Sergueï Eisenstein, un homme de livres

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Résumé 

Créateur d’images qui « ébranlèrent le monde », le cinéaste soviétique Sergueï Eisenstein fut avant tout un homme de livres. L’étude de sa bibliothèque, y compris dans sa dimension matérielle, permet de réévaluer son œuvre à la lumière de ses lectures et de révéler son inscription dans des réseaux artistiques et intellectuels internationaux.

La bibliothèque d’Eisenstein. Cliché : Ada Ackerman.
La bibliothèque d’Eisenstein. Cliché : Ada Ackerman.
La bibliothèque d’Eisenstein. Cliché : Ada Ackerman.
La bibliothèque d’Eisenstein. Cliché : Ada Ackerman.

« Je pourrais voler des livres. Je pourrais peut-être même tuer, pour des livres. »
Sergueï Eisenstein, Mémoires

En raison du caractère encyclopédique de son savoir, qui transparaît dans la plupart des textes qu’il a écrits, aussi bien théoriques qu’autobiographiques, le cinéaste soviétique Sergueï Eisenstein (1898-1948) a bien souvent été qualifié de « Léonard de Vinci russe ». À l’instar du grand maître de la Renaissance, Eisenstein se distingue en effet par un désir insatiable de connaissances et par une extrême curiosité pour les domaines les plus divers, qui se traduisent et s’incarnent notamment dans sa relation aux livres, une relation aussi passionnelle qu’essentielle et existentielle. Toute sa vie durant, Eisenstein fut un fervent lecteur comme un collectionneur de livres déterminé, de sorte que les images en mouvement qui ont fait sa célébrité sont issues d’un réservoir textuel et iconographique qu’il convient de prendre en compte si l’on veut non seulement éclairer la genèse de la pensée et de l’œuvre d’Eisenstein mais aussi en apprécier toute la polysémie et la complexité.

Une bibliothèque matérielle partiellement préservée

L’étude des livres d’Eisenstein est heureusement rendue possible par le croisement de plusieurs sources. Tout d’abord, sa bibliothèque matérielle, qui fut en partie préservée et conservée jusqu’en mars 2018 au cabinet Eisenstein, rue Smolenskaïa à Moscou, dans l’appartement de la veuve du cinéaste, Péra Atachéva (1900-1965). Le cabinet Eisenstein a ensuite été démantelé et ses collections se trouvent aujourd’hui dans des caisses, dans des réserves du Musée du cinéma à Moscou, sans que l’on puisse, pour l’heure, y accéder. Certains livres ayant appartenu à Eisenstein sont également conservés aux Archives littéraires et artistiques russes, qui possèdent le plus important fonds d’archives relatif à cet artiste. D’autres ont hélas été versés dans les fonds de la Bibliothèque nationale de Russie sans avoir été inventoriés, de sorte que leur trace est aujourd’hui, sauf exception miraculeuse, perdue ; enfin, un nombre important d’ouvrages auraient été volés du vivant même d’Atachéva, atteinte d’une cécité progressive.

En ce qui concerne le fonds du cabinet Eisenstein, qui heureusement a pu être étudié en partie avant son démantèlement, sa matérialité et sa disposition étaient cruciales. En effet, à partir des photographies de l’appartement originel d’Eisenstein situé à Tchistyïé Proudy, Atachéva a pu reconstituer en partie les rayons de la bibliothèque d’Eisenstein, en respectant l’ordre selon lequel il arrangeait ses livres, un agencement relevant du principe du montage cher au cinéaste. Par exemple, les ouvrages sur les exercices jésuitiques d’Ignace de Loyola (1491-1556) y côtoyaient les livres dédiés au «  système » de jeu de Constantin Stanislavski (1868-1938), Eisenstein estimant que de nombreux points communs les unissent en tant que « psychotechniques », tels que l’importance accordée à la stimulation des cinq sens et à l’imagination. Les séquences de livres d’Eisenstein donnent dès lors corps à ses associations d’idées entre différents auteurs, différents systèmes de pensées et reflètent ainsi une manière propre d’organiser, orchestrer et concevoir le savoir. Cette structuration du savoir par montage se retrouve par ailleurs dans ses écrits, dans lesquels Eisenstein combine des citations de provenances fort hétérogènes, pouvant aussi parfois se contredire entre elles. La bibliothèque devient dès lors le miroir d’une vision du monde et Eisenstein décrit dans ses Mémoires sa bibliothèque comme un cerveau extérieur, comme une extension de son propre cerveau, avec lequel il peut dialoguer, comme si des terminaisons nerveuses unissaient les pages des livres aux cellules de son corps : « Des courants circulent depuis les cellules de matière grise du cerveau, traversant la boîte crânienne jusqu’aux parois des armoires, et des parois des armoires — jusqu’au cœur des livres. »

Eisenstein relate ainsi à plusieurs reprises dans ses Mémoires combien, par un phénomène que l’on pourrait qualifier de « bibliomancie », les livres se présentent à lui, viennent comme le chercher pour lui fournir la réflexion, la citation qui convient à sa réflexion du moment.

Outre les associations souvent surprenantes entre différents ouvrages que cette bibliothèque abritait, cette dernière se distingue par la variété et l’éclectisme de ses rayons : argot français et anglais, architecture classique, théâtre japonais, culture populaire mexicaine, ésotérisme, anthropologie, psychologie, mystères médiévaux, etc.

Les livres, traces et matérialisation de réseaux artistiques et intellectuels

Eisenstein avait l’habitude fort précieuse d’inscrire de manière systématique dans ses exemplaires les date et lieu d’acquisition, de sorte qu’il est possible de reconstituer et de suivre en partie son cheminement intellectuel et artistique à travers ses livres, de dresser une géographie de son savoir. S’y ajoutent les fréquentes dédicaces des auteurs au cinéaste, dédicaces qui permettent de replacer Eisenstein dans différents réseaux et cercles, et d’apprécier amitiés et affinités. Ainsi, aux Archives littéraires et artistiques russes, on trouve un exemplaire des Mémoires de Kiki de Montparnasse (1901-1953) dédicacé comme il suit en référence au Cuirassé Potemkine : « À M. Eisenstein que je trouve très sympathique car moi aussi j’aime les gros bateaux et les marins. » Les dons de livres permettent non seulement de renforcer et de donner corps au plaisir de la rencontre mais constituent également, par la suite, un support pour poursuivre une relation intellectuelle et amicale, un support qu’Eisenstein apprécie tout particulièrement à partir de son retour du Mexique et des États-Unis en URSS en 1932, alors qu’il lui devient désormais impossible de quitter le pays. Les livres deviennent dès lors un substitut au voyage et représentent la possibilité de maintenir un lien malgré tout avec l’extérieur. C’est ce qui ressort de la lettre qu’Eisenstein adresse le 1er février 1937 à son ami américain Jay Leyda (1910-1988), en des temps plus que difficiles : « Ne pourriez-vous me tenir un peu au courant [en français] de ce qui se passe dans les champs qui m’intéressent ? Peut-être ne serait-il pas si difficile pour vous de m’envoyer de temps en temps ne serait-ce que les recensions de livres du Times, pour que je sache ce qui se publie et sort chez vous. » Les livres permettent l’évasion tout autant qu’ils maintiennent la mémoire de voyages passés et d’amitiés nouées à l’étranger.

Les exemplaires d’Eisenstein se révèlent en outre très instructifs du fait que le cinéaste, pour amoureux qu’il soit des livres, ne se privait nullement de les annoter frénétiquement et d’y consigner ses dialogues avec les auteurs ou ses propres réflexions, à partir du matériau lu. Ses exemplaires de Charles Darwin (1809-1882), de Sigmund Freud (1856-1939), de Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939) ou encore de Vincent Van Gogh (1853-1890) pour ne citer qu’eux sont ainsi truffés de marginalia, de marque-pages, d’inserts et de feuillets recouverts de notes et de réflexions. Ces matériaux fascinants permettent d’observer la pensée en formation et de mesurer l’apport de tel ou tel auteur au système théorique et artistique eisensteinien. Ces données doivent être prises en compte ensemble avec d’autres documents qui permettent de compléter notre vision des lectures d’Eisenstein et de sa pratique de collectionneur : dans ses archives figurent des registres et des factures qui nous renseignent sur ses acquisitions de livres, dès le plus jeune âge, de même que des correspondances avec des amis dans le monde entier, chargés d’informer le cinéaste des nouveautés éditoriales de leur pays respectif et de lui envoyer ensuite les publications qui retiennent son intérêt. Sa bibliothèque mentale nous est par ailleurs accessible via ses nombreux carnets conservés aux archives, qui sont peuplés de références bibliographiques, de notes et de citations.

Grâce à ces différentes sources, il devient donc possible d’entrer dans le monde des livres d’Eisenstein et de saisir leur importance dans la vie comme dans la pensée du cinéaste. Un nouveau regard sur son travail peut être ainsi posé et, à travers le portrait du cinéaste en lecteur que ces ouvrages dessinent, ressort la dimension fortement interdisciplinaire, transhistorique, intertextuelle et internationale de l’œuvre d’Eisenstein. Est ainsi nettement soulignée son appartenance à des réseaux intellectuels, artistiques et culturels non seulement russes et soviétiques mais également internationaux (Europe, Amérique, Asie) : Eisenstein apparaît lié à des figures aussi différentes que Le Corbusier, Blaise Cendrars, le linguiste Nikolaï Marr ou encore l’anthropologue Anita Brenner. Est à cet égard exemplaire la dédicace que celle-ci inscrit dans son Idols Behind Altars, ouvrage décisif pour Eisenstein dans sa découverte du Mexique et pour son tournage de ¡ Que Viva Mexico ! : « This book about great artists was written for great artists like S. M. Eisenstein to whom it is inscribed. » Les livres matérialisent dès lors des dynamiques d’échanges, de circulations, de transferts de savoirs, de textes et d’images absolument centrales et constitutives dans l’œuvre d’Eisenstein.