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Introduction de l’art européen en Corée au xviiie siècle

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Résumé 

Fermée depuis longtemps à l’étranger, la Corée n’a dans le courant du xviie siècle que des échanges culturels très réduits avec les Européens, moins nombreux que ceux entretenus avec ses voisins, le Japon et la Chine. Sentant le besoin de se moderniser, elle commence à la fin de ce siècle à s’ouvrir, par des contacts encore indirects et irréguliers avec les Occidentaux. L’introduction à la fin du xviiie siècle d’œuvres occidentales, produites dans un monde dont l’existence était souvent jusqu’alors inconnue, se traduit par un intérêt croissant pour quelques aspects de la culture européenne et de la religion chrétienne, ce qui se ressent dans différents domaines de la production artistique coréenne et particulièrement dans la peinture. Cette époque voit donc à la fois l’épanouissement d’une culture proprement coréenne et le développement de véritables échanges entre l’Extrême-Orient et l’Europe, bien avant la première ouverture d’un port de Corée aux navires occidentaux, à la fin du xixe siècle.

Jang Han-jong (張漢宗, 1768-1815), Nature morte sur étagères de bibliothèque, fin XVIIIe siècle, paravent à huit panneaux, couleurs sur papier, 195 x 361 cm. © Musée provincial de Gyeonggi.
Kim Hong-do (金弘道, 1745-1806), Falaise à Ongchon, 1788, Encre et couleurs sur soie, 30 x 43,7 cm, collection privée. © Korea Data Agency. https://goo.gl/Zao277

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Jang Han-jong (張漢宗, 1768-1815), Nature morte sur étagères de bibliothèque, fin xviiie siècle, paravent à huit panneaux, couleurs sur papier, 195 x 361 cm.
Source : Musée provincial de Gyeonggi.

Les débuts de l’introduction de l’art européen en Corée remontent à 1645. Jusqu’alors retenu comme otage en Chine à la suite de l’invasion des Mandchous, le prince héritier Sohyeon rapporte en effet cette année-là dans son pays des objets scientifiques et religieux venus d’Europe qui lui avaient été offerts par le jésuite allemand Johann Adam Schall von Bell. La méfiance de courtisans conservateurs, qui considèrent ces importations comme « néfastes » au confucianisme, conduit à leur destruction après la mort du prince. Il faut donc attendre la fin du xviie siècle pour que la peinture européenne soit véritablement introduite en Corée, dans l’atmosphère réformatrice de l’époque Jinkyeong. Perçue comme l’âge d’or de la culture coréenne, celle-ci commence avec le règne du roi Sukjong (1674-1720) et connaît son apogée pendant tout le règne de Jeongjo (1776-1800). C’est également le moment où la doctrine de l’école Silhak se répand largement dans la société des lettrés. Celle-ci insiste sur l’acquisition de connaissances et de pratiques nouvelles afin de remédier au sous-développement de la Corée au regard de la Chine et du Japon.

Ce contexte intérieur explique la reprise des relations diplomatiques et commerciales avec ces deux pays. La Chine joue ainsi un rôle d’intermédiaire dans l’introduction en Corée des produits occidentaux. Entre 1637, année de la dernière invasion mandchoue de la Corée, et 1894, qui voit le début d’une guerre sino-japonaise pour le contrôle du royaume, la dynastie coréenne Joseon y envoie chaque année des ambassadeurs qui, pour la plupart d’entre eux, s’intéressent aux sciences et aux arts européens, et fréquentent particulièrement les quatre églises de Pékin. Celles-ci sont alors les principaux lieux où l’on peut rencontrer des missionnaires européens et où s’échangent les objets scientifiques et les peintures importés d’Europe. Par ces ambassades coréennes envoyées à Pékin, des œuvres d’art européennes parviennent régulièrement en Corée, à l’instar de la gravure sur cuivre de Pieter Schenck montrant un Paysage de Soltaniyeh et de celle, réalisée d’après un dessin de Giuseppe Castiglione, représentant l’Assaut sur le camp établi à Gadan-Ola dans la série des Conquêtes de l’empereur Qianlong.

La diffusion de telles œuvres en Corée autorise de nouvelles pratiques picturales et permet à la fin du xviiie siècle aux peintres coréens d’emprunter des éléments à la peinture occidentale, comme notamment la perspective et le clair-obscur. Tandis que les Européens utilisent ces techniques pour créer de vastes paysages illusionnistes pouvant se déployer au lointain, les Coréens préfèrent toutefois employer la perspective à plusieurs points de vue pour créer un paysage infini d’après une vue subjective : ils ne cherchent pas à rendre la profondeur de l’espace, ni l’éloignement des éléments tels qu’ils sont vus dans la réalité. Ils accordent encore moins d’attention aux effets de lumière, parce que, traditionnellement, ils ne considèrent pas l’effet de relief dans la peinture. Leurs compositions sont donc loin de produire l’impression de réalité donnée par le style naturaliste européen. Cependant, il est manifeste que la peinture coréenne évolue à la fin du xviiie siècle vers une manière beaucoup plus objective et réaliste, notamment dans certaines peintures de Kim Hong-do (1745-1806 ?). L’artiste apprécie la nouvelle technique européenne comme un moyen d’atteindre le réalisme pictural, afin de moderniser les pratiques traditionnelles. Par exemple, dans sa peinture de paysage Falaise à Ongchon, réalisée en 1788, il applique partiellement la technique de la perspective atmosphérique, qui rend l’éloignement du paysage par la dégradation de l’encre noire. Il y suggère également l’effet de profondeur en dessinant les rochers et les montagnes avec des tailles différentes en fonction de la distance réelle.

En complément de ces évolutions stylistiques, l’influence européenne amène également l’apparition à la fin du xviiie siècle de nouveaux genres picturaux, que ne pratiquait pas la peinture traditionnelle coréenne. À l’époque Joseon, le portrait de groupe, la nature morte et, plus particulièrement, la nature morte sur étagères de bibliothèque s’affirment en effet comme des genres nouveaux, adoptés après l’introduction de l’art européen au xviiie siècle. Parmi eux, la nature morte sur étagères de bibliothèque, qui apparaît sous le règne du roi Jeongjo (1776-1800), représente, au moyen de la technique picturale européenne, des livres, symboles de la connaissance des lettrés, et des objets de grande valeur, importés et collectionnés par ces savants. Il s’agit d’un genre de peinture où le savoir et la beauté se combinent, afin de permettre à un érudit d’atteindre l’idéal de la vie cultivée des lettrés. Ce genre coréen exprime donc le désir de posséder des objets précieux et d’exposer le savoir universel en un espace unique, ce qui se retrouve aussi bien en Orient qu’en Occident. Cela rappelle notamment les tableaux européens représentant dans l’Italie du xve siècle un studiolo, au xvie siècle un cabinet de curiosités, puis, suivant la pratique développée à Anvers dans la seconde moitié du xviie siècle, un cabinet d’amateur. En effet, tous ces genres de peinture d’Europe et de Corée s’intéressent essentiellement au rapport entre objets et espace, suivant une recherche développée en Europe depuis la Renaissance dans les peintures en trompe-l’œil. Ajoutant à la dimension visuelle des préoccupations intellectuelles, ces images ont la capacité de faire rêver le spectateur au-delà de l’espace réel et de donner l’illusion de la réalité des objets disposés dans un espace feint. De ces points de vue communs, la nature morte sur étagères de bibliothèque – un genre devenu typiquement coréen par l’accentuation du thème des livres et leur mise en scène dans le lieu symbolique du lettré – est certainement nouvelle à l’époque, et constitue l’un des meilleurs indicateurs de l’introduction de la culture étrangère en Corée et de son influence dans l’art coréen.

Parallèlement au développement de la peinture de paysage et de la scène de genre, l’art coréen évolue au xviiie siècle en intégrant à sa culture traditionnelle des nouveautés empruntées aux pratiques occidentales. Les peintres de Corée, qui introduisent de leur propre initiative des apports européens dans leurs œuvres, parviennent ainsi à donner naissance à une peinture coréenne « moderne » au xviiie siècle, avant d’autres bouleversements au xixe siècle. Ces derniers ont jusqu’à présent été l’objet de l’essentiel des recherches menées par les historiens, au détriment du xviiie siècle, pourtant important dans l’histoire artistique croisée de l’Europe et de la Corée.