La bibliothèque de Claude Monet : des intérêts au-delà des frontières

-A A +A
Résumé 

Alors que tout ou presque semble avoir été découvert sur Claude Monet, la bibliothèque du père de l’impressionnisme est restée pendant très longtemps une source presqu’inconnue. Ce fonds de près de 900 ouvrages, toujours conservé dans la maison de l’artiste à Giverny, constitue pourtant une ressource essentielle pour mieux appréhender l’univers mental de l’artiste et mettre en perspective sa vie et son œuvre.

La liste des auteurs montre l’intérêt du peintre pour la littérature de son temps, plus que pour les grands auteurs classiques, ce que confirment les nombreux autographes conservés qui témoignent de sa proximité avec plusieurs écrivains. Bien que presque tous leurs ouvrages soient en français, la présence d’auteurs étrangers marque son ouverture sur la littérature européenne. Derrière ces références, dont la plupart sont assez courantes pour un homme de son époque, les ouvrages d’horticulture, de littérature artistique ou qui sont consacrés à la culture japonaise révèlent de leur côté des pans plus personnels de sa bibliothèque.

Pierre-Auguste Renoir, Monet lisant, huile sur toile, 61 x 50 cm, Paris, Musée Marmottan Monet.

Pierre-Auguste Renoir, Monet lisant, huile sur toile, 61 x 50 cm, Paris, Musée Marmottan Monet.
Source : Wikimedia Commons

« Que dire de Claude Monet qui n’ait été dit, répété mille fois, aussi bien en France, qu’en Angleterre, en Belgique, en Amérique et en Allemagne ? » Loin de s’atténuer, ce sentiment de tout connaître de la vie et de l’œuvre du père de l’impressionnisme, décrit par Octave Mirbeau dès 1891, est devenu plus prégnant à mesure que l’ensemble des sources écrites documentant directement la vie du peintre a été mis au jour. Il en est une cependant qui est restée presqu’inconnue jusqu’à récemment : sa bibliothèque. Elle est pourtant toujours restée dans la maison de Monet à Giverny, où l’artiste a passé plus de quarante ans. Lors de la restauration menée dans les années 1970, les livres ont été regroupés dans des meubles spécialement conçus et installés dans le second atelier de l’artiste, à l’écart des circuits de visite. Cet ensemble de près de 900 ouvrages témoigne de l’univers culturel d’un artiste et de son ouverture vers la littérature européenne. Et c’est là tout l’intérêt de cette bibliothèque, qui s’affirme comme une véritable ressource pour comprendre les goûts de l’artiste et qui vient contredire l’image longtemps véhiculée par l’historiographie d’un peintre de paysage uniquement préoccupé de couleurs, de lumière et de touches. Cette bibliothèque permet en effet de mieux appréhender ses savoirs et son imaginaire en la situant dans le contexte culturel de son temps, qui dépasse largement les frontières françaises.

La bibliothèque compte 861 volumes – livres, dictionnaires, catalogues de vente ou d’exposition et périodiques confondus. Il ne s’agit pas d’ouvrages précieux ou d’éditions rares mais au contraire d’éditions populaires comme les éditions Charpentier ou Paul Ollendorff. La majorité de ces ouvrages peut être classée en grandes catégories : la littérature générale qui est très largement majoritaire, la littérature artistique qui représente 110 volumes, et les catalogues d’exposition et de vente. Aucun témoignage ne nous est parvenu de l’agencement de cette bibliothèque du vivant de Monet, mais sa disposition actuelle ne suit pas ce découpage par genre. Les livres sont classés par format : les plus grands, dont les couvertures imprimées d’origine ont été conservés, sont rassemblés avec les catalogues de vente ou d’exposition, les brochures et les livres et guides de voyage. Tous les autres ouvrages sont des petits formats. Ceux de littérature générale sont reliés en rouge et la littérature artistique en bleu.

On sait très peu de choses sur l’histoire de cette bibliothèque et la manière dont le peintre l’a constituée. Monet ne tenait pas de registre d’entrées de ses livres, ses carnets de compte concernent uniquement ses activités picturales et sa correspondance ne contient que quelques mentions de livres. Les dates d’édition donnent davantage d’indices. La très grande majorité des ouvrages datent de la fin des années 1870 et jusqu’aux années 1920, c’est-à-dire la période où Monet réside à Giverny. Si tous les livres ne sont évidemment pas des éditions originales, il paraît cependant évident qu’il ne s’agit pas d’une bibliothèque constituée depuis sa jeunesse et qui l’aurait suivi au fil de ses nombreux déménagements. Cette hypothèse est corroborée par la chronologie des envois autographes : des trois ouvrages dédicacés publiés avant 1883, année de l’installation à Giverny, deux sont adressés à « Zacharie Astruc », sans que l’on sache comment ils sont arrivés dans les mains du peintre, et le troisième est un livre de prix « donné par Marguerite Dubois à Suzanne Hoschédé », la belle-fille du peintre. Ces exceptions mises à part, les 202 envois autographes que compte la bibliothèque de Monet se révèlent particulièrement intéressants. Si la popularité grandissante de Monet entraîne l’envoi de nombreux livres par des auteurs qu’il ne connaît pas, certaines dédicaces témoignent parfois d’une réelle proximité et même d’un lien d’amitié. Ces envois révèlent ainsi l’insertion du peintre dans un réseau culturel qui s’étend bien au-delà du seul cercle des peintres impressionnistes. Il compte également des artistes dits académiques, des musiciens, des critiques d’art et des hommes politiques.

La bibliothèque compte 271 auteurs, pour la plupart contemporains de Monet. Il s’agit d’écrivains populaires dont la présence n’est pas particulièrement révélatrice des goûts plus personnels du peintre, sauf pour douze d’entre eux dont Monet possède un nombre important d’ouvrages : Jean Ajalbert, Balzac, Clemenceau, Anatole France, Gustave Geffroy, les frères Goncourt, Victor Hugo, Octave Mirbeau, J. H. Rosny, Tolstoï, Léon Wert et Zola. Au-delà de la dimension littéraire, le peintre a été très proche de certains, comme Clemenceau ou Mirbeau. Sans être original pour l’époque, le nom de Tolstoï dans cette liste restreinte indique l’ouverture de cette bibliothèque vers la littérature étrangère.

Sur l’ensemble des auteurs, 45 ne sont pas français. Parmi eux, tous sont européens sauf trois Japonais et deux Américains. Cette ouverture vers le monde et l’Europe en particulier ne se reflète pas dans les langues puisque seuls quatre ouvrages ne sont pas écrits en français. Trois sont en anglais : le roman de Charles Dickens The Life and Adventures of Nicholas Nickleby – qui a pourtant été traduit dès 1845 , un ouvrage d’horticulture de William Sumner Harwood New Creations in Plant Life, an Authoritative Account of the Life and Work of Luther Burbank qui n’a jamais été publié en français et le livre de Wynford Dewhurst, Impressionist Painting ; its Genesis and Development, un des premiers livres qui situe l’impressionnisme dans une histoire longue de la peinture de paysage, mais qui n’a jamais été traduit non plus. Le quatrième livre en langue étrangère est écrit en italien. Il est de Vittorio Pica, critique d’art, cofondateur de la biennale de Venise et ami d’Edmond de Goncourt, avec qui il entretint une importante correspondance. Son livre Gli Impressionisti francesi participe lui aussi à la diffusion du mouvement hors des frontières françaises.

Les autres ouvrages italiens et ceux traduits du grec correspondent aux quelques classiques conservés dans la bibliothèque, c’est-à-dire des auteurs antiques, comme Homère, Plutarque ou Tacite, ou du Moyen Âge, comme Dante. Le nombre important d’ouvrages traduits du russe (23) cache un petit nombre d’auteurs : Tolstoï, Dostoïevsky, Tchekhov, Merejkowski et Gorki. Contemporains de Monet, ils rencontrent de leur vivant un immense succès et leurs œuvres se retrouvent dans les rayonnages de toutes les bibliothèques de ce temps. La présence de 10 livres traduits du norvégien témoigne également de l’intérêt de Monet pour la littérature scandinave, ce qui répond là aussi à un goût alors répandu : Henrik Ibsen et Johan Bojer ont également rencontré un vif succès de leur vivant. Quant aux vingt-trois livres traduits de l’anglais, signés notamment par Shakespeare, Kipling ou Thomas Dickens, il s’agit là aussi de succès de l’époque.

Les volumes du dictionnaire d’horticulture de Nicholson, l’ouvrage du critique d’art John Ruskin et celui du peintre et premier président de la Royal Academy Joshua Reynolds sont quant à eux plus spécifiques. C’est le cas également des trois livres japonais, dont le petit nombre ne rend pas compte de l’ouverture réelle de Monet sur cette culture ni de la place qu’elle prend dans sa bibliothèque puisque plusieurs auteurs, dont Théodore Duret et Henri Focillon, lui consacrent des études. C’est sans doute dans ces catégories plus spécifiques des livres sur l’art, sur l’horticulture ou sur le Japon que la bibliothèque de Monet se distingue et indique davantage sa personnalité. Car si la bibliothèque du peintre ne permet pas, à de rares exceptions près, d’interpréter directement son travail pictural, la lecture de ces ouvrages révèle néanmoins un univers mental qui dévoile l’homme derrière l’artiste.