Ce point ne gêne pas le mouvement paneuropéen qui a toujours désigné un objectif politique volontairement ouvert quant à la finalité de son projet, compatible avec une confédération d’États. Ce dernier point le rapproche d’un de Gaulle, dont il soutient le plan Fouchet (et pour lequel il ne cache pas son admiration), pourtant rejeté par la plupart des européistes.

Sous la direction d’Otto de Habsbourg après la mort de son fondateur en 1972, puis celle du Français Alain Terrenoire à partir de 2004, Paneurope a continué son entreprise de diffusion des idées européistes dans l’opinion publique, dont l’objectif est resté la création des États-Unis d’Europe suivant les idéaux qui ont animé Coudenhove. Il en a résulté diverses initiatives médiatiques, qui ont pris de l’éclat avec la remise en question du système bipolaire : la plus populaire est sans aucun doute celle du « pique-nique européen » près de la ville hongroise de Sopron au cours duquel, dans la journée du 19 août 1989, 661 personnes venant de RDA ont pu fuir à l’Ouest, créant la première brèche dans le rideau de fer.

Avec l’étude de ce mouvement, on peut donc démontrer le lien qui existe entre essor de l’idée européenne et Grande Guerre. Nous avons bien les prémisses d’une première remise en question des schémas politiques traditionnels qui semble aboutir, chez certains leaders et intellectuels, à une conscience plus nette des fragilités de l’Europe dans le monde qui naît de l’armistice. Deux écueils cependant bloquent cet essor, et qui affecteront Paneurope entre autres : la force des nationalismes et des clivages idéologiques, également fruits de la guerre qui vient de se terminer et qui semblent plus adaptés à la massification des enjeux ; la concurrence de l’internationalisme, qu’il soit communiste ou wilsonien, qui relativise l’urgence de l’européisme. Il faudra une autre guerre pour que l’on passe de la conscience à la nécessité, ce qui permettra de donner carrière à ce que Paneurope voulait établir dès les années 1920, soit le militantisme pour l’Europe. Mais Coudenhove lui-même n’est plus vraiment l’homme du moment, d’autant plus que ce sursaut ne peut être détaché d’une réalité qui adoube l’Europe communautaire : la guerre froide. Une nouvelle fois, on peut vérifier que la crise est un moteur de l’Europe, mais une crise qui dans un premier temps entraînera sa propre division…