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La russerie dans la construction d’un exotisme européen

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Résumé 

Imaginée par Jean-Baptiste Le Prince, la russerie est l’une des dernières formes d’exotisme artistique conçue dans la France du xviiie siècle. Atteignant Saint-Pétersbourg en 1757, l’artiste est présenté à la cour d’Élisabeth Ire de Russie (1741-1762), qui lui confie des commandes officielles. Durant six longues années, le peintre-graveur s’imprègne de l’atmosphère « russienne » et saisit d’après nature scènes de la vie quotidienne locale et portraits d’hommes et de femmes du peuple, proposant une étude partiellement descriptive des populations autochtones. De retour en France en 1763, il exploite ces ouvrages dans différents domaines artistiques. Si ses travaux lui valent une certaine renommée, la fortune de son œuvre pâtit de l’essoufflement de cette mode à la fin du siècle. Ponctuellement reprise dans le domaine des objets d’art, la postérité des russeries est mince. Pourtant, la dimension ethnographique du travail de Jean-Baptiste Le Prince, inédite dans le registre de l’exotisme, semble annoncer les travaux scientifiques du xixe siècle. 

Jean-Baptiste Le Prince, Scène de la vie quotidienne en Russie, 1764, huile sur toile, 0,73 x 0,60 m

Jean-Baptiste Le Prince, Scène de la vie quotidienne en Russie, 1764, huile sur toile, 0,73 x 0,60 m.
Source : Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage via Wikimedia Commons

La « russerie » est née au xviiie siècle à la suite des premiers exotismes extra-européens – chinoiseries et turqueries. Il s’agit d’un terme générique employé a posteriori pour désigner les expressions artistiques décrivant les caractères pittoresques contemporains « moskovites » susceptibles de soulever l’intérêt d’un spectateur occidental peu accoutumé aux isbas, cabaks et autres berceaux russes singuliers. Ultime expression de l’exotisme des Lumières, ce genre éphémère de la peinture a été créé par Jean-Baptiste Le Prince (1734-1781), à l’issue d’un voyage en Russie entrepris entre 1757 et 1763. Fort de l’enseignement qu’il avait reçu à Paris dans l’atelier de François Boucher, ce peintre né à Metz tenta de rendre compte des coutumes et usages « russiens ». On considère que la « russerie » vit le jour en 1765, date à laquelle Jean-Baptiste Le Prince proposa au salon parisien un « Baptême russe » (musée du Louvre) qui lui ouvrit les portes de l’Académie de peinture et de sculpture. Il illustra encore de planches gravées le Voyage en Sibérie (1768) de l’abbé Jean Chappe d’Auteroche qui fit un voyage scientifique en Russie en 1761. Par la suite, la russerie fut largement diffusée par l’intermédiaire des suites d’estampes de Le Prince, éditées dans les années 1760-1770, ou par ses peintures et ses cartons de tapisserie.

Au contraire des turqueries ou des chinoiseries, formes d’exotisme souvent imaginaires, la russerie bénéficia d’un émissaire de choix sur place, à même de saisir les détails relatifs à la vie quotidienne d’un espace européen septentrional alors méconnu. Si le parcours exact emprunté par l’artiste reste encore sujet à interrogation, il est avéré que le peintre se rendit dans les grands centres russes, comme Moscou et Saint-Pétersbourg. Leur qualité de plateformes commerciales appelait l’installation de populations diverses, que l’artiste a pu décrire d’après nature par des dessins. Il les réutilisa une fois revenu en France, pour concevoir ses gravures et ses peintures.

Non content de présenter dans ses russeries les mœurs d’une contrée relativement inconnue, Le Prince s’est en effet attaché à faire état de la multiplicité des populations résidant sur le territoire russe et de celles soumises à l’Empire d’Élisabeth Ire (1741-1762). Cette vaste emprise géographique constitue l’une des singularités de l’exotisme russe. Des membres de populations éparses rejoignent ainsi la Russie, qui compte désormais parmi ses membres Esthoniens, Finlandais (dits Finlandois, selon le terme employé au xviiie siècle par Le Prince dans ses planches) ou Tchouvaches (peuples sibériens et des abords de la Volga). Dès lors, le qualificatif de « russerie » doit être perçu à l’aune des enjeux politiques ayant alimenté le règne d’Élisabeth Ire, perspective qu’il conviendrait de relier à un intérêt plus large pour les mœurs des populations occupant les espaces géographiques de l’Europe du Nord, voire de l’Eurasie. Ces destinations constituèrent du reste un trajet alternatif au Grand Tour d’Italie, qui se développera surtout à la fin du xviiie siècle.

Conscient de l’occidentalisation qui gagnait progressivement l’élite russe, l’artiste préfère porter son regard vers le petit peuple, qui est censé conserver le caractère « authentique » d’une Russie vue comme une contrée lointaine aux confins orientaux de l’Europe. C’est un autre caractère novateur de la russerie, que Jean-Baptiste Le Prince développe brillamment dans ses gravures. C’est d’ailleurs le choix de cet axe iconographique qui contraint l’artiste à se tourner vers une étude descriptive des ethnies et des groupes humains.

Exprimées dans tous les domaines de l’art pictural (peinture, objets d’art, tapisserie), les russeries eurent beaucoup de succès et profitèrent d’une commercialisation très développée. Ses différentes formules (mère russe berçant son enfant, déplacement de paysans en traîneau, petits métiers) comportaient des éléments iconographiques propres à charmer l’œil du spectateur. Les supports réclamant une élaboration coûteuse présentaient des scènes où les constituants pittoresques étaient représentés dans des matériaux précieux, sans le souci du détail d’après nature des premières gravures, qui décrivaient les mœurs et la vie des Moskovites – « Moskovites » est l’orthographe donnée par l’abbé Jubé au xviie pour désigner la population russe de façon exacte. Les estampes et les dessins de Le Prince montrent en effet une volonté d’observation, prémices d’une véritable étude ethnographique. Concentrant son attention sur le costume moskovite, l’artiste cherchait également à expliquer les différentes manifestations des habitudes vestimentaires et leur raison d’être.

La postérité de la russerie s’illustre majoritairement dans la reprise des planches gravées de Le Prince, notamment celles issues de ses séries détaillant les vêtements populaires. Différents recueils, à teneur à la fois ethnographique et descriptive, reprennent directement les œuvres de Le Prince (Recueil des habillements de différents peuples anciens et modernes, et en particuliers des vieux anglais d’après les desseins de Holbein, de Vandyke, de Hollar, et de quelques autres, vol. III, Londres, publié par Thomas Jefferys géographe du Roi, dans le Strand, 1772). D’autres les reprennent partiellement, mêlant ses images à d’autres travaux originaux (Description de toutes les nations de l’Empire de Russie de Johann Gottlieb Georgi (1776-1777) ou s’en inspirent avec force (Les peuples de la Russie ou description des mœurs, usages et costumes des diverses nations de l’Empire de Russie, du comte de Rechberg, 1815). Cette inspiration se retrouve encore dans le domaine des objets d’art, notamment à travers la série des modèles réalisés à la Manufacture impériale de porcelaine que propose Dominique Rachette vers 1780.

Cependant, le phénomène de la russerie s’éteint définitivement vers 1780, à mesure que la Russie perd de ses qualités « exotiques » dans une Europe de plus en plus élargie. Ayant émergé tardivement sur la scène française, la russerie artistique aura une postérité très limitée. En revanche, l’émergence d’un nouvel engouement pour les travaux ethnographiques et pour l’étude comparative des types physionomiques des ethnies de l’Europe du Nord, peut s’inscrire dans la filiation logique de cette expression artistique. D’abord assez superficielle, la russerie fut finalement le prélude de ces travaux scientifiques.