Les collections de dessins d’architecture au Musée national de Stockholm : des témoins des échanges franco-suédois aux xviie et xviiie siècles

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Résumé 

Dès le xviie siècle, la France et la Suède entretiennent des échanges artistiques, qui expliquent que les collections de dessins français d’architecture conservées au Musée national à Stockholm comptent aujourd’hui parmi les plus importantes hors de France. Outre des dessins français, le musée détient bon nombre de feuilles italiennes, suédoises ou encore d’autres provenances, rassemblées au sein de ce qui est communément nommé les « collections Tessin », mais qui est en réalité composé de deux collections différentes, la Tessin Hårleman Collection (cote THC), forte d’environ 9 000 dessins, et la Cronstedt Collection (CC), avec environ 5 000 dessins. En grande partie numérisées au début des années 2010, ces quelque 14 000 feuilles sont aujourd’hui en quasi-totalité accessibles dans la base des collections intégrée au site web du musée, où elles sont bien plus faciles à consulter que sur place. Il reste cependant à identifier aussi bien les auteurs et les sujets d’une bonne partie des dessins que des ensembles anciens qui ont été intégrés aux collections actuelles. Il est symptomatique que le plus important de ces ensembles, provenant de Claude III Audran, n’ait pas encore bénéficié d’une étude détaillée.

Claude III Audran, projet de décoration murale ou de tapisserie, crayon, encre, aquarelle sur papier, circa 1709, 35,7 x 42,6 cm. © Stockholm, Nationalmuseum, NM CC II 79.
Claude III Audran, projet de décoration murale ou de tapisserie, crayon, encre, aquarelle sur papier, circa 1709, 35,7 x 42,6 cm. © Stockholm, Nationalmuseum, NM CC II 79.

Les collections de dessins d’architecture du Musée national à Stockholm ont été formées par les quatre premiers surintendants des bâtiments du roi en Suède, au cours de la seconde moitié du xviie siècle et de la première moitié du xviiie. Constituées pour fournir aux Suédois des modèles esthétiques, ces véritables « bases de données » rassemblant des feuilles venant de différents pays européens, et notamment de France, sont contemporaines de la mise en place et de la structuration de l’administration suédoise de la Surintendance des bâtiments du roi. Elles intègrent de plus d’autres collections rassemblées par des précurseurs de cette nouvelle administration, en particulier la dynastie française de La Vallée.

Les architectes entre la France et la Suède

La famille de La Vallée est en effet la première et la seule du milieu du bâtiment parisien à s’installer en Suède au xviie siècle. Elle a donc un rôle très important dans les échanges franco-suédois, qui est encore largement sous-estimé. Engagé en 1637 par Åke Tott pour édifier son château d’Ekolsund, le maître maçon Simon de La Vallée (1596-1642) quitte alors, en compagnie de ses deux jeunes fils Jean et Henri, les Provinces-Unies, où il s’était installé, pour la Suède. Il est toutefois déçu par l’accueil de Tott et ne se prive pas de s’en plaindre auprès de nobles suédois. Il rentre ainsi, dès l’automne 1638, au service de la reine Christine.

Le 9 mars 1639, il est officiellement nommé « architecteur de Sa Majesté ». Malgré une activité brève, de seulement trois ans et demi, son œuvre est importante : il travaille aussi bien pour la reine que pour plusieurs familles aristocratiques. Sa carrière s’arrête cependant brusquement car, blessé lors d’une agression le 20 novembre 1642, il succombe peu après. L’auteur de l’agression (un membre de la famille Oxenstierna) ayant été condamné à se charger de l’éducation de son fils aîné, Jean de La Vallée, afin de « réparer » la perte de son père, le jeune homme entreprend de 1646 à 1649 un voyage d’études sur le continent, le premier de son genre en Suède. Il séjourne à cette occasion à Paris chez son grand-père, le maître maçon Marin de La Vallée, avant de poursuivre son voyage en Italie.

À son retour en Suède en 1650, il y trouve les jardiniers-architectes français André et Jean Mollet, qui œuvrent alors pour la reine Christine depuis un an et restent à son service jusqu’en 1653. Les deux Français sont notamment chargés par la souveraine de dessiner une sorte de jardin des Tuileries près du château royal à Stockholm – Kungsträdgården (le jardin du roi). Ce séjour permet également à André Mollet de publier un ouvrage trilingue (français, allemand et suédois) intitulé Jardins de plaisir, paru à Stockholm en 1651 et dédié à la reine Christine. Cette même année, Jean de La Vallée est nommé architecte de la reine et devient responsable de « l’inspection et la connaissance de toutes les constructions de la couronne et de l’État », charge qu’il occupa jusqu’à sa mort en 1680.

Des collectionneurs suédois en France

Les contacts franco-suédois établis et maintenus par la dynastie de La Vallée profitent aux générations suivantes et permettent à différentes personnalités suédoises d’être introduites dans le milieu des artistes, architectes, graveurs, imprimeurs et collectionneurs lors de leurs séjours parisiens. Ces relations privilégiées bénéficient notamment à Nicodème Tessin le jeune (1654-1728) et à son fils Carl Gustaf Tessin (1695-1770). Nommé en 1697 Surintendant des bâtiments du roi de Suède, poste qu’il est le premier à occuper, Tessin le jeune fait ainsi un séjour à Paris. À sa mort en 1728, son fils lui succède dans la fonction, dans laquelle il est assisté par Carl Hårleman (1700-1753). Carl Gustaf Tessin contribue alors de manière importante aux liens entre la Suède et la France (et avec d’autres pays européens) par ses contacts établis lors de son séjour d’études à Paris dans les années 1710 et, surtout, par ses activités en tant que diplomate, collectionneur d’art et ambassadeur à Paris de 1739 à 1742.

Les réseaux et relations mis en place dès le xviie siècle s’avèrent encore utiles pour les séjours d’autres Suédois comme Erik Dahlberg et probablement Daniel Cronström. Il est de même révélateur que Nicodème Tessin le jeune put côtoyer à Paris Jean Berain, Charles Le Brun et André Le Nôtre. D’autres liens sont en outre créés grâce aux artistes français appelés sur le chantier du château royal de Stockholm autour de 1700. Ils s’entremettent en effet pour établir des contacts, à l’image de la famille Chauveau, d’origine parisienne et qui fournit à la Suède des peintres et des sculpteurs. Ces relations permettent, au début des années 1720, à Carl Hårleman de loger chez le neveu de Le Nôtre, Claude Desgots, et d’étudier chez l’architecte Jean-Baptiste Bullet de Chamblain, fils de Pierre Bullet. Au milieu des années 1730, Carl Johan Cronstedt (1709-1777) est hébergé à Paris par Claude III Audran au palais de Luxembourg, étudie auprès de Jean-Michel Chevotet et rend plusieurs fois visite à Dom Montfaucon à Saint-Germain-des-Prés : ces Suédois bénéficient alors d’accès privilégiés auprès des plus grands artistes et connaisseurs de la capitale française.

Ces liens étroits sont encore attestés par une faveur accordée dans les années suivantes : lorsque, après le décès de Claude III Audran en 1734, 4 000 feuilles de sa collection sont mises en vente, la priorité est accordée au comte Cronstedt, à qui est même accordé un temps de réflexion. Sa collection renferme par ailleurs un nombre important de feuilles et au moins vingt livres provenant de la famille Félibien, dont des ouvrages d’André et Jean-Michel Félibien, qui ont probablement été acquis après le décès de ce dernier à Paris en 1733.

Les collections Tessin Hårleman (THC) et Cronstedt (CC)

Les collections constituées par Nicodème Tessin le jeune, son fils Carl Gustaf ainsi que par Carl Hårleman, soit environ 9 000 feuilles, sont propriété de l’État suédois depuis 1775 et ont été rassemblées pour former la Tessin Hårleman Collection (cote THC au Musée national à Stockholm).

À la différence de cette première collection, celle de Cronstedt (cote CC) a été réunie par une seule personne, le comte Carl Johan Cronstedt, et est restée privée jusqu’au xxe siècle. Nommé intendant de la cour lors de son séjour parisien en 1733, Cronstedt succède à Hårleman au poste de Surintendant des bâtiments après la mort de celui-ci en 1753 et conserve cette fonction jusqu’en 1767. Il assemble lui aussi de très nombreux dessins, qui restent longtemps in situ, dans le manoir familial. Ce n’est qu’en 1929 que le comte Axel Cronstedt dépose trois cahiers de notes, des maquettes et une centaine des feuilles (dessins et archives) au Musée technique à Stockholm (Tekniskamuséet). Douze ans plus tard, en 1941, le baron Eric Langenskiöld achète la majeure partie des dessins d’architecture, c’est-à-dire environ 5 000 feuilles, qu’il dépose au Musée national à Stockholm. Dans le manoir de la famille Cronstedt se trouve encore aujourd’hui une bibliothèque d’architecture avec un millier de livres, des carnets de dessins, des catalogues, des listes et des manuscrits, ainsi que des documents d’archives et quelques dessins. La collection Cronstedt du Musée national ne contient donc qu’une partie de la documentation initiale.

Le Musée national détient néanmoins, avec ces deux collections, environ 14 000 feuilles, dont un tiers est d’origine suédoise et un autre tiers de provenance française, tandis que le reste provient surtout d’Italie, d’Allemagne et de Russie : l’ensemble témoigne ainsi avec force de la vigueur des échanges artistiques entre la Suède et les autres pays européens, et en particulier avec la France, où les Suédois allèrent chercher des modèles. Il reste toutefois à étudier minutieusement ce fonds pour comprendre dans le détail comment il a été constitué et, ainsi, mieux cerner les rapports entre Suédois et Français.