Les apports de l’art insulaire sur le continent (viie-ixe siècle)

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Résumé 

Dans le haut Moyen Âge, les insulaires d’Irlande et de Grande-Bretagne ont su entretenir des relations soutenues avec le royaume des Francs devenant bientôt l’Empire carolingien. En témoignent pour partie les importations d’objets liturgiques et de manuscrits qui devaient offrir une nouvelle source d’inspiration pour l’art de l’enluminure. Les moines venus d’outre-Manche, dans leurs peregrinationes, fondent des monastères dont les scriptoria, actifs, réceptionnent les modèles et influent sur les abbayes voisines. Les productions franques s’approprient ainsi le répertoire celte de l’art irlandais et l’entrelacs animalier germanique pour les grandes initiales ornées qui accompagnent les textes sacrés, réalisées, en particulier, dans les abbayes fondées dans les mouvances irlandaises et anglo-saxonnes et ayant conservé des liens étroits avec l’archipel. Essaimés dans un espace englobant la majeure partie de l’Europe occidentale, ces apports sont adaptés et se fondent avec les autres influences artistiques.

Évangiles de Saint-Gall (Quatuor evangelia), Cod. Sang. 51, p. 3, Liber Generationis,  parchemin, milieu du VIIIe siècle, Saint-Gall, bibliothèque de l’abbaye.
Évangiles de Saint-Gall (Quatuor evangelia), Cod. Sang. 51, p. 3, Liber Generationis, parchemin, milieu du VIIIe siècle, Saint-Gall, bibliothèque de l’abbaye. Source : Wikimedia Commons

Dans le haut Moyen Âge, à partir du viie siècle, les îles d’outre-Manche voient fusionner, dans les enluminures des manuscrits et l’art du métal, le répertoire ornemental celte, issu de la protohistoire préchrétienne, et l’entrelacs animalier germanique. Le premier, conservé en Irlande, qui n’a pas été touchée par la romanisation, est fondé sur les dérivés de la spirale et repose sur un ensemble de figures curvilignes dont la complémentarité dynamique joue sur l’opposition de formes dites « positives » et « négatives ». Le second a été importé en Angleterre via les migrations anglo-saxonnes à partir du ve siècle et montre des créatures dont les corps sinueux et les membres étirés à outrance s’entrecroisent. La rencontre de ces deux expressions artistiques fait parler aujourd’hui d’art hiberno-saxon.

Son manifeste le plus ancien est le Livre de Durrow (Dublin, Trinity College, Ms 57) de la seconde moitié du viie siècle. En Angleterre, le foyer de production le plus remarquable est la Northumbrie, entre le sud-est de l’Écosse et le nord-est de l’Angleterre actuelles, où a été réalisé le Livre de Lindisfarne (Londres, British Library, Cotton Ms Nero IV), réalisé à la fin du viie ou au début du viiie siècle, dans le monastère éponyme fondé par l’Irlandais Aidán dans les années 630.

Loin de rester isolés du continent, les insulaires et, avec eux, leurs productions et leur savoir, vont très largement circuler dans le royaume des Francs, qui comprend alors la majeure partie de l’Europe occidentale. Dès le vie siècle, durant la période mérovingienne, des missionnaires irlandais et anglo-saxons quittent les îles pour le « pèlerinage pour Dieu » (peregrinatio pro Deo), fondent des monastères et exercent leur influence dans le domaine religieux. Plus tard, dans l’Empire carolingien, Anglo-Saxons et Irlandais figurent parmi les érudits de l’école palatine à l’instar d’Alcuin, Dicuil, Dúngal ou Érigène, et participent au renouveau culturel (Renovatio) impulsée par Charlemagne.

Des importations…

À la fin du vie siècle, Colomban quitte l’abbaye de Bangor, au nord de l’Irlande, traverse la Manche et fonde, entre autres, les monastères d’Annegray (Haute-Saône), Luxeuil (Haute-Saône) et, en 614, Bobbio (Italie, Piacenza), alors dans le royaume lombard, avant d’y mourir l’année suivante. Dans cette dernière abbaye, ont été retrouvées des plaques de bronze étamées d’une petite châsse-reliquaire dont la manufacture irlandaise ne fait nul doute (Bobbio, musée de l’abbaye), celles-ci étant tout à fait comparables au reliquaire irlandais de Clonmore (Belfast, Ulster Museum). Les formes en réseau continu, qui semblent être animées d’un mouvement ondulatoire, qui les occupent n’ont pas encore cédé de place aux entrelacs, ce qui suggère une datation ancienne, pour le début du viie siècle, possiblement l’époque de Colomban. Cette découverte, exceptionnelle et isolée, est probablement l’attestation la plus ancienne d’un objet liturgique irlandais sur le continent, mais il faut attendre plusieurs générations, et sa maturité dans les îles, pour que l’art hiberno-saxon soit pleinement intégré dans les scriptoria du territoire franc pour la production des manuscrits enluminés.

Le monastère d’Echternach (Luxembourg), fondé en 698 par le moine anglo-saxon Willibrord, a abrité dès sa fondation, ou peu après, un recueil d’Évangiles (Bibliothèque nationale de France, Ms Latin 9389) dont le lieu exact de production est controversé entre Lindisfarne (où s’est rendu Willibrord peu après la fondation) et Rath Melsigi, en Irlande (où il avait reçu sa formation). Sa datation est estimée entre la production du Livre de Durrow et celui de Lindisfarne, entre la dernière décennie du viie siècle et la première décennie du viiie siècle. À l’image des deux manuscrits insulaires, il présente de grandes initiales ornées d’entrelacs et d’éléments spiralés dans une gamme chromatique ocre et jaune et use du principe du diminuendo, qui implique une réduction progressive de la taille des lettres sur les premiers mots du texte. Ce livre enluminé a donné une impulsion cruciale pour les productions postérieures. C’est à Echternach, ou peut-être à Trèves, entretenant également des liens étroits avec les milieux insulaires, que le scribe Thomas a signé un autre recueil d’Évangiles (trésors de la cathédrale de Trèves, no 61), sur le folio dévolu au tétramorphe. Celui-ci prend place dans un cadre rempli d’entrelacs dont les coins sont encore flanqués, à l’extérieur, de compositions entrelacées d’où surgissent des têtes léonines.

L’abbaye de Saint-Gall (Suisse), fondée au début du viie siècle par le saint moine éponyme, disciple de Colomban durant sa peregrinatio et duquel il s’est séparé au moment de son départ pour la Lombardie, compte parmi les foyers d’érudition les plus florissants, comme en atteste l’activité de son scritporium. Dans les sources, une trentaine de manuscrits sont répertoriés comme ayant été réalisés par des Scotti, des Irlandais. Parmi eux, le codex 51, recueil d’évangiles du milieu du viiie siècle, est des plus éloquents et a très probablement été produit en Irlande. Ses grandes initiales sont occupées de compositions spiralées, comme actionnées dans une course giratoire, et de panneaux d’entrelacs zoomorphes toujours soumis à d’improbables contorsions. D’un siècle plus tardif, le codex 904 offre quelques initiales historiées à l’encre, faites par une main irlandaise, et contient, outre une grammaire latine, des gloses, non plus en latin, mais en vieil irlandais, témoignage de la présence irlandaise dans le monastère.

… et adaptations originales

Les enluminures du Psautier de Corbie (bibliothèque d’Amiens, Ms 18) ont été mises en parallèle avec celles du Livre de Kells (Dublin, Trinity College, Ms 58), daté autour de 800, qui reste l’icône de l’art irlandais médiéval. L’abbaye de Corbie (Somme), en Neustrie, a été fondée par la reine Bathilde, elle-même d’origine anglo-saxonne, entre 657 et 661, dans la mouvance de saint Colomban, grâce à des moines de Luxeuil, et est une étape privilégiée pour les pérégrins d’outre-Manche en pèlerinage vers Rome ou se rendant dans les îles. Le psautier, daté de la première décennie du ixe siècle, révèle ses influences insulaires de par ses entrelacs achevés en protomés monstrueux, ses hommes aux membres contorsionnés et ses représentations ornithomorphes, mais aussi par son usage didactique des images en lien avec le texte, comparable au Livre de Kells. D’un point de vue iconographique, on peut retenir l’image cocasse de deux hommes face à face, se tirant mutuellement leurs barbes entrelacées, sur le folio 73r du psautier et le folio 253v des évangiles irlandais.

Les spirales issues du répertoire celte disparaissent toutefois progressivement dans le courant du ixe siècle. C’est pour la deuxième moitié du ixe siècle et la fin de la période carolingienne que se développent les productions dites franco-insulaires, que représente la seconde Bible de Charles le Chauve (BnF, Ms Latin 2). Le folio 11r, qui introduit la Genèse, procède bien des antécédents hiberno-saxons, faisant preuve d’une conceptualisation plus sobre et plus épurée. Dans un goût nouveau, les entrelacs, dont l’exubérance est moindre, côtoient la minuscule caroline.

Les insulaires ont laissé leur empreinte dans l’espace franc, dès la fin de la période mérovingienne et encore au-delà de l’Empire carolingien, grâce à la circulation de leurs modèles importés mais aussi des acteurs ayant exercé leur influence dans les milieux monastiques et à la cour impériale carolingienne. De la Neustrie à la Lombardie, en passant par Saint-Gall, entrelacs et spirales hiberno-saxons ont donné, dans une certaine mesure, un nouveau souffle aux enluminures des manuscrits francs.